Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015.
Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. »
L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ».
Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV.
À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.
Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. »
Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans.
De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. »
Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. »
Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses.
Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. »
La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »
Notre monde est bel et bien cruel. En témoigne une date : celle du 4 août 2020. Ce jour-là, une « déflagration inouïe » dévaste le port de Beyrouth. Qui donc est responsable de cette « Horreur » ? La poète se le demande. La réponse ne tarde pas à se faire entendre. Un coupable est désigné. Puis, du silence des ruines émerge peu à peu la « conférence des oiseaux ». Les fleurs s’animent. Ce qu’elles ont à dire est du plus grand intérêt.
L’humanité ne joue pas le beau rôle dans la pensée de l’autrice, la responsabilité de l’Horreur pouvant être attribuée à l’homme. En effet, le premier poème du recueil fait valoir que « la main souille l’oiseau ». Pour ne pas interférer dans les activités du nid jouxtant sa fenêtre, Nadine Ltaif se réfrène de l’ouvrir. C’est que la main humaine tue les oiseaux. Propos écologiste ? Oui, mais il y a plus. De l’autre côté de la rue se trouve une murale. On y voit représenté un itinérant : « sur son visage est écrit / PERSONNE ».
Mine de rien, sans jeter les hauts cris, en adoptant une ligne toujours claire, celle d’une écriture agrémentée d’une subtile fantaisie, la poète aborde des sujets d’une rare gravité. Notre monde est certes cruel mais, heureusement, moyennant un certain travail sur soi, on peut en atteindre la beauté. Cela ne se réalise pas sans quelque métamorphose. Mais pour cela, il faut apprendre à se « désêtrer ».
Une poésie intelligente peut être exempte d’intellectualisme. Il y a de quoi se réjouir quand la clarté du discours règne dans un ensemble de textes, quand la phrase tout en étant limpide est réellement porteuse d’image et d’émotion, chaque vers se donnant alors pour ce qu’il est à l’instant même où l’on en savoure toute la substance. La poésie de Nadine Ltaif charme dans le sens le plus fort du terme. Comment expliquer sa douce magie ? Cela tient à un discret raffinement, à une langue épurée et, certes, à l’absence d’afféteries ; cela tient davantage encore à la présence d’un propos livré avec le plus grand naturel. Évidemment, un tel naturel s’il est le fruit d’un talent inné est aussi en grande partie redevable de l’acquis. C’est une écrivaine d’expérience qui s’adresse à nous. Elle sait comment s’y prendre pour composer un livre de poèmes, comment y faire figurer des pensées essentielles sans alourdir les vers. Elle connaît l’art qui consiste à varier son discours tout en préservant l’unité de son ouvrage. Mais comment dire ? Tout cela serait peu si les beautés formelles masquaient une absence de propos.
J’ai évoqué ci-haut les appréhensions manifestées par l’autrice. Elle a ouvert son recueil avec un avant-propos qui nous la montre en grande conversation avec la nature. Un moucheron entame un dialogue avec elle. Elle écoute « les paroles de l’arbre ». Et surtout, elle nous fait part d’un projet. Ici entre en jeu la question du désêtre. C’est que la poète a « décidé de / [se] défaire de [sa] peau / pour devenir vivante sans nom / sans désignation d’espèce. ». Beyrouth dans la section suivante sera en quelque sorte la figure emblématique des drames civilisationnels que doit affronter le monde, et dont les règnes animal et végétal sont les victimes collatérales. Beyrouth, grande métonymie de l’horreur, comme le fut Auschwitz en d’autres temps.
« Après le deuil, le silence est guérisseur. » À la suite de la section consacrée au crime perpétré dans le port de Beyrouth viennent de forts lumineux poèmes. En exergue de la première section, ces vers d’Issa : « Ce monde souffre / même les herbes le disent / qui se courbent au couchant ». La poète adopte le style de la fable et du conte. Que de splendeurs elle nous révèle alors. Les grandes œuvres ont en commun la qualité qui consiste, comme le souhaitaient les classiques, à instruire tout en distrayant. Nadine Ltaif ne nous fait pas la leçon, mais elle donne à réfléchir. Ses poèmes font montre d’une savoureuse inventivité. L’imagination y joue un rôle prépondérant, quoique mesuré. Il faut entendre ce que dans ses poèmes racontent les fleurs, voir les égards que manifeste l’écrivaine à l’endroit d’une hôte-araignée. À la fin du recueil, la poète devient « Fourmi ». Subjugué, le lecteur en redemande ; il relit pour une quatrième, voire une cinquième fois ce magnifique recueil.
Publié le 9 juillet, 2024 dans le magazine littéraire Nuit blanche Numéro 175
C’est en plein confinement, au temps pas très lointain de la pandémie, que Jacques Brault entreprend d’écrire l’essentiel de ce qui sera son dernier recueil. Durant quelques années, une longue maladie l’aura précédemment détourné de l’écriture. Ce sera pour saluer la mémoire de sa compagne de toujours, Madeleine, décédée en 2014, qu’il rédigera enfin À jamais1.
Le statut de ce livre posthume est tout à fait particulier. Il tient d’abord à sa nature, mais sa signature y est pour beaucoup. Bien entendu, en tant que tel, ce livre suffit amplement à susciter notre admiration, ses qualités intrinsèques correspondant à ce que sous la signature du poète nous avons depuis maintenant presque 60 ans l’habitude de lire. Mais sa plus-value en grande partie résulte aussi de la conjoncture qui fait que c’est en tant que chant du cygne que son auteur l’a signé. D’où notre émotion au moment de cueillir cette dernière gerbe de fleurs ainsi tendue par-delà la mort.
Non sans nostalgie, nous renouons aujourd’hui avec une voix d’outre-tombe. Toute une histoire nous revient en mémoire. C’est l’histoire des livres d’un auteur qui nous a accompagnés depuis si longtemps. Et voici que les poèmes, les aphorismes, écrits souvent dans l’esprit du haïku, les fragments et autres textes de ce recueil suscitent le désir de relire toute l’œuvre de Brault. Il y aura là des choses fragiles, des objets de tous les jours, des méditations, parfois un peu d’humour, de la mélancolie, des chemins perdus et retrouvés, des clochards et même de sympathiques épouvantails. L’intime et le quotidien apparaîtront dans un quasi-silence, dans un langage où les fleurs ne le cèdent jamais à la grandiloquence, où elles proviennent plutôt des champs et non des boutiques de fleuristes. Bien entendu, souvent nous serons en novembre. Nous y serons comme nous y sommes dans À jamais. L’automne y apparaissant dans une allégorie, alors que les pas du promeneur le conduisent tout au fond de son jardin. Désormais, vraiment, il n’y a plus de chemin. Le poète rassemble ses dernières pensées, ce sont des fleurs, ce sont des poèmes. Et quels poèmes !
Une quintessence tenant en peu de mots
Pour bien se faire entendre, Brault a depuis presque toujours usé de peu de mots. Dans À jamais, les poèmes sont brefs, sans compter la présence des nombreux aphorismes tous plus courts les uns que les autres. Les préfaciers de l’opuscule nous préviennent d’emblée : « On pourrait croire qu’il n’y a rien à présenter ici qui n’ait été dit ailleurs, mais est-ce bien le cas ? » Faut-il entendre que pour les préfaciers, on pourrait penser qu’il n’y aurait rien à présenter qui n’ait déjà été dit au sujet de la poésie de Brault ? Ou doit-on comprendre plutôt que certains pourraient croire que le poète d’À jamais n’avait à la fin de sa vie rien de nouveau à offrir, à savoir que ce qu’il avait à dire se trouvait déjà enclos dans ses œuvres antérieures ? Peut-on entendre les deux propositions à la fois ? Je crois que non. Brault, avec À jamais, a encore quelque chose à dire. Alors que le moment du départ semble imminent, l’heure est venue pour lui de moduler son chant. « Il s’agira d’un livre écrit dans l’adversité, à propos de la mort à laquelle il se prépare depuis un certain temps déjà. » Et les préfaciers d’ajouter : « Tout s’organise autour du silence, d’un état d’enfance irrépressible et créateur – ce que l’on nomme mélancolie – qui le met en errance, errance qui est au cœur de son œuvre ».
Cinq temps pour un adieu
C’est en cinq petits moments fragiles que le poète module son chant du cygne. Dans « Avec toi par le monde », le poète évoque tout discrètement l’épouse en allée. Est-ce elle, Madeleine, qui apparaît lorsque le poète écrit : « Elle s’est éveillée couverte de pétales perdus » ? Et elle encore, dans les vers suivants : « Elle s’enfargeait au seuil de sa maturité / aux prises avec une litanie étrange » ? S’adresse-t-il enfin à son épouse lorsqu’il écrit : « Et toi l’innommable mise / au secret d’un amour affolé / toi encore dont ne subsiste plus / que le bruit d’une porte / claquée pour toujours » ? L’un des deux exergues du recueil vient de Mallarmé. Dans un petit quatrain, le poète symboliste fait rimer le mot laine avec Madeleine. Il n’est pas exagéré de penser que le mot haleine, soit le dernier de la première section du recueil, rime de manière concertée avec le nom de la femme du poète. Ce poème, dont le premier vers se lit comme suit : « Morte elle a fini par s’endormir », est du reste l’un des plus émouvants du recueil.
La seconde partie s’intitule « Amitiés ». Elle comprend huit poèmes. Cinq d’entre eux comportent un exergue emprunté à un ou une poète qu’affectionnait Jacques Brault. On trouve ici le poème intitulé « Les myosotis », le premier écrit en 2011, après trois années de silence imposé par la maladie. « Celle qui va et vient » est quasi mallarméen. On se souviendra que l’auteur a consacré un essai à Mallarmé en 2017.
« Bref » suit. Sous l’égide de Buson, à qui cet exergue est dû : « Dans le vieil étang / une sandale s’enfonce / ah ! neige fondue ». Cette section regroupe une trentaine d’aphorismes. Là, comme partout ailleurs, se trouvent de jolies fleurs ; certaines sourient, d’autres font songer à de graves soucis. La lumière dialogue avec les ombres. « Dans les ombres grises se réfugie une lumière indécise. » Madeleine semble réapparaître dans un aphorisme où se lit une variation sur le titre du recueil : « Elle ne s’est pas tuée, elle s’est tue à tout jamais ».
L’avant-dernière section, « Clartés nocturnes », mêle poèmes en prose et propos sur la poésie. Dans certaines réflexions à teneur plus savante surgissent les noms de Derrida, de Paul-Marie Lapointe et de Virgile. Le ton est quelque peu cérébral. Brault était un érudit, un brillant intellectuel. Il ne se privait pas de penser. Les deux méditations poétiques relèvent de la confession et de l’intime. L’auteur parle de ce qu’il appelle des « instants bénis » : « Marcher seul dans la rue déserte, un soir d’hiver sans lune ». Il propose aussi un tableau des saisons dans lequel l’espérance se manifeste au-delà de la morte-saison.
Avec « Enfin », le recueil se clôt en peu de mots. Un seul petit poème occupe cette section. Il nous adresse un triste sourire. Il s’intitule « Virevolte ». Il est dédié « à ma tristesse ».
