
J’aimerais présenter ce livre en me montrant fidèle à sa manière. Il me faudrait recréer le silence entourant chacun de ses mots. Le révéler dans toute sa prégnance. On comprendrait à quel point ce livre sort de l’ordinaire.
Il me semble que ce recueil témoigne du mûrissement d’un être attentif à sa douleur. Une rêverie contemplative s’y déploie, d’une saison à l’autre ouvre ses ailes au milieu de la nature, dans la présence à soi, qu’aggrave et accentue après une rupture l’absence de l’être aimé. Livre de solitude, livre de parfaite lenteur. La poète y berce un fort chagrin ; elle le décante tout en accédant alors à une quasi-sérénité, ce qui ne manque pas de nous toucher.
C’est que la retenue à l’œuvre dans ce recueil impressionne favorablement. Sa sobriété témoigne de l’expressivité que mettent à la disposition des poètes l’ellipse, la litote et la ligne claire. Dans ces pages, les larmes nulle part ne pleuvent d’abondance. La poète jamais ne jette les hauts cris. Son lyrisme est minimaliste. Elle susurre en mode mineur le vif tourment que peu à peu elle apprivoise, et que paradoxalement elle exprime comme sous le boisseau, en toute discrétion, tel un instrument solo modulant seul au milieu de la forêt un chant de tourterelle triste.
Le riche raffinement de la poésie de madame Harbec réside dans le dénuement de sa parole. L’ornement y brille par sa rareté. À la luxuriance des pierres précieuses, dont certains parsèment leurs écrits, la poète préfère la limpidité des scintillements que lui renvoient les eaux de la rivière Petitcodiac. Ce presque rien laisse toute la place au sentiment qu’il exprime clairement. Ce qui est écrit sur chaque page, quand bien même chacune d’elles serait le fruit d’un labeur incommensurable, dégage un parfum de sens que l’entendement saisit le plus naturellement du monde, sans difficulté aucune. Cela s’appelle une parole, une « parole vraie », donnée pour être reçue, si bien qu’on la dirait quasi transparente, telle une eau de source. Cette parole est donnée par une femme qui ne joue pas avec les mots, qui les prend pour ce qu’ils peuvent être, porteurs de sens, et d’abord étant eux-mêmes cela par quoi s’opère en l’esprit le travail d’une pensée qui tente d’accéder à davantage de réalité, à saisir, pour peu que cela soit possible, du nœud en soi-même afin de le dénouer, ce nœud étant celui d’un cœur meurtri que, tant bien que mal, il s’agit de ramener à la vie.
Dans La chambre des saisons se trouve le poème suivant de Rachel Leclerc.
Si tu possèdes l’outil, la pierre
si tu détiens l’enclume et le papier
si tu trouves l’angle
et que tu y dessines une ouverture
si tu sais parler d’eux-mêmes aux humains
ainsi qu’aux bêtes et à la neige
aux miettes, aux cendres
dedans et dehors deviendront
une même aventure
avec un unique passage
et plus jamais
ne te pèsera la rencontre, plus
rien ne s’opposera au voyage
Ce beau poème exprime l’espèce de miracle que je vois à l’œuvre dans les poèmes d’Hélène Harbec. En parlant si simplement de ce qu’elle vit, de son nœud intérieur ainsi que des miroirs que lui offre la nature, cette poète parvient à « parler d’eux-mêmes aux humains ». Elle est de ceux et celles qui possèdent l’outil et trouvent l’angle pour convier à l’aventure et au voyage.
Hélène Harbec témoignerait autrement de l’épreuve, frapperait l’enclume autrement, enluminerait la page autrement, il en résulterait tout autre chose. L’expérience de vie qu’elle communiquerait alors aurait un tout autre impact, ne saurait être perçue par le lecteur de manière identique. S’il fallait apporter de l’eau au moulin afin de démontrer que la forme est indissociable du fond, c’est à ce recueil qu’il faudrait recourir. Il conviendrait alors d’accueillir toutes ses pages en recomposant mentalement les silences dont elles ont émergé. On me dira qu’il en va de même pour tout ouvrage de création. Cela est sans doute vrai, mais ce l’est ici, me semble-t-il, davantage qu’ailleurs. Pour en convaincre, je me tairais volontiers, laissant le livre ouvert sur une table et invitant les lecteurs à y plonger eux-mêmes.