Où l’espérance affleure
À jamais est un titre qui ouvre et élargit la perspective du vivant, la locution adverbiale renvoyant à une durée qui se prolonge à l’infini. Fera écho à cette pensée d’éternité l’une des toutes dernières phrases de l’ouvrage : « De tout cela se compose notre très vive espérance ». Pour mesurer la portée de cet énoncé, il convient de le situer dans son contexte. Il apparaît à la fin de l’avant-dernier texte du recueil, lequel évoque, à travers l’allégorie du cycle des saisons, le processus même du vivant. Lorsqu’arrive l’hiver, « tout se dresse et se fige. La vie intuable se réfugie en son secret vital et attend. // De tout cela se compose notre très vive espérance ».
La foi procède d’une certitude, laquelle se ferme à l’idée de toute fermeture, de tout enfermement. Au-delà d’ici assurément adviendra un ailleurs meilleur. Telle est la posture du croyant, du moins de celui qui a la foi. Dans le texte de Brault, le grain meurt qui a été implicitement semé dans la « terre sèche » du printemps, mais c’est sans compter sur la renaissance qui l’attend. L’espérance qui n’affirme rien de manière péremptoire ouvre cependant à une telle attente. En poète qu’il était, Brault savait que comparaison n’est pas raison. On a beau filer une métaphore, l’espérance demeure la marque d’une certaine retenue en matière de foi.
La main de Brault
Le poète dessinait. Son recueil comprend un peu plus d’une dizaine d’illustrations. Il va sans dire qu’elles agrémentent la lecture. La main de Brault traçait de petites abstractions dont certaines m’évoquent des fleurs. Dans une préface où d’une double voix se fait entendre une piété filiale, Emmanuelle, la fille du poète, et Paul Bélanger, anciennement éditeur du grand Jacques (et l’un de ses nombreux fils spirituels), jettent un éclairage aimant et fort précieux sur cette œuvre posthume. Les préfaciers nous rappellent que le poète a toujours soigneusement veillé au grain : « Jacques médite et ouvrage longuement ses textes, et ce dernier opus ne déroge pas de cette ligne ». Ils ajoutent cependant une information qui me laisse perplexe : « À jamais est présenté ici sous sa forme la plus achevée, établie dans le respect de la volonté de l’auteur exprimée de son vivant et à partir de notes et brouillons, des esquisses et dessins qui ont tous été retrouvés dans ses papiers personnels après sa mort ». Certains petits détails, bien qu’ils puissent éventuellement s’avérer importants, ne peuvent faire l’objet d’une présentation sommaire. L’édition des œuvres complètes aux Presses de l’Université de Montréal répond peut-être aux questions que je me pose. Ces dernières ont trait à la composition du recueil, et au degré d’implication qu’aura été celui de Brault dans le résultat final de l’opération. Cette composition porte-t-elle sa signature et la sienne uniquement ? Autrement dit, pouvons-nous prendre ce merveilleux recueil pour un ensemble en tous points conforme aux volontés de l’auteur ? À ses dernières volontés, lesquelles je n’en doute pas ont été respectées, n’en eût-il pas ajouté de nouvelles s’il eût vécu plus longtemps ? Ces questions ne changent rien à la lettre de chacun des textes que renferme le recueil. Elles touchent cependant le sens de l’ensemble. Autrement dit, le chemin qu’on nous propose ici est-il déduit à partir des notes retrouvées dans les papiers de l’auteur, est-il réinventé ? Enfin, qu’il le soit ou non ne modifie en rien notre perception globale, notre lecture. Quoique. Cette « Virevolte », dernier poème du recueil, est-ce l’auteur qui ultimement a décidé de nous l’offrir en quasi-pied de nez amusé, médusant ? Après le mot d’espérance, offrir comme dernière fleur du jardin un petit poème rimé à la manière enfantine d’un épouvantail de jardin, cela n’est pas rien. À cet épouvantail, sur sa belle tête de paille, j’ajoute un petit mot en guise d’hommage : Chapeau ! Monsieur Brault, nous vous aimerons à jamais.
Jacques Brault, À jamais, Le Noroît, Montréal, 2023, 104 p.
EXTRAITS
C’était à quelques pays des mortes-fontaines Où le moindre jardin disparaît avec son jardinier p. 22
Virevolte À ma tristesse Gagne ta solitude là où rien ne t’élude pour écrire un poème mets un peu de crème sur tes vieilles blessures et autres salissures n’appuie pas quant aux crimes tu en feras des rimes faciles passant outre à la paille des poutres p. 90
Automne, mon ami mélancolique, merci pour tes chaleurs colorées. p. 74
Le vent ralentit, s’arrête et disparaît dans son propre vide. p. 67
Là enfin tu songes : notre planète si naïve, Mille fois violentée, elle reste belle, tu sais, Heureuse de rien, donnée entière aux presque non-êtres Qui en retour parsèment ses nuits de myosotis. p. 50
Celle qui va et vient Comment faire pour revenir ? Roland Giguère
Fleur elle ne cueille insouciante nulle haine nul amour fragile beauté seulement et encore oublieuse d’être telle précaire entre bourgeons et fruit et si déportée au bouquet légère par docile nudité à la mort oui absente ici ailleurs présente toute confiante en sa tige coupée pour lors flétrie et jetée racine future d’un souci insouciant p. 47
Article publié le 9 février, 2024, dans le numéro 173 du Magazine Nuit Blanche
L’écrivain public tient la plume pour ceux et celles qui n’ont nulle possibilité d’écrire. À leur place, il trace des mots sur le papier. Notre poète ressemble quelque peu à ce dernier. Écrivaine, elle a rassemblé des témoignages auprès de personnes qui n’écrivent pas, mais qui ont beaucoup à dire, à raconter. Leurs propos ont nourri ses poèmes. Elle y a puisé son inspiration.
Il est difficile et nullement nécessaire de faire le partage entre l’imaginaire de la poète, l’observation à laquelle elle s’est livrée et ce qu’elle a retenu des nombreuses conversations qu’elle a eues avec des hommes et des femmes qui entretiennent ou entretenaient des liens étroits avec des arbres. France Cayouette a le don de cueillir et d’accueillir la vie des autres, de découvrir à travers leur parole des perles de bonheur ainsi que les braises fumantes de leurs souffrances, d’y percevoir en quelque sorte une poésie à l’état brut, de la sublimer, de lui donner des ailes et du vent dans les branches.
C’est à la fin du recueil qu’un éclairage est donné quant au processus de création du recueil. On y apprend que pour sa partie la plus substantielle, la plus élaborée, soit la seconde, la poète a entrepris de recourir à une démarche similaire à celles des reporters et des documentaristes. Elle a cueilli des anecdotes, des confessions auprès de forestiers ou d’habitants vivant aux abords des forêts ou les fréquentant en tant que visiteurs afin de s’y promener en toute simplicité. Elle a travaillé en leur compagnie comme d’autres cueillent des champignons dans la forêt.
Elle cite Hélène Dorion : « La terre a commencé à recueillir nos histoires ». C’est précisément ce que fait France Cayouette. À la manière des ethnologues qui parcourent les campagnes afin de colliger des contes et des légendes, tout comme les ethnomusicologues faisant de même dans le but de récolter des chants ou des airs folkloriques, la poète est allée à la rencontre des hommes et des femmes de son coin de pays. Ils lui ont parlé des arbres. De leur rendez-vous au sein de leurs ombres et de leurs lumières. Ils l’ont entretenue au sujet des moments importants de leur vie alors que des arbres étaient mêlés de très près à leur joie ou leur détresse.
Dans les remerciements, à la fin du recueil, la poète dévoile son modus operandi. Je la cite : « Merci à l’écrivain Gilles Jobidon pour l’œil éclairant pendant l’écriture de la partie en prose, très librement inspirée d’une collecte de témoignages qu’on m’a confiés avec beaucoup de générosité. Quelques centaines de personnes m’ont raconté, individuellement ou collectivement, des moments vécus avec un arbre ou une forêt. Des éclats de leurs récits se sont greffés à mon propre regard et à mon imaginaire ; nos histoires, nos sensibilités se sont entremêlées pour ouvrir de nouveaux chemins. »
La partie en prose à laquelle réfère ici la poète est la plus substantielle du recueil, son cœur. À elle seule, elle ne compte pas moins de 55 poèmes — les deux autres sections étant nettement plus succinctes. Cette partie centrale contient des microrécits dans lesquels sont racontées des expériences vécues par différentes personnes. Nous pourrions dire que ces personnes sont des personnages dans la mesure où l’imagination de la poète transpose leurs univers. Une part de fiction reforme sans doute légèrement leur réalité. Parfois, la poète est elle-même le personnage d’un de ses récits. On la voit, par exemple, dans un autocar, rêveusement occupée à voir défiler la kyrielle interminable des arbres. Des souvenirs d’enfance lui reviennent aussi en mémoire.
Lisant un autre poème, on se plaît à imaginer que le personnage qui fait la sieste à l’ombre d’un énorme marronnier est son compagnon de vie. De ce poème et de tant d’autres émanent une certaine quiétude, une harmonie, un état de communion avec la nature. Ailleurs, une dame qui a perdu l’usage de ses jambes évoque son enfance heureuse, alors qu’elle pouvait avec la complicité de ses frères grimper dans les arbres. Avec empathie et tendresse, la poète écrit alors qu’elle renoncerait « sur-le-champ à toutes les phrases à venir pour lui en tendre une seule qui se ferait canopée à portée de fauteuil roulant. »
Si de la plupart des poèmes se dégage un certain sentiment de paix voire de plénitude, d’accordailles avec la flore et la faune, la mer et les champs, pour tout dire entre l’être humain et la nature, la poète n’élude pas les aspects tragiques de l’existence. Les récits qu’on lui fait sont parfois dramatiques. Aux branches des arbres, comme dans la chanson qu’interprétait naguère Billie Holiday, « Strange fruit », pendent parfois des désespérés. Billie chantait.
Southern trees bear strange fruit Blood on the leaves and blood at the root Black bodies swinging in the southern breeze Strange fruit hanging from the poplar trees
Les arbres du Sud portent un fruit étrange Du sang sur leurs feuilles et du sang sur leurs racines Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud Un fruit étrange suspendu aux peupliers
On l’aura compris, la prose poétique de France Cayouette embrasse la vie et la mort. Les scènes qu’elle brosse, les anecdotes qu’elle raconte, tantôt légères, tantôt sombres, sont toutes empreintes d’humanité. Par exemple, au jardin, elle est témoin de l’agonie d’un chat. Elle passe un moment près de lui, le caresse de sa voix — « Toujours avec cette voix agenouillée en elle-même. » Elle quitte la scène par intermittences, puis se présente à nouveau sur les lieux de cette agonie. Le chat s’est alors un peu déplacé. Quand elle le retrouve une dernière fois, à la tombée du jour, elle lui fait finalement ses adieux. Tout dans ce récit ainsi que dans les autres est de l’ordre d’une extrême et tendre compassion.
Dans cette deuxième partie, intitulée « Entre la peau et l’écorce », on rencontre presque autant de personnages qu’il y a de poèmes. On ne peut honorer chacun d’eux. Je m’en tiendrai à cette vieille dame qui « tient sur ses genoux l’urne qui contiendra ses cendres. » C’est son fils qui l’a sculptée. Il faut lire ce poème pour saisir la finesse avec laquelle la poète parvient à recréer un moment si prégnant, alors que le sens affleure dans le très beau silence régnant dans la chambre où sont assis la mère et le fils. « Ils ne parlent pas. Laissent les veines saillantes irriguer la chambre avec la délicatesse des ruisseaux. » Le poème précédent se terminait ainsi : « Consent déjà à la terre qui l’aura porté. » On comprend qu’un tel consentement anime l’âme affaiblie de la vieille femme alors qu’elle contemple les veines du bois de son urne. Chez France Cayouette, les arbres et la nature nous renseignent sur notre fin prochaine, ils nous apprennent « l’art de tendre vers la fin », « l’art de tomber ».
On voit rarement des recueils de poèmes aussi homogènes, aussi solidement ficelés, tissés avec autant d’art que d’habileté, dont l’unité est aussi grande. Chaque poème manifeste un lien étroit avec la vie des arbres. Mais cette unité remarquable n’est pas obtenue au détriment de la variété. Celle-ci est manifeste. La poète maîtrise l’art de ramifier son ouvrage, d’en étoiler les diverses branches en de multiples directions. Chacune de ces branches, entendez chacun de ses poèmes, offre des fruits divers. On comprendra que bien que les poèmes soient liés entre eux par le sujet traité, ils ouvrent chacun de nouvelles perspectives, mettent en présence de nouvelles réalités, celles vécues par des personnages tous plus attachants les uns que les autres. Ces récits sont comme de petits tableaux : « Certains matins immaculés, on croirait l’aura du village hébergée par les branches. / / On respire doucement dans la même gravure. »
La sensibilité de la poète est telle qu’on pourrait à son endroit parler d’une grande porosité aux autres et aux paysages. Les mots qu’elle emprunte à Isabelle Duval — « Dilué dans le paysage, le cœur est une pierre poreuse » — décrivent parfaitement son attitude, cette empathie qui lui permet de se mettre à la place des autres, de traduire en quelque sorte leur expérience. Il s’agit pour elle de fusionner avec le monde, surtout avec les arbres et les personnes, parfois ses proches, plus souvent ceux et celles qu’elle interroge. Elle mentionne ce phénomène en maints passages : « je me fonds » (dans « la rangée de peupliers ») ; et toujours, s’agissant de son rapport aux arbres : « je suis soudain des leurs ». Il en va de même avec les cueilleurs de champignons qui « se dispersent ici et là. Chorégraphient la forêt, ne font qu’un avec elle. » Parler ici de symbiose n’est pas exagéré, d’autant que la poète emploie ce mot : « Nos corps et nos rêves se rétractent et se dilatent en symbiose avec le bois toujours vivant. À l’aube nous aurons légèrement changé, modeste matière dans la matière. »
On peut parler ici de synesthésies du cœur, de subtiles connexions entre soi, les autres, le monde, les arbres et les forêts : « ici le champ c’est aussi la mer / hier c’est aussi demain ». Le vaste monde semble contenu dans les particules fines qui le composent : « Quand elle soulève le couvercle du pot Masson rempli d’aiguilles de sapin, c’est toute la forêt qui se dresse d’un coup dans la cuisine. L’immobilité surréelle d’un orignal aux aguets dans la tourbe, l’or des chanterelles, les banderoles de lichen. » Les éditions du passage énoncent dans la biographie de la poète la plus juste idée qui soit de ce que renferme le recueil de France Cayouette. Je cite. « Les liens qui se tissent entre paysages extérieurs et paysages intérieurs, le sacré qui s’immisce dans le quotidien et la beauté comme voie d’élévation sont au cœur de sa démarche. »
J’hésite à mettre un point final à cette recension. Il aurait fallu consacrer une véritable étude à ce recueil. C’est un recueil dont la composition est finement orchestrée, dont la phrase quoique soignée n’a rien de compassé. J’ai laissé en suspens une grande partie de ses richesses, richesses qui brillent de manière nullement ostentatoire, car la poète qui a la plume sûre n’appuie jamais fortement sur le papier, ne se lance pas dans de grandes tirades, fait montre de sobriété dans le scintillement de ses images. Sa poésie, poésie du cœur, intelligemment conçue, mais sans intellectualisme, se tient à mille lieues du pathos et des trop faciles sensibleries de qui ne cherche qu’à s’épancher. Pour tout dire, cette poésie est franchement admirable.
BONUS
La forêt retient parfois son souffle pour ouvrir une clairière où se déploient en un seul corps nu le silence, l’âme, le soleil.
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Au détour d’un sentier, dans une barque abandonnée, le lichen a dessiné une mappemonde.
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Un marron vient d’atterrir dans l’herbe grasse, et tout pourrait s’arrêter ici. Avec cette chute silencieuse dont j’aurai été la seule témoin.
Comment de toutes petites filles trahies par les promesses que semblaient leur tenir la beauté et l’innocence du monde en viennent progressivement à se noyer dans leurs souvenirs et à voir devant elles fuir l’avenir qu’elles avaient imaginé.
Il est un art qui consiste à choisir ses exergues. Anne Martine Parent le possède. En ouverture, deux citations. La première, d’Olivia Rosenthal. La seconde, empruntée à Annie Ernaux. « On n’est pas là pour disparaître. » « Toutes les images disparaîtront. » Des tensions sont annoncées entre la volonté de résister aux forces qui annihilent et l’acceptation ou non de l’évanescence de notre imaginaire.
Rares sont les recueils dont la courbe est si bien marquée. Un début, un milieu, une fin ; une telle cloche narrative semble convenue, mais elle ne l’est pas lorsque la manière de raconter repose sur une fine dentelle de mots et d’images.
Tout commence par la représentation d’une chambre. On y pénètre à la suite d’un locuteur dont la discrétion laisse place aux objets ainsi qu’à leur puissance évocatrice. Ces « objets égrènent les souvenirs ». Il y a là « des livres qui ne s’ouvrent plus pour personne ». Cette chambre est celle d’un passé où, comme l’indique le titre de la première section de l’ouvrage, « Verticales », des fillettes se tenaient droites au sein d’un territoire qu’elles habitaient pleinement. Ces enfants vivaient dans « les rivières les lacs la mer » ; leurs cheveux étaient mouillés. L’autrice filera une très sensible métaphore avec ces cheveux. Au fil des pages, de mouillés qu’ils auront d’abord été, ces cheveux deviendront « fous », « mêlés », cassés; puis seront à nouveau mouillés. Les métamorphoses qu’auront subies les fillettes sont également accentuées par d’autres éléments. L’un des principaux facteurs de leur transformation est lié à la trahison. Celle-ci est annoncée dès le début du recueil. La première section a beau correspondre à la célébration d’un espace de liberté, elle annonce la déchéance prochaine, la fin de l’enfance, dont il aura été dit : « on ne touche jamais le fond de l’enfance ». Un tel fond est sans doute comparable au fond de l’eau attendant d’éventuelles noyées. Il est question « des reines qu’on trahira bientôt ». Le dernier poème de la section initiale débute par ce vers : « on nous trahira bientôt » et se termine par le mot « disparitions », mot faisant suite aux exergues.
Les « robes de mousse immaculées » du début connaîtront un sort comparable à celui des cheveux mouillés, puis finalement cassés. Viendra un temps où elles perdront leur pureté : « mes robes s’épuisent à me soutenir ». Notons au passage l’inventivité d’une telle formule. La poète, qui utilise désormais le je, a perdu sa consistance. À une chose aussi peu rigide qu’une robe était dévolue la fonction de faire tenir ensemble une femme qui allait s’effilochant. Peu à peu, celle-ci disparaît : « Je me quitte, trop petite robe ». Vers la fin du recueil, comme dans un soubresaut de vitalité, la poète manifestera le désir d’acquérir « une robe neuve ». Bien évidemment, nous voici au-delà d’un simple caprice vestimentaire.
L’horizon par hasard manifeste de très grandes qualités. Il est, par ailleurs, quelque peu troublant, sombre comme l’est souvent le fond de l’eau. Les deux dernières sections s’intitulent « Avant de disparaître » et « Effacement ». On y voit le je sombrer en eaux profondes : « Mes poumons emplis de roche je creuse les bas-fonds à la recherche d’une sortie de secours, d’une queue de sirène. J’ai de toute façon perdu mes jambes entre deux apnées ».
Recension publiée le 19 octobre, 2023 dans le Numéro 172 du magazine Nuit blanche
Il est rare qu’après une dédicace ou quelques épigraphes un ouvrage de poésie s’ouvre sur des propos tenus par un médecin. Ici, les propos ont trait au cœur, au « remarquable travail mené par cette pompe au ‘‘poum-ta’’ caractéristique, dont la discrétion et la régularité sont les gages de son engagement à long terme. » Le docteur Alain Vadeboncœur précise que le « cœur assure son activité fondamentale durant parfois tout un siècle ». D’où le titre du recueil. Un titre dont la douce ironie n’a rien d’enjoué. Nous l’apprendrons assez vite, la poète a de graves ennuis de santé. Son vieux cœur est fatigué.
Elle qui voit venir la fin commence son recueil en évoquant sa toute première rencontre avec la mort. Elle est âgée de deux ou trois ans, peut-être quatre. Elle est très jeune puisque sa mère la lave dans l’évier de la cuisine.
Ce poème liminaire est extrêmement fin ; comme tous les autres du recueil, il dit beaucoup, il en dit gros en très peu de mots, sans grandes phrases : « conversation / sur la mort / autour de la table // quelqu’un / de la famille / éloignée. »
L’enfant demande si elle aussi va mourir. On lui répond : « Oui, mais / pas avant / longtemps ».
Longtemps.
J’aurai cent ans. Le deuxième poème élargit la portée du titre : « me voici / sur le seuil / du vieillissement // j’aurai cent ans / morte ou vivante ». Dès la page suivante, nous entrons dans le vif du sujet : « le cœur s’affole // à croire / qu’il se décrochera // j’entends / son tambour / sa rébellion ». Le ‘‘poum-ta’’ du médecin Vadeboncœur ne bat plus la mesure avec régularité. Le mot infarctus est prononcé.
Le schéma narratif de ce recueil est simple. La chronique de cette mort annoncée s’amorce dès l’ouverture, alors que très tôt avec ce cœur malade apparaît l’élément déclencheur. Déclencheur de quoi ?
On connaît l’inéluctable fin, on sait en quoi consistera celle du récit de chacun et de chacune d’entre nous, mais ce qu’auront déclenché chez Hélène Harbec les « grands coups de sabots / dans la poitrine », ce sont des pensées, des gestes, pour tout dire des poèmes marqués par une extrême délicatesse, une grande ouverture d’esprit et de cœur. La maladie l’aura conduite à adopter une posture qu’on pourrait dire empreinte de sagesse. On songe à Montaigne, au chapitre de ses essais intitulé « Que philosopher, c’est apprendre à mourir ». Oui, tout comme Cicéron, Montaigne dit ici quelque chose de beau et de grave. Seulement, dans le cas du livre d’Hélène Harbec, il me semble qu’il vaudrait mieux dire que philosopher, voire poétiser, c’est plutôt apprendre à mieux vivre.