Il s’agit d’un livre venant après. Le titre l’indique, il y a des retombées. Un événement a déclenché une catastrophe, catastrophe intime dont l’autrice prend la mesure, pour ne pas dire la démesure. Le chagrin d’amour est chose fort répandue, évidemment. Le type d’accueil que lui réserve la poète l’est beaucoup moins. Il passe par la poésie. On croira cela aussi plutôt commun. Or, c’est le cas, bien entendu. Mais, aurait-il fallu depuis l’aube de l’histoire se détourner de toutes formes d’art sous prétexte que les thèmes y jouent en boucle. C’est sans compter sur le sel qu’apportent les variations, sur les puissances du renouvellement du dire et de l’expression. Pour autant, madame Harbec réinvente-t-elle donc la roue ? Elle le ferait que cela représenterait peut-être beaucoup moins d’intérêt que le relatif classicisme dont fait montre son ouvrage, car, on l’aura compris, je ne m’en tiens pas ici à la beauté d’un style d’écriture, mais me montre bien plutôt admiratif de l’expérience de vie et d’humeurs dont cette beauté est, je me répète, indissociable. Aussi, ne vais-je pas, épingler çà et là un ensemble de citations dans le but de rendre manifestes leurs beautés respectives. On trouvera de tels petits bonheurs d’expression partout dans ce recueil. Je me limiterai à quelques observations.
Ce recueil raconte une histoire, non pas celle qui s’est produite antérieurement, avec le cataclysme de la rupture amoureuse, mais celle qui a lieu au présent, alors que la poète se réfugie, c’est une manière de dire, dans un lieu de retraite, de silence et de recueillement. La plupart des bons livres reposent sur une structure solide, qu’encadrent ne serait-ce qu’un début et une fin. Celui-ci ne fait pas exception à la règle. Au moment du départ, est mentionnée « la main sur la porte // ni prête à partir / ni prête à rester ». Dans le tout dernier poème du recueil, on retrouve cette « main sur la poignée / prête à partir / prête à revenir. » Ce sont là des détails qui peuvent échapper au lecteur, d’autant qu’à peu près 150 pages séparent ces deux morceaux. Or le souci du détail, du petit détail révélateur, se retrouve partout dans ce recueil, sans que jamais ces détails ne soient superfétatoires, chacun assurant la pertinence de l’ensemble.
J’ai parlé de finesse, mais ce n’est pas celle d’une orfèvrerie parnassienne. La beauté vient ici de surcroît, elle sourd tout naturellement du propos. Ainsi, dans un quasi-effacement tenant à sa discrète évanescence, se manifeste de proche en proche la présence de l’absente. Cette femme aimée qu’évoquent de loin en loin le « tu » et le « nous » traversera le recueil sans que soit révélé directement le fond de l’histoire. Dans ce récit en continu discontinu (il y a ici de la suite dans les « idées », bien que nulle forme de chronologie ne l’accompagne tout à fait), la « narratrice » s’en tient aux retombées, à ce nœud brisé qu’en ses entrailles elle tente de réparer. Elle écrit : « Le sol se dérobe // rompre est ici / un verbe qui désunit // ce n’est pas partager / le pain ». Pour dire cet « amour [qui] n’en finit pas / de s’éteindre », la poète donne en écho à sa souffrance une citation empruntée à Simone Weil : « Toute séparation est un lien ». Ce lien sera le fil conducteur du recueil.
Comme autre fil, nous retrouvons çà et là le motif de la main. Les mains des amantes se touchaient autrefois. Quand la distance entre celles-ci a commencé son œuvre de destruction, alors « la main ne savait plus offrir / la respiration se retenait ». Ailleurs dans le recueil, la poète écrit : « je regrette toutes les fois / où je n’ai pas tenu ta main / de crainte / qu’elle ne me réponde pas ». Et encore : « Déjà que dans mes souvenirs / tenaces / ta main s’avance / me rappelle l’offrande / du bouquet ».
La nature au sein de laquelle séjourne la poète, notamment dans Trente-sept acres de solitude, la seconde suite de l’ouvrage, est celle du lieu-dit Le Pré-d’en-Haut. On y trouve des cabanes isolées les unes des autres. Leurs occupants et occupantes n’entretiennent aucun lien, c’est là une sorte de monastère à ciel ouvert. Lieu de ressourcement, de questionnement dans le calme et non le luxe, et non la volupté, si ce ne sont le luxe qu’offre le silence du lieu et la douce volupté de la contemplation à laquelle on s’abandonne en regardant couler l’eau de la rivière — le mascaret qui deux fois par jour rugit rappelle sans doute la violence du refoulé lorsqu’il fait irruption.