Des poèmes empreints d’amour, de reconnaissance, d’ouverture à la vie, célébrant le vivant, voilà ce qu’auront déclenché ces coups de sabots dans sa poitrine. Forcée à ralentir, la poète, souvent grabataire, observe le monde autour d’elle, voit les « gerbes de graminées / [qui] se balancent au vent / à la rambarde du balcon ». Ce sont des choses toutes simples, comme en donne à voir « le soleil / chatoyant / sur les armoires / muettes », qui lui font ultimement apprécier la vie. Et le soleil « se faufile / touche la main / chaque fois qu’elle porte / la tasse à ma bouche. » Tant de choses à voir, et qui apaisent dans la maison silencieuse que, par moments, la poète quitte afin d’aller contempler le monde dans ce qu’il a de plus beau.
Sans empressement je pars retrouver les arbres, les oiseaux le fleuve et le ciel qui n’ont rien à redire
et font de moi une vivante
Il n’y a rien de pathétique dans les poèmes de J’aurai cent ans. Rien de larmoyant. Les violons de l’automne ne geignent pas, ne font entendre aucune plainte. Bien sûr, la poète sait qu’il y a lieu de pleurer. Elle le confesse : « il y a matière / à pleurer / jusqu’à / la fin des jours », tandis que dans un autre poème elle réalise que « pleurer / c’est / originel ». Mais si pleurer fait partie de notre vie de la naissance à la mort, c’est aussi parce que c’est une forme d’expression. Il y a un langage des larmes : « Des choses / qu’on ne peut dire // non pas pour les cacher // le silence / leur va mieux // ou les larmes ».
La femme qui se sait condamnée se surprend à supplier : « s’il vous plaît / pas tout de suite // laissez-moi / vivre / encore ». Ces paroles qui s’échappent d’elles la portent à s’interroger : « mais / à qui s’adresse / cette requête // qui l’exaucera ? » Elle en vient bientôt à adopter la posture du recueillement, un peu celle de la prière, « mains jointes / autour de la flamme » ; mais, bien qu’elle poursuive son chemin telle « une communiante », la spiritualité chez elle se développe « sans religion / sans Dieu ». Il s’agit en fait d’un « enchantement » qui « ne se décrit pas ».
Éblouie par la neige, elle médite : « quelle aurore / […] me soulèvera / de ferveur / pour les petits riens ». De toutes petites choses, des souvenirs comme celui qui lui revient ici en mémoire : un « faisceau de lumière / à la cave de l’enfance / […] rayon hypnotisant / d’où allait surgir / un tourbillon de poussière / remplie de présence ».
Elle aperçoit ici et là des splendeurs. Une « roche trouée / de l’île Miscou / devient un trésor ». Lors d’une promenade, elle s’arrête devant une fleur sauvage se tenant à l’écart de ses sœurs regroupées en myriades ; devant l’unicité de cette égarée, elle s’interroge : « que lui vaut d’exister / d’être vivante ». Les plus humbles manifestations de la vie la réjouissent.
Soleil rouge de fin de journée sur les façades
une apparition un ravissement
comment dire plus loin la beauté
j’honore la joie qui me vient
La femme qui aura cent ans oscille entre espoir et désespoir, elle chancelle ; mais c’est avec une certaine légèreté qu’elle se maintient dans le vivant, qu’elle ne sombre pas dans le désespoir.
Qu’est-ce qui me garde d’écrire des mots de désespoir ?
Qu’est-ce qui m’engage à tenir un flambeau ?
Il est peut-être exagéré d’accorder trop d’importance à ce qu’un rêve révèle. Dans un très beau poème, d’aimables revenants accourent auprès d’elle. Leur présence la soutient, il s’agit de celle de ses parents bienveillants lui apportant le réconfort d’une parole d’encouragement. Ils surviennent alors qu’elle s’enfonce dans l’océan infini. Ils se portent à son secours, marchant « sur l’eau / à grandes enjambées ». « Va, disent-ils / en passant / dans le rêve // continue / ne t’inquiète pas ».
Bien que la mort soit pour elle devenue un « horizon [qu’elle] ne quitte pas des yeux », elle se résout à accepter avec grâce sa venue imminente. Elle consent, ne résiste pas.
Les pivoines ébouriffées dans leur soie embaument l’air
tranquillement la fatigue devient douce participe à l’abandon
La fatigue a beau confiner la malade dans un lit trop étroit, il lui arrive de se lever et de se laisser emporter par la danse.
Corps souple
il me semble n’avoir jamais si bien dansé
si librement
pieds nus j’exulte de danser
le miroir jubile
Dans ce très beau poème, le corps de l’écrivaine retrouve sa souplesse d’antan. Et son esprit est tout aussi dansant. Alors que dans un poème précédent elle exprimait le désir « d’être allongée / sans points de pressions // suspendue / au-dessus / du vent », elle s’abandonne ici à la joie et, comme partout ailleurs dans son recueil, elle se laisse poétiquement porter par la toute légère brise de l’inspiration. Plus que jamais peut-être ne laisse-t-elle ses mots danser avec autant de liberté sur la page. Les mots sont suspendus « sans points de pression », ils semblent flotter, dénudés dans le miroir de la page pour le plus grand bonheur des lecteurs et lectrices.
Abattement et regain de vie alternent. La femme sait que pour elle le glas inévitablement se fera entendre. « Ça viendra », écrit-elle dans un poème. Et plus loin, elle reprend les mêmes mots : « viendra / ce qui / viendra ».
À la toute fin, évoquant ses tout derniers moments, elle songe à « l’enfant de jadis », cette fillette qu’on lavait dans l’évier de cuisine : « l’enfant de jadis / se rappelle / qu’elle ne sera / pas seule / dans la mort // son cœur s’apaise ».
Elle ne sera pas seule dans la mort.
Il me plaît de penser que du rêve à la vie dans l’au-delà telle qu’il nous arrive de l’imaginer, même « sans religion [et] sans Dieu », des parents capables de marcher sur l’eau peuvent être en mesure d’ouvrir les bras afin d’accueillir celle qui aura alors cent ans.
Voici un livre de poésie. Assurément, la parole y est poétique, mais un titre ne doit pas être pris à la légère. Cet ouvrage constitue bel et bien une manière de conte. Or, nous le savons, l’univers des contes fraie parfois avec l’horreur. L’enfance a beau être à l’honneur, l’enfer y côtoie le paradis la plupart du temps.
« Je ne parle plus que la langue d’un idiot. » J’extrais ces mots du précédent recueil de l’auteur. Demeures était un charmant recueil. Mais qui parle de charmes avec Demeures et Une façon de conte doit insuffler à ce mot tout ce que vivre et mourir implique de souffrances et de malheur. Rien ne me semble plus grave que la légèreté à l’œuvre dans ces recueils.
Mon souvenir de Demeures repose en grande partie sur le plaisir que m’avaient procuré ses illustrations ô combien naïves. Les sourires que m’adressaient les petites maisons vivement colorées de l’artiste me séduisaient grandement.
J’ouvre Une façon de conte et tombe sur ceci.
« Ses doigts cherchent la lumière parmi les limbes de cet homme sous haute tension. Pain. Lune sur chaise. Sucre lent. Ce crime en marge du roman Crooked House. Souillures. Éducation. Ses premières déclinaisons sans euphémismes ni pardon. »
Suis-je séduit ? Il y a là de quoi décontenancer, en tout cas. Ces phrases détachées, dont l’une ne contient qu’un seul mot, ont presque toutes du sens, un sens, mais lequel ? Que fait la lune sur un banc et que signifie « sucre lent » ? Lent peut-être à fondre dans une tasse ou lent dans la mesure où le pain (rond ici, comme la lune) appartient à la famille des sucres lents ? Les liens entre les phrases, et même entre les mots, sont ou bien absents, ou bien tenus sous le boisseau ; liens à chercher et peut-être à découvrir pour peu que l’on soit curieux. Or, il me semble que l’on a intérêt ici à se montrer tel. Le jeu en vaut la chandelle. Ce petit tableau, pour composite que soit la scène qu’il propose, est loin d’être insignifiant ; il a pour élément principal un thème qui sera développé avec à-propos tout au long du recueil. Il s’agit du thème de la souffrance.
Les quelque 30 morceaux ou poèmes que contient ce recueil, sans compter les 14 dessins qui participent de leur mouvement, proposent une histoire. C’est l’histoire d’une femme qui au départ plonge ses doigts dans les limbes d’un homme « sous haute tension ». On le voit, ce drôle de conte sera loin d’être amusant. L’homme est mal en point et sa compagne ne se porte guère mieux. On parle dans son cas d’une « artère de la tête du fémur rompue, comme ces visions de ballerines éborgnées ». Ces deux personnages entretiennent une relation toxique : « Sa nuit s’approche d’une autre nuit ».
La façon dont est fait ce conte a d’abord de quoi déconcerter. À sa lecture, notre œil semble vissé à un kaléidoscope. Des dizaines de petites informations scintillent et papillotent sur la page. On cerne difficilement la logique les reliant, quoique assez tôt du sens vient à s’en dégager. C’est que cette prose poétique n’a rien d’absurde ou de gratuit. Certes, elle procède d’une véritable liberté créative, mais de l’apparente incohérence qu’entraîne cette liberté point une indéniable pertinence. La manière est fantaisiste, l’atmosphère du conte se rapproche de l’onirisme mais, paradoxalement, c’est le réalisme qui prime dans ces petits fragments de récits. On y voit des images très crues, pour ne pas dire empreintes de cruauté. Huot traite d’une dure et pénible réalité. Cet enfer, il parvient à le rendre avec brio.
Les représentations de l’univers qu’il dépeint sont percutantes. Elles s’accordent avec la violence du monde brisé où évolue en chute libre le personnage féminin du conte.
Elle n’a que dix-huit ans. Elle tombe. « Creux. Creux. Plus bas dans la blessure. » « Frappe à la porte du loft de son client. » « Fume le fentanyl. » « Aujourd’hui, elle se mutile le bras à l’exacto. » Elle se sent sale. Mais, lorsque l’on veut « se laver de ces langues stériles comme un fait divers sur sa peau […] prendre une douche », cela n’enlève rien à l’horreur. Il faut des fleurs, beaucoup de fleurs pour en venir à bout, ne serait-ce que l’espace d’une rêverie.
Il y eut de beaux moments. Par exemple, lorsque sa mère tendrement caressait « sa chevelure mouillée en lui lisant Le roitelet des frères Grimm ». Dans le présent misérable où s’abîme cette jeune prostituée, il y a des lueurs du passé qui reluisent, quelques fleurs de jadis parviennent à refleurir malgré tout. C’était au temps de l’innocence. « S’animent les paysages simples. Années blondes et bleues. » Dans les « replis du mur », la jeune femme « perçoit la mer. Un quai. Bouquet de violettes des bois et monnaies du pape ». De rares moments de bonheur affleurent ainsi à travers les souvenirs. Dans l’un de ses dessins, l’auteur cite Jean-Luc Nancy : « Il n’y a de sens qu’à fleur de sens ». Ce sont finalement des fleurs que le poète offre en guise de consolation à sa pauvre héroïne. Le recueil prend fin avec ces fleurs qu’on pourrait croire dessinées par une main d’enfant.
Publié d’abord dans le magazine Nuit blanche Numéro 173
Paul Verlaine dans son poème intitulé « Art poétique » atténuait les mérites alors séculaires de la rime et du vers régulier. Le vers impair — il mettait une majuscule à ce mot — favorisait selon lui la musicalité. Martine Audet pratique le vers libre. Si sa poésie est agréable à l’oreille, ce n’est cependant pas en raison de l’Impair. Davantage que la musique, ce sont les arts visuels qui se rapprochent de sa poésie — les liens étroits entre ses poèmes et les dessins qui les accompagnent ne peuvent être passés sous silence, ils sont éloquents : poèmes et dessins dialoguent entre eux tout comme le font dans le recueil le rêve et la poète. En effet, en maints passages, le rêve prend directement la parole pour s’adresser à la poète ; celle-ci l’interpelle également.
Rien n’est sans doute plus parlant que le rêve, ou davantage révélateur. Que révèle précisément le rêve ? Cela reste difficile à dire, mais c’est sans doute le poème qui, grâce à une certaine forme de traduction, de translation, permet le plus de se rapprocher des vérités que le rêve dévoile et d’appréhender ses réalités aux contours toujours indécis. Le poème, en tout cas chez Martine Audet, semble y parvenir.
L’Impair se montrait « Plus vague et plus soluble dans l’air, / Sans rien en lui qui pèse ou qui pose. » Selon Verlaine toujours, ce type de vers rendait possible l’alliance du « Précis » et de « l’Indécis ». Or le précis n’est pas une propriété de l’univers de la poésie. Laissons à la science le souci de la précision, la méthode poétique étant d’une nature plus souple, qui justement se rapproche du rêve et du type de dessins que pratique la poète. De même que la représentation dans ses dessins n’a rien de clairement identifiable, le sens de ses poèmes entretient avec le contenu des mots qu’ils libèrent des rapports qui ultimement en viennent à reposer sur l’interprétation que peut en faire le lecteur.
Les poèmes de Martine Audet paraissent émaner d’un certain silence et chercher à y retourner, comme si le sens y était brouillé. Mais c’est là une impression. La discrétion est cause de cette impression. Discrétion dans les deux sens du mot, dont le plus familier : celui relatif aux personnes ou aux gestes voilés par une certaine pudeur, une certaine retenue à tout le moins. Cette discrétion s’oppose à ce qui est ostentatoire. Or il est question aussi en linguistique d’éléments discrets. Un phonème, un morphème, un mot sont des éléments discrets. La poésie de Martine Audet se rapproche du murmure. La poète fuit l’éloquence, les imposantes rhétoriques, l’hyperbole et les grandes envolées. En cela, sa poésie se montre discrète. Par ailleurs, la poète ne révèle pas tambour battant les sentiments ou les idées qui l’animent. Pas d’exhibitionnisme chez elle. Ajoutons la simplicité, la presque nudité de son verbe, la parcimonie avec laquelle sont déposés les mots sur la page. À tel point qu’on pourrait croire faire face justement à des éléments discrets : des mots quasiment séparés les uns des autres. Est-ce à dire que l’auteure n’écrit pas des phrases ? Non. De toute évidence, elle écrit des phrases, mais des ellipses y apparaissent entre les mots. Autrement dit, les liens qui les unissent disparaissent, sont tus, effacés. Tout se passe comme si la syntaxe — dont la fonction est de relier entre eux les éléments constitutifs du discours afin d’assurer la circulation du sens à travers les phrases — liait entre eux des segments dont les rapports, en raison des ellipses, restaient tapis à l’ombre des mots. De même, à l’intérieur d’un vers ou de petit groupe de vers, les mots semblent se suivre sans être en tout et partout éclairés par le contexte où ils se succèdent.
La rareté des mots, la brièveté des poèmes vont souvent de pair avec les deux types de discrétion dont il est question. On voit des poètes noyer le sens de leurs poèmes dans des fleuves intarissables ; ils étourdissent leurs lecteurs avec mille et un feux d’artifice. Martine Audet procède autrement. En réalité, le sens au cœur de ses poèmes est bien loin de s’avérer absent. Il demande seulement d’être découvert au moyen de lectures attentionnées. Et encore, le sens sera-t-il alors en grande partie tributaire de la collaboration du lecteur ou de la lectrice. Il en va dans À toute heure comme dans tous les recueils, la main qui écrit trace des mots qui essaiment dans des sens variables, au gré de qui en vient à les saisir. Or certains lecteurs se préoccupent moins des significations que de la seule beauté des mots, préférant s’en tenir à ce qu’évoquent les poèmes, à ce qui en eux est « soluble dans l’air », aux dessins que font les mots sur la page, aux portes du rêve qu’ils entrouvrent.
Rêve. C’est bien là le maître-mot du recueil, de ce recueil qui dans sa profonde modestie charrie des richesses inouïes.
À toute heure, la mort peut venir nous chercher. À toute heure, toutes sortes de choses peuvent se produire. Or nous sommes ici sur le terrain du rêve, dans une zone du monde réel qui est à la fois obscure et lumineuse. Je les sors de leur contexte, mais voici deux vers qui disent ce que je crois voir à l’œuvre dans ce recueil et qui à mes yeux révèle la nature de la quête de la poète : « Est-ce, entre toutes / la place des mystères ? » Voilà, elle interroge des mystères. Il y a quelque chose de mystérieux dans ce recueil, et aussi dans les vies que nous menons. Je pense que les mots de Martine Audet tendent à souligner ce mystère, à le débusquer. Nous vivons à même la mort, pourrais-je dire. La frontière n’est pas étanche qui nous en sépare. Chose certaine, la mort ici occupe une place centrale. Elle apparaît dès le poème liminaire.
Il suffit de dire que chaque nuage est une respiration. Une fois dit, il faut les formes et les usages, un amas de pierres, la redoutable dépouille. Mais aussi quelque chose du sujet tendre — roses pétries de roses — un monde comme réponse au mystère.
Tout cela est quelque peu énigmatique ; le mot mystère n’est pas fortuit. Le premier vers ouvre l’espace, montre un ciel très au-dessus dont chaque nuage correspond peut-être à la respiration de la dépouille dont il est question au troisième vers, avec cet amas de pierres faisant songer à un cimetière, et sans omettre ici les roses de circonstance ornant le monument ou que portent dans leurs mains les endeuillés, ainsi que les usages prescrits lors d’une mise en bière, ceux de la cérémonie, avec les discours funèbres évidemment appropriés.
Je ne passerai pas en revue tous les poèmes, mais le second apporte une précision qu’il me faut rapporter. On la trouve dans les deux derniers vers : « À toute heure, / je suis capturée. » Capturée ? On s’interrogera. Est-ce la mort qui nous captive, dans tous les sens du mot ?
Dans le vers précédent, nous pouvions lire ceci : « Dors, bête à crânes. » Qu’est une bête à crânes ? Je l’ignore. Cependant, d’autres passages du recueil évoquent des bêtes, ou la bête. Un peu avant la fin, du recueil, un très beau poème contient un passage tout ténu de lyrisme : « Oh ! Pauvre bête ! // Tes crânes sont le refrain / des chutes étoilées. »
Mais revenons au passage précédent : « Dors, bête à crânes. // À toute heure, / je suis capturée. » Ce sera durant le sommeil que le rêve se manifestera. Il prendra la parole pour faire des recommandations à la poète, lui offrir des conseils. Cette dernière écrit : « J’étais seule / et ma langue sortait / d’un rêve. » Les poèmes du recueil ont partie liée avec le rêve. Ils sont écrits dans un état similaire, en phase avec le rêve. La poète parle à son rêve : « Et, à mon rêve, je dis : / relève l’ombre / des arbres. » Pour plus de ciel ? Pour davantage de lumière ? Et s’agit-il ici des grands arbres dont les feuillages touffus recouvrent les pierres tombales ?
Puis, après avoir recommandé au « je » du poème de glisser son « âme entre les astres », quelques poèmes plus loin, le rêve reprend la parole pour dire : « approche des rives / de ton mal. » Voilà qui est loin d’être insignifiant. On le voit, la poète navigue en eaux troubles. Le poème dont sont extraits ces vers mérite comme tant d’autres d’être entièrement retranscrit.
Que fallait-il briser ? Que me faut-il étreindre ?
Vais-je, pour d’autres étoiles, taire ma nuit ?
Le rêve dit : approche des rives de ton mal.
Parmi les images, le monde est un morceau de mer inégalé.
Le rêve prendra la parole aussi pour recommander à la poète de se tenir « sous l’empreinte / des lumières », de croire « aux ailes d’obscurité » et de ne pas craindre « l’écart ». La poète ne sera pas en reste. Elle lui demandera de calmer les mots de son heure et finalement elle lui dira ceci : « attache mon nom / sous l’arbre. » Comment ne pas songer une fois encore à un cimetière, à un nom qui sera inscrit sur la pierre, sous un arbre ? Comment ne pas y songer ? Facilement. Il est facile de penser à tout autre chose. Il suffit de suivre d’autres pistes que celles que ma lecture m’a permis de mettre à jour.
Chemin faisant, on se montrera attentif à ce qui a trait aux nuages, aux pierres, au cœur, aux oiseaux, aux os qui avec les crânes témoignent peut-être d’un tout autre phénomène que la mort, à la main qui cherche à « raviver l’ombre », aux chevaux qui galopent d’un poème à l’autre, surtout peut-être à différents passages où la poète parle des mots : « Faut-il, en chaque mot, / habiter les mots, // tout le désordre / du poème ? » Voilà une question qui mérite réflexion et dont la lumière éclaire peut-être la pratique de la poésie chez Martine Audet. On sera également sensible à la présence des arbres et de la pluie — combien de magnifiques choses sont dites à son sujet. Lisez plutôt et savourez.
Quelles étaient mes promesses ?
Que sont-elles maintenant ?
Suis-je pareille aux pluies qui retombent sur elles-mêmes ?
On présentait autrefois Anne Hébert en recourant à une expression qui aujourd’hui ferait sourire. On disait qu’elle était une « grande dame » des lettres québécoises. La formule avait le mérite de souligner son importance. Elle pourrait reprendre du service dans le cas de Martine Audet.
Un bref avant-propos ouvre le recueil. La poète y confesse avoir lu un peu trop rapidement un énoncé. Elle avait substitué au mot ronde celui de monde. Il en résultait la phrase suivante : « Je n’avais jamais remarqué que le monde n’était pas tout à fait fermé ». Serait-ce là une invitation à substituer d’autres mots à ceux que l’autrice nous adresse ? Sans doute Des formes utiles incite-t-il à croire que le monde n’est pas tout à fait fermé et que l’on peut, à l’instar de l’écrivaine, donner « aux mots la puissance d’être / avant d’être / de croire / avant d’y croire ». Peut-être aussi peut-on donner aux mots la puissance d’être autre chose que ce qu’ils semblent être ou à tout le moins signifier. Chose certaine, c’est à une lecture singulière qu’elle nous convie.
De poèmes écrits au je, comme c’est ici le cas, on s’attend à ce qu’ils manifestent une présence incarnée. Souvent, à travers des poèmes de nature intime, une image du je en vient à se préciser. Les traits d’une personne plus ou moins imaginaire se dessinent. Or, ce que le je dit et accomplit chez Martine Audet laisse tout d’abord perplexe, offrant peu de prise sur la personnalité du je de ses poèmes. Par exemple, la poète écrit qu’elle « épingle l’origine côté face ». Ou, encore, qu’elle « coupe des mots à la nuque ». Pourquoi pas ? Dans ce monde poétique où l’on nous invite à faire une ronde, pour vraiment entrer dans la danse, il faut trouver ou se forger une clef. Évidemment, on y parvient à condition de ne pas lire trop rapidement. Mais « [i]l y a beaucoup de silence en une seule clef ».
Dans un recueil, des vers plus ou moins obscurs ressemblent parfois aux passages de récits où rien ne semble se passer : ce sont des passerelles. Ces vers dont la clarté nous échappe, c’est comme de la nuit intercalée entre les étoiles ; ils permettent aux plus fulgurants de briller davantage. Du reste, obscurs pour les uns, ils semblent pour les autres ne nécessiter aucun décryptage. Même si la poète les a vraisemblablement produits en suivant la dictée de ses fantaisies, elle doit voir en eux, au-delà de l’étonnement où ils la jettent, un trouble lui paraissant valoir non en tant qu’énigme, mais bien plutôt en tant que révélation. Les liens qu’échangent la rêverie et la création sont nombreux. En poésie, on ne les compte pas. On laisse parler les mots et l’on tente de les écouter, quand bien même la poète déclare que « [q]uoique je dise, / je me tais ».
Bien qu’elle s’exprime de manière plutôt discrète, Martine Audet est loin de se taire. Portés par des vers souvent lumineux, des aveux troublants apparaissent çà et là dans son recueil. Des émotions sont communiquées, et non pas uniquement exprimées. Elles ont trait principalement à la mort, à l’enfance, à la pluie et à la peur. Dans Des formes utiles, les poèmes sont prégnants. Aucun n’est insignifiant. À des sentiments parfois délicatement violents s’ajoutent des pensées, des interrogations : « N’ai-je fait que répondre / à des questions jamais posées ? » Dans cette poésie finement ouvragée, où se manifeste la plus sensible intelligence, le cœur semble être la seule réponse qui vaille.
Publié le 20 octobre, 2023 dans Nuit blanche Numéro 172
En relisant cet article, j’ai peiné à bien saisir dans quel contexte et comment « ronde » et « monde » avaient pu être confondus. Pour clarifier ce qui ci-haut est mentionné au sujet du « lapsus » de lecture commis par la poète — la confusion terminologique à laquelle elle réfère dans la courte introduction de son recueil—, je juge bon de recopier ici le texte d’ouverture Des formes utiles.
Je n’avais jamais remarqué que le monde n’était pas tout à fait fermé avais-je lu trop rapidement au dos d’une carte postale envoyée depuis New-York. Je n’avais jamais remarqué que la ronde n’était pas tout à fait fermée était-il plutôt écrit puisqu’il s’agissait d’un commentaire sur une célèbre toile avec ses corps entraînés par le mouvement d’une danse. Je donnais aux mots la puissance d’être
Voici un livre qu’on aurait tort de ne pas prendre au sérieux. Sans être le moindrement didactique, il permet à ses lecteurs et lectrices de se familiariser, si ce n’est déjà fait, avec le monde de l’anarchie, avec les idées anarchistes. C’est avec des poèmes qu’Anne Archet exprime et communique ses idées, des idées il va sans dire anarchistes, et je dirais des idées qui semblent aller au-delà de l’anarchie.
Le patronyme de la poète est-il un pseudonyme ? Elle qui a plus d’un tour dans son sac, qui regorge d’inventivité et n’hésite pas à rigoler quand l’arme de la rigolade lui semble opportune, aurait pu non sans sérieux changer de nom afin de mieux s’identifier à ses idéaux. Anne Archet sonne en effet comme anarchie. Ajoutons que l’archet ne produit pas que de la musique et que le mot dérive d’archer, mot désignant le fabricant d’arcs ou le tireur d’arcs. Une autre arme. Cela m’a trotté dans la tête et j’ai fait de petites recherches. Les Archet ne sont pas légion. En France, entre 1966 et 1990, on compte un total de 38 naissances inscrites sous ce nom. Depuis 1890, 138 personnes seulement ont porté ce nom en France. Au Québec, Anne Archet porte un nom aussi original que l’est sa poésie.
Sirventès. J’ai cru d’abord avoir affaire à un jeu de mots, à une sorte d’écho du nom de l’auteur de Don Quichotte. Sirventès après tout sonne comme Cervantes. C’eût été un calque pertinent. Or ce mot anciennement désignait un poème moral ou satirique traitant de l’actualité politique. Les troubadours de la Provence chantaient des sirventès aux 12e et 13e siècles. Aujourd’hui, Anne Archet ne chante pas les siens, mais elle renoue avec l’esprit de contestation des sirventès d’antan. Son livre toutefois est d’une criante actualité. On y perçoit l’indignation, mais le rire l’emporte ici sur le cri. La poète monte rarement sur ses grands chevaux afin de déclamer sa révolte. Elle le fait toutefois dans « Sirventès de la terreur ». On croirait y entendre un saint Jean-Baptiste lançant ses anathèmes et ses imprécations du fond de sa geôle. Ailleurs, elle use plutôt de l’ironie, de la dérision. Sa révolte n’a rien de franchement comique, même si la poète ne néglige pas de manier tour à tour la pointe d’humour et la flèche du sarcasme. Son gaz lacrymogène est souvent hilarant.
Elle le précise d’emblée, dès le premier poème, elle veut « écrire avec le poing levé / Des poèmes au gaz lacrymogène / Des poèmes pour changer le monde / Des poèmes pour abattre / Ce qui nous écrase / Ce qui nous éteint / Ce qui nous broie / Ce qui nous tue ». En un mot, ses poèmes combattent l’oppression, « l’injustice et l’horreur du monde ».
Sirventès est un ouvrage de contestation, de rébellion. C’est surtout au nom des femmes que la poète revendique. Le deuxième poème du recueil les inscrit clairement au sein de son programme. Sirventès : paroles de femmes, luttes afin d’obtenir leur liberté. Les poèmes du recueil portent la parole des femmes, exception faite de quelques-uns, en tout cas de celui qui s’intitule « Second sirventès de la révolution » dans lequel la poète parle des gens en général et non des femmes en particulier. L’auteure est féministe. Son propos cependant embrasse plus large que la seule cause des femmes. En fait, elle désire « que toustes soient libres ».
La liberté est plus qu’un thème, elle est le principal objectif de sa quête. La poète veut « Étudier le plan de la ville / Pour apprendre / Comment la détourner / La faire fonctionner comme un poème ». Chez elle, la liberté, l’amour, la poésie et la vie sont presque des synonymes. Aussi écrit-elle qu’elle veut
Continuer à inventer À créer sans cesse d’autres actions Avec mes amants de feu Avec mes amantes de lumière Aussi longtemps qu’il le faudra C’est-à-dire jusqu’à ce que Nous soyons hors de portée de la mort Jusqu’à ce que nous basculions Dans le règne des vivants
Et par quels moyens compte-t-elle parvenir à ses fins ? Il leur faudra à elle et ses ami(e)s, compagnes et compagnons, amantes de lumière et amants de feu
Fonder des journaux des blogues Des podcasts des chaines vidéo Imprimer des tracts des affiches Faire des films du théâtre Chanter des chansons Crier dans la rue Des mots drôles et vrais Des mots qui font sens Qui disent la beauté de l’anarchie Qui disent la volonté de la liberté Ouvrir les oreilles au son du désir
Le livre parle et, ce faisant, entame et poursuit la révolution. Sans théoriser le projet révolutionnaire, la poète réfléchit, non sans lucidité, aux conditions, aux gestes, aux conséquences de son action anarchiste.
Appeler au renversement Du gouvernement Est un crime
Renverser le gouvernement N’est un crime Que si on échoue
Ne verra-t-on dans son recueil qu’un idéalisme, dont je m’empresse de ne pas dire qu’il serait angélique — notre poète ayant des cornes ?
Le poème intitulé « Sirventès du crépuscule » est un poème lyrique qui chante et peint l’horizon d’attente de la poète. Comme dans plusieurs de ses poèmes, elle y recourt à l’anaphore, procédé stylistique de renforcement propre aux poètes qui ont du souffle ainsi que la volonté de bien se faire entendre. Le poème se déploie sur quatre strophes généreuses et bien remplies, dont trois commencent par « Quand viendra le crépuscule ». Les verbes sont au futur : « Il y aura ». Ce qu’il y aura, c’est ce à quoi aspirent ceux et celles qui veulent désespérément transformer politiquement le monde et changer poétiquement la vie : il y aura donc « du vin sous les arbres / Il y aura des rires de feu / Il y aura des pleurs orgiaques / Il y aura des copulations / Immenses comme la Voie lactée ».
Ce poème évoque l’attente d’une fin, plus précisément la fin du monde tel que nous le connaissons depuis déjà trop longtemps, disons depuis l’aube de l’humanité, très peu humaine aux yeux de la poète en raison de ce que Rolland Giguère appelle la main du bourreau. Il écrivait : « la grande main qui nous cloue au sol / finira par pourrir / les jointures éclateront comme verres de cristal / les ongles tomberont // la grande main pourrira / et nous pourrons nous lever pour aller ailleurs. »
C’est là une note d’espoir que peuvent entendre les oreilles ouvertes au son de ce grand désir des lendemains qui chantent. Et c’est justement ce vers quoi tend tout ce recueil qui assurément exprime les vœux les plus chers de la poète.
Quand viendra le crépuscule Je serai avec toi, debout sur la falaise Le vent salé soulèvera tes cheveux et tes lèvres Nous avons si longtemps rêvé de ce moment Nous avons si longtemps rêvé de l’océan Que nous serons rieuses transies et mouillées Émues comme des gamines jusqu’à l’aurore
Le « second sirventès de la révolution » oppose l’hiver interminable qui enfouit sous la neige « tout espoir de vie » à la naissance du printemps à venir : « L’idée bourgeonnera pleine de sève / Et ses enfants innombrables marcheront / Pieds nus dans les villes de l’univers ». De quelle idée s’agit-il ici ? L’ensemble du recueil ne laisse aucun doute sur ce point. Ce poème la reformule. Il s’agit de l’idée « d’être enfin laissés à nous-mêmes », enfin libres, libérés, ayant échappé à l’emprise des maitres. Notons au passage que l’image ici d’enfants qui « marcheront / Pieds nus dans les villes de l’univers correspond plus ou moins à un cliché de propagande communiste voire au type d’illustrations que renferment les brochures que distribuent les Témoins de Jéhovah, quoiqu’à bien y penser les élus chez ces apôtres de l’amour divin se baladent plutôt dans des champs fleuris sous un doux soleil parmi des ruisseaux paisibles et des oiseaux qui ne sont ni des corbeaux ni des charognards. Anne Archet n’offre rien de tel.
Le recueil fait la promotion du chaos. Sur le plan de la forme, il n’a cependant rien de chaotique. Tout y est solidement ficelé. La cohésion de l’ensemble est remarquable. On retrouve dans les titres de la majorité des poèmes le mot sirventès et dans chacun sont reprises et développées les idées relatives à l’anarchisme. Une pensée traverse le recueil et bien que forcément son développement entraîne son lot de répétitions — sonnant comme des coups de marteau qu’on se donne sur la tête afin de bien y faire entrer une idée —, une grande variété de formes et d’images fait que toujours en le lisant on cherche à aller de l’avant, car c’est de surprise en surprise qu’on y avance, la poète proposant des pièces qui s’enchaînent en énonçant des idées qui jamais ne sont insignifiantes et en réinventant toujours sa manière.
Dans ses poèmes, elle recourt à l’éloquence du crachat, où blasphèmes et imprécations jouent un grand rôle, aussi important que celui de l’ironie. Nous assistons à un amalgame de burlesque et de romantisme révolté. Un Baudelaire et un Breton acquiesceraient. Sur eux le charme opérerait. La jouissance exubérante de cette poésie a de quoi séduire. Rarement voit-on célébration plus intense du désir, Archet réclame une liberté créatrice totale, à la mesure de ses désirs.
Des puristes prétendront sans doute que cet ouvrage est inégal, qu’il contient des pièces parfois convenues, que la poète s’y répète, que l’on comprend assez tôt en la lisant qu’il y a des oppresseurs et des victimes, que le capitalisme est le monstre à renverser, qu’elle prêche dans le désert à une petite bande de converti(e)s et qu’elle donne dans un idéalisme révolutionnaire qui au-delà des mots ne produira jamais rien de concret. Ils constateront que la poète y fait des entorses à la langue. Ils excuseront de simples distractions du genre « quelles » mis à la place de « qu’elles », mais ne pardonneront pas certaines peccadilles. Par exemple, dans « Sirventès de la révolte » se trouvent les vers suivants : « Il n’y a que les tactiques que nous préférons / Celles pour qui nous avons un talent ». On remplacerait le « qui » par « lesquelles ». Autre exemple : il est question dans un poème de la violence « qu’ils exercent à d’autres que moi ». On dira plutôt « qu’ils exercent sur d’autres que moi ». Ou ceci : le pronom « se » alors qu’il faudrait écrire « me » : « Ou alors est-ce moi, tout simplement / Qui vis dans ce monde-prison/ Et qui chaque matin se contente / De trainer mes chaines sur le sol / Dans l’espoir chimérique / Que l’usure les briseront ? »
Mais si plutôt que de s’alarmer devant de si petites fautes, on entreprenait plutôt d’entendre le propos de la poète et de célébrer sa justesse et sa force expressive. Le poème duquel j’ai extrait cette micropuce — un « se » mis en place de « me », une erreur qui à l’oral ne se perçoit pas toujours — s’intitule « Sirventès de la responsabilité ». Archet y pose une question qui est non seulement pertinente, mais qui est surtout fort troublante. Le poème débute de la façon suivante : « Qui est à blâmer / Quand une prisonnière se suicide ? » Il se trouve que le « se » fautif apparaît dans un passage tout aussi dérangeant que l’ensemble du poème, que l’ensemble du recueil, devrais-je dire. Les puristes peuvent aller se rhabiller. Ils sont aussi nus que le roi.
Si certains poèmes se rapprochent de la prose essayistique — et c’est évidemment en raison du fait qu’ils expriment davantage des pensées que des émotions —, d’autres ont un tour franchement poétique alors que le vers et l’image y conjuguent à eux seuls d’émouvantes pensées poétiques. Leur élévation, leur ton contribuent à produire des poèmes d’une grande qualité. Dans « Sirventès de la nuit », mais ailleurs également, nous ne sommes pas loin de la précision poétique d’un Baudelaire, de sa force expressive, de sa verve toute contenue.
Ceux qui tuent la noirceur, qui veulent l’éradiquer Sont les perfides ennemis de l’imagination Ils ont perdu la leur en donnant corps à la peur — et sont maintenant esclaves de leurs terreurs
Voici un autre extrait, il s’agit du dernier quatrain (mais je pourrais citer le poème en entier)
Contre les agresseurs d’étoiles nous liguerons Les créatures sauvages de notre création Et chaque parcelle d’obscurité gagnée sera pour nous Un nœud de plus dans le drap de notre évasion
On le constate, Anne Archet possède des dons étonnants, à coup sûr elle crée des images saisissantes. En cela, elle se rapproche de Baudelaire, mais, comme on l’aura remarqué, le ton de son poème fait aussi songer à l’auteur des Fleurs du Mal. Aucun(e) poète contemporain(e) n’oserait écrire un poème comme « Sirventès de la bête », un poème dont l’apparent conformisme est au fond franchement original. Le franc-parler de la poète est coulé dans un moule poétique qui depuis longtemps a fait ses preuves. La poète l’assume sans vergogne. Elle ne réinvente pas la poésie, ne cherche pas à produire de l’inédit inaudible, n’expérimente aucune nouvelle forme en vase clos. Elle parle librement, très librement, très clairement à tous ceux et celles qui ont des oreilles pour entendre « le son du désir ». La plupart de ses poèmes sont percutants, percussifs. La poète a du souffle, mais ne souffle pas sur des nuages. Son inspiration souffle sur le monde réel, sur notre monde contemporain. Ses positions sont tranchées, tranchantes. Elle ne fait pas dans la dentelle. Chez elle, les mots explosent. Ses poèmes éclatent comme des grenades. On n’en perd pas un mot et il y en a pourtant plusieurs, car elle est volubile. Ce ne sont jamais ou presque de grands mots abstraits. Et chacun est porteur de sens. Ses mots vont évidemment dans le sens de la révolution, et c’est l’amour et le désir qui les portent.
Il y avait du parnassien chez Baudelaire, mais aussi et surtout de l’intensité, de la révolte, de l’ironie et une sourde colère. On retrouve quelque chose de cet ordre chez Anne Archet. Sa prosodie toutefois n’est pas en tout et partout comparable à la parfaite prosodie de ce dernier. Sans doute la poète n’en a que faire du genre de poèmes savamment cadencés. Elle privilégie le sens, le sens porté par des mots expressifs, par une inventivité verbale qui jamais ne lui fait défaut. Elle se montre en cela drôlement efficace. Sa parole porte, que ce soit dans le registre lyrique ou le registre franchement comique.
On aura compris que je considère que ce livre est un très bon livre, qu’il retentit dans l’univers de la poésie québécoise comme une bombe même si, paradoxalement, il renoue avec une certaine tradition poétique en cela qu’il accorde le primat à l’expressivité et à la communication, à savoir que nulle part la poète n’y propose des charades ou des énigmes langagières. De toute évidence, Anne Archet tient à se faire entendre. Du reste, sa parole poétique entretient des liens étroits avec l’oralité. Lors de lectures publiques, si l’auteure s’adonne à cette pratique, il y a fort à parier que personne dans l’auditoire ne pourra s’embêter à chercher le sens de ses propos, à chercher midi à quatorze heures. Ils seront on non d’accord avec ce qu’elle dit, mais personne ne s’objectera à sa quête de liberté, à son plaidoyer en faveur de l’amour et de la vie. En prime, l’humour, la fantaisie et l’inventivité que leur servira la poète les amuseront.
Je le répète, on parlera de défauts et, par endroits, de baisse de régime. D’aucuns s’offusqueront de ce que la poète y cède à une facilité de bon aloi, seront dérangés par des stéréotypes révolutionnaires. À dire vrai, il se pourrait qu’ils soient plutôt scandalisés par l’audace de l’écrivaine, par sa résistance à céder aux dictats de la censure, elle qui appelle un chat un chat, une chatte une chatte, et qui se permet de dire que sa chatte humide lorsque sa chatte est humide ; il se pourrait qu’ils baissent les yeux en lisant des mots à connotation sexuelle, qu’ils se bouchent les oreilles quand une femme gémit de plaisir au plus fort de l’extase érotique et, pire encore, il se pourrait que les fasse trembler dans leur culotte l’éventualité, même rêvée, de bouleversements sociaux perpétrés contre des dictateurs — dont certains arborent le costume policé des grands dignitaires, ce sont les maitres dont Archet dénonce les abus de pouvoir. Sans doute redoutent-ils qu’une horde de révolutionnaires entreprennent une grève générale expropriatrice, comme celle dont parlait Fernand Pelloutier — cette grande figure du syndicalisme et de l’anarchisme français du XIXᵉ siècle à qui la poète rend un vibrant hommage dans les dernières pages de son livre.
Anne Archet célèbre la vie, la vie de maintenant, celle qui se vit au jour le jour dans un combat mené afin d’avoir un jour toute la vie devant soi. Non pas une « vie amputée », mais ce qu’elle appelle de tous ses vœux : « la totalité de la vie ». Sa célébration est un combat, un acte de militantisme bien singulier puisque toute anarchiste qu’elle soit, elle résiste même à être embrigadée au sein d’un organisme militant. Elle en vient à dire « Fuck l’Anarchisme / Fuck même le Nihilisme ». Son insolence n’a d’égal que son amour de la vie.
— Je veux la vie et la création Jouir souverainement de tout Puis m’effacer dans le néant
Si j’enseignais au niveau collégial, oserais-je mettre ce recueil au programme ? J’ai gardé un triste souvenir de la réaction de certains élèves scandalisés par Le grand cahier d’Agota Kristof et L’oiseau bariolé de Jerzy Kosinski. Notre amie Anne Archet est une femme très libre, elle boit « à tous [ses] désirs / Celui d’être giflée / Quand [elle] jouit / Celui d’être pénétrée / Dans plusieurs orifices / Simultanément / Celui d’être baisée / Par la poésie enivrante / De femmes aux yeux ardents / Celui d’être léchée par le crépuscule / D’être projetée hors [d’elle-même] ». Les parents de mes élèves leur arracheraient le livre des mains et chercheraient d’autres passages similaires. Ils n’en trouveraient pas beaucoup. Ils seraient déçus, écriraient des lettres à la direction du collège pour s’en plaindre.
Non, soyons sérieux, si j’étais plutôt un professeur d’université, eh bien là, oui, je mettrais ce livre à l’étude en raison de ses nombreuses qualités littéraires et du fait qu’il donne franchement matière à réflexion sur la condition humaine et le sens de la vie, mais aussi parce qu’on y célèbre la vie en rigolant. Son attitude où le sérieux au comique se mêle a quelque chose de fort plaisant.
Le dernier poème du recueil est à la fois empreint de gravité et de légèreté. Il est grave dans la mesure où il pose une question plutôt importante. La poète se demande si ses textes sont vraiment poétiques. La question est tout de même assez sérieuse. On parle de choses semblables dans les universités. Qu’est-ce que la poésie ? Question sérieuse, mais posée ici avec un petit quelque chose de coquin dans le regard. La poète porte un regard pétillant sur la poésie. Elle fait de justes observations ; il arrive, en effet, comme elle le mentionne, que des aphorismes antithétiques soient bizarrement mis en page, qu’une prose soit « Maquillée par de sournois / Retours à la ligne ».
Dans le dernier poème, elle cite Cocteau ou plutôt réfère sans forcément le souligner à ses propos. Il se pourrait qu’elle ne sache pas qu’elle y réfère ; il se pourrait qu’elle ait elle-même personnellement éprouvé cette vérité, sorte de lieu commun au fond que partagent la plupart des poètes : « Le poète est exact. La poésie est exactitude. Depuis Baudelaire, le public a, peu à peu, compris que la poésie était un des moyens les plus insolents de dire la vérité. » L’ insolence dont parle Cocteau caractérise tout à fait la posture poétique d’Anne Archet.
Le dernier poème s’intitule « Sirventès de la poésie ». Il est tout simplement savoureux. Sur le mode humoristique, à la manière d’un Raymond Queneau, il amorce une poétique, une réflexion critique sur la nature de la poésie. On y trouve par ailleurs un accouplement majeur, celui de la poésie et de la révolution. Lisons. Applaudissons.
La société n’est pas un cristal isotrope inaltérable C’est un organisme en constant état de fluidité Qui parfois connaît des poussées de fièvre Mais nous sommes trop microscopiques Pour en avoir conscience
Oulala, c’est vraiment fort Ce que je viens d’écrire C’est puissant et imagé Comme une goutte distillée De sagesse Mais le doute m’assaille La strophe qui précède Est-ce que c’était de la poésie ? Où n’était-ce que de la prose Maquillée par de sournois Retours à la ligne ?
Est-ce que les textes de ce recueil Sont de la poésie ? Est-ce vraiment ce que j’écris ? Je ne le demande pas pour moi Je le demande pour une amie Qui veut mon bien
La poésie est un effort ivre De lutter sobrement contre le désespoir
Voilà qui sonne comme de la poésie ! Mais ne serait-ce que de la métapoésie ? Ou simplement un aphorisme antithétique Bizarrement mis en page
Abus de lunes Le temps à rebours Des glissements baveux Loin de l’œil des démocraties Nos copulations en torrents Chavireront le monde
Je crois que ça y est Ça ressemble beaucoup plus À de la poésie C’est imagé C’est lyrique C’est un peu cryptique Presque fumiste Mais sachant que la poésie Est toujours exacte Est-ce vraiment de la poésie ?
Cette question répétée Est l’une des plus Importantes au monde
Cette question de la poésie Que je ne cesse De me poser
Parce que les révolutions Se font comme des poèmes
Et parce qu’après la révolution Tout ne sera que poésie
Les années passent rapidement en compagnie d’André Major. Entre amis, on ne voit pas le temps passer. Et pourtant, cet auteur qui bien évidemment ne connaît pas intimement tous ses lecteurs, de chacun et de chacune se fait rapidement un ami, tant sa voix et son style sont naturels — pour peu, on se croirait en sa présence au coin du feu, alors qu’il est absorbé dans une page de Kafka ou de Tchekhov ou rédige des notes dans un carnet. En le lisant, nous développons à son endroit un agréable sentiment d’amitié. À quoi cela est-il dû ? Assurément, au rythme d’écriture qu’il adopte « afin d’entretenir dans ses carnets l’allure d’une conversation ». Il a beau, selon son propre aveu, se livrer à un « soliloque », il n’en demeure pas moins que jamais il ne s’éloigne du lecteur. Au coin du feu, ai-je dit, dans son chalet à La Minerve, ou marchant à ses côtés dans les sentiers de la forêt ou encore dans un parc d’Ahuntsic où il aime se balader. Les carnettistes développent avec leurs lecteurs des rapports de proximité. C’est Major qui l’affirme. Ainsi lui-même entretient-il « avec son lecteur une sorte de connivence ». On trouve sous sa plume cette remarque éclairante, à mon avis, elle livre la clé d’une telle complicité : « La prose qui en vaut la peine, c’est celle qui parvient à susciter la possibilité d’un dialogue humain. »
André Major accorde une extrême importance au dialogue : « Dans le meilleur des cas, le dialogue qui se développe entre celui qui écrit et celui qui le lit constitue la forme la plus pleine et la plus achevée du dialogue humain. » Comme il en aura fait plus tôt la remarque, l’écriture, qu’il s’agisse de la prose ou de la poésie, « permet d’exprimer vraiment ce qui nous apparaissait incommunicable. » Un esprit dans sa vérité fondamentale et somme toute secrète, même pour lui-même, alors que l’on croyait cette vérité « incommunicable », parvient à se frayer un chemin jusqu’à un autre esprit. Un tel dialogue est à l’œuvre dans ces carnets. Ce dialogue, l’auteur le réalise avec son propre lecteur, lequel prendra comme ici la balle au bond ou jonglera avec elle dans ses propres rêveries, mais ce dialogue est également celui que Major poursuit avec les œuvres dont il est le lecteur assidu. Il est un écrivain qui se plaît à plonger dans des œuvres de prose qui, comme il le dit, en valent la peine. Il nous tient au courant de ses lectures. Les commente sans se soucier de recourir à un lourd bagage théorique. En cela, il est un guide excellent. Un sympathique vulgarisateur. Mine de rien, sans réel souci de faire œuvre de pédagogue, il stimule notre appétit, alimente en nous le désir de découvrir ou redécouvrir les auteurs qu’il admire. À sa suite, nous avons tôt fait de les admirer également.
Le plaisir de lecture que nous éprouvons en lisant André Major tient en grande partie à la sobriété de son style. Il n’en fait pas, dit-il, « une règle d’or », quoiqu’à l’instar des auteurs qu’il fréquente avec le plus grand plaisir, il s’adonne à une forme d’écriture minimaliste : « C’est l’absence de tout artifice stylistique chez Simenon, comme chez Emmanuel Bove, qui séduit Peter Handke. Ces prosateurs réussissent à faire voir et imaginer avec la plus grande économie de moyens. Modiano est un autre adepte de ce minimalisme. » On ajoutera évidemment à ces derniers le nom de notre carnettiste. Fénelon privilégiait le naturel de l’expression, admirait les auteurs qui s’en tenaient « aux beautés simples, faciles, claires et négligées en apparence. » Il ajoutait : « Je veux un homme qui me fasse oublier qu’il est l’auteur, et qui se mette comme de plain-pied en conversation avec moi. » Cet homme, on le retrouve dans les carnets d’André Major. Parlant de Kafka, le carnettiste écrit : « Sa prose, exempte de tout maniérisme, est demeurée un modèle dont j’ai pu m’éloigner, mais que j’ai toujours considéré comme un point d’ancrage salutaire. Kafka prenait lui-même appui sur ces maîtres qu’étaient Goethe, Flaubert et Kleist. » Cela dit, Major rappelle que Thomas Mann parlait de « l’impossibilité d’écrire autrement qu’on écrit ». Des affinités naturelles, qu’au départ il partage avec ceux dont il fait ses maîtres, entrent pour une grande part dans le style que se forge un auteur à leur contact. Quand bien même il serait lourd comme un paquebot, on ne demandera pas à un auteur de voguer tout doucement dans une yole sur un étang. Major est un auteur non dépourvu de gravité, il aborde des sujets sérieux, émaille ses carnets de réflexions profondes. Malgré tout, et je ne puis m’empêcher de citer Fénelon une fois de plus, sa sobriété confère à ses écrits le caractère amical dont j’ai parlé plus haut. Fénelon : « Quand un auteur parle au public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre, pour en épargner à son lecteur. Il faut que tout le travail soit pour lui seul, et tout le plaisir, avec tout le fruit, pour celui dont il veut être lu. Un auteur ne doit laisser rien à chercher dans sa pensée. » On aura compris que l’écriture de Major est plutôt limpide. Ce que l’on n’a pas encore entrevu ici, c’est sa pensée.
Que pense Major ? De quoi nous entretient-il dans ses carnets ? De tout et de rien ? Oui et non. Que pense-t-il ? Eh bien, d’abord, force est de constater que s’il pense et livre ici et là l’objet de ses réflexions, il ne fait pas que penser. Il se contente surtout de bien vivre. D’apprendre lentement à mourir comme disait Montaigne ? Peut-être. L’homme a vieilli et nous le découvrons alors qu’il est encore plus jeune qu’aujourd’hui, au moment où il vient de publier ses carnets. En effet, ceux-ci remontent aux années 2008-2014. Major en les entreprenant était un jeune retraité, au mitan de la soixantaine. Au moment de les achever en 2014, il était âgé de soixante-douze ans. À ces âges, en présence de l’ombre qu’elle jette en passant, on songe déjà depuis longtemps à la Faucheuse qui rôde autour de soi. Malgré la gastrite, la sciatique et la maladie pulmonaire chronique, on est néanmoins relativement en forme. On s’active autour du chalet, on s’adonne à des travaux manuels, été comme hiver, on marche dans la forêt. Tout cela et plus encore entretient chez Major une certaine joie de vivre. Sans compter les bonheurs familiaux, dont celui que procure l’art d’être grand-père si cher à tous les Hugo de la Terre. Il écrit sur sa vie au quotidien, une vie dont il brisera le rythme tranquille pour se rendre au Portugal afin, bien entendu, de découvrir ses splendeurs, mais aussi pour y poursuivre ses travaux d’écrivain.
On suivra également l’auteur dans ses périples alors qu’en compagnie de son ami Yves Beauchemin il se rendra en Russie. Le lecteur en emboîtant le pas au voyageur fait de nouvelles découvertes. Puis, il revient à La Minerve ou à Ahuntsic, pour y retrouver Major installé à son écritoire, rédigeant ses carnets.
Le lecteur au fil des pages en apprend aussi sur l’œuvre de l’auteur. Les carnets lui font découvrir l’œuvre du romancier, du nouvelliste et de l’essayiste. Ils font revivre aussi des pages de l’histoire du Québec. Major ne s’arrête pas longtemps à sa participation à l’aventure de la revue Parti pris ou aux événements d’octobre. N’empêche, le Portugal, la ville de Lisbonne, Moscou, la Russie mis à part, en le lisant nous sommes bien au Québec, comme en attestent, et c’est plutôt amusant, quelques tournures de notre parlure d’hier, des expressions dont l’auteur spécifie qu’elles apparaissaient chez les anciens, du genre : un melon « qui m’a raplombé, comme disaient nos parents », et encore, au sujet d’un voisin qui part vivre dans un condo : « j’ai eu droit au monologue d’un voisin qui s’apprête à ‘‘casser maison’’, comme disaient nos parents ».
La note du 22 avril de l’année 2012 explicite le titre de l’ouvrage. Elle se lit comme suit : « Bien que je franchisse le cap de la soixante-dixième année, je ne me vois pas encore comme un vieux, bon pour le cimetière, et il devrait en être de même aussi longtemps que, physiquement et intellectuellement, rien n’aura changé. J’entre néanmoins dans cette zone trouble de l’entre chien et loup. Ce qui m’incite à me retirer pour de bon dans une province intérieure où la rumeur du monde ne me parviendrait qu’assourdie comme un écho lointain. Il n’en reste pas moins que l’âge ne nous change qu’en apparence et ne nous rend guère plus sage qu’on l’était dans sa jeunesse. »
C’est entre chien et loup, plus que jamais sans doute qu’André Major, à la faveur de la contemplation d’un paysage, habite vraiment la vie immédiate. Ses séjours en forêt, ses travaux au jardin, les fleurs dans la montagne dont il apprécie la beauté et la savoureuse nomenclature — « la claytonie de Caroline au trille rouge […], le chèvrefeuille, le délicat érythrone et le dicentre à capuchon » — , ses méditations au cœur de l’hiver, sa présence à son écritoire, ses lectures, tout cela lui permet d’atteindre une certaine vérité de l’être. Il vit enfin quelque chose comme la vraie vie.
Par la fenêtre, tandis que rien ne bouge encore, je vois une scène d’hiver qui me donne une forte impression d’éternité. Mais cela ne durera guère, une autre scène lui succédera où je chercherai vainement un prolongement de la première. Et l’espèce de connivence qui s’était créée entre le dehors