Dans un poème de la première partie du recueil, celle donnant son titre à l’ensemble, la poète écrit : « je tarde à laisser venir / la totale désertion / de nos branches ». Ces branches constituent une bien discrète métaphore. Elle est d’autant plus significative que l’ensemble du recueil finira par lui faire écho. Au milieu de cet espace naturel, la « narratrice » marche dans des sentiers dont la terre est « transpercée de racines ». Elle écrit : « Je marche sur des veines. / C’est comme le dessus de ma main. » Un lien étroit est ainsi mis en avant qui unit son corps à celui de la végétation, plus précisément au corps de l’arbre. En forêt, elle entend des voix humaines. « Personne en vue. / Que des silhouettes d’arbres / inondés de lumière. // Je m’envole / dans le vent ténu / du feuillage. // À force. Voilà que j’y viens, / que j’en suis, que les liens / se créent. » Vers la fin du recueil, la poète constate que ses « pieds s’enracinent. »
Dans sa petite forêt, elle se plonge dans la lecture de certains ouvrages apportés dans sa valise. Ainsi lit-elle Dans les forêts de Sibérie de SylvainTesson. C’est que la voici elle-même, tout comme lui, en proie à une nuée d’insectes. Elle se défend du mieux qu’elle peut. Elle en tue quelques-uns. Donc, oui, pourquoi pas ? Sylvain Tesson fait ici une apparition. À la faveur des maringouins. Et l’autrice alors d’observer finement ces insectes belliqueux, ou en tout cas qui veulent sa peau. Elle les observe avec des yeux de scientifique. On retrouvera aussi ailleurs dans le recueil cette prédisposition qu’a la poète à se montrer attentive au monde qui l’entoure, à l’admirer non seulement de manière contemplative, comme lorsqu’elle croise des plantes qu’elle « [connaît] / seulement / de vue », mais à l’admirer en se servant de la loupe que la science met à sa disposition. Tout comme avec Tesson qui apparaîtra à quelques reprises dans l’ouvrage, et alors force sera d’applaudir au brio de la poète qui évoquera une scène où l’auteur français s’effondre en larmes, sont loin d’être des digressions les passages que je dirais d’ordre scientifique (dont une magnifique page en prose consacrée aux loupes du bois, « des ‘‘nodosités tourmentées et capricieuses’’ […] qui croissent sur les arbres »). Bien que différents, dans leur forme et contenu, des autres textes du recueil, lesquels sont des poèmes, ces passages ne font pas effraction, ils s’intègrent de manière toute naturelle dans le processus de ressourcement de la poète. Elle a beau panser ses blessures, elle n’en pense pas moins. Sa sensibilité à fleur de peau, lorsque la pique un maringouin, ne l’empêche pas d’examiner les « petits haltères [qui leur servent] / de balanciers pour stabiliser le vol. »
Elle observe les insectes, le papillon nocturne, consulte et cite des extraits d’un ouvrage traitant du chant des oiseaux. Dans un très beau poème, on la voit allonger dans les herbes la petite dépouille d’une paruline. On croirait presque assister à la mise en bière d’un amour lui-même défunt. Qu’ici et ailleurs, la poète l’ait voulu, certains passages peuvent être perçus comme de discrètes allégories. Je songe entre autres à celui où paraît « une chenille noire et rouille / une isie isabelle que l’on dit solitaire ». Solitaire justement comme la poète de ces Trente-sept acres de solitude. L’issue de la microaventure où s’est engagée l’isie isabelle sera ou non favorable. Mais si elle parvient à ses fins, « elle se réfugiera / dans un trou jusqu’au printemps, d’où elle / sortira pour former son cocon. » La poète après s’être réfugiée dans la forêt connaîtra sans doute une métamorphose comparable.
Je suis sans doute profondément naïf, mais je crois que ce recueil possède de telles vertus qu’on pourrait le mettre dans les mains des lecteurs de poésie les plus exigeants ainsi que dans celles des lecteurs peu avertis, qui redoutent la plupart du temps de s’aventurer dans la lecture des ouvrages de poésie de peur d’y perdre pied, de ne pas trop savoir comment y avancer et s’y retrouver.
J’aurais souhaité me mettre au diapason de ce très beau recueil, mieux justifier ce qui soulève mon enthousiasme de lecteur, me montrer fidèle à sa manière. Je dois à la fin me résoudre à l’essentiel, je veux dire à une toute simple et vibrante recommandation de lecture.
Les arbres ne cachent rien
De leurs blessures
De leurs pertes
Ils se dépouillent
Gravissent les hauteurs
Ils tiennent ils durent
Accueillent les oiseaux
Un jour, ils tombent
Ou restent un temps
Appuyés
Contre leurs voisins.

Un immense merci cher Daniel pour ce bel hommage à un livre qui que j’ai hâte de lire, grâce à toi.
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Merci Christophe pour ta constance et ta précieuse collaboration.
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Je suivrai ta recommandation, cher Daniel!
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Eh bien ! J’espère que tu aimeras autant que moi la poésie d’Hélène H.
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Ce livre me semble être une merveille. Ma bibliothèque ne le tient pas encore, alors j’en ai fait venir deux autres. Merci pour cet article.
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Oui, ce livre est excellent. De quelle bibliothèque parle-t-on ici ?
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Je parle ici en fait de l’ensemble des bibliothèques de la Ville de Montréal. J’ai pu demander à ce qu’on envoie à celle de mon quartier « L’enroulement des iris » et « Le cahier des absences et de la décision ». De quoi découvrir cette poète.
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Voilà qui est bien. Bravo !
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Fort habile ce recours au poème «à la Kipling» de Rachel Leclerc pour mettre en valeur les poèmes de Madame Harbec!
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Ces deux poètes se connaissent. Je sais que Rachel Leclerc vit en Gaspésie. Hélène Harbec vit aussi ou a vécu quelque part dans les Maritimes. Chose certaine, les deux femmes se connaissent et sont toutes deux d’excellentes écrivaines.
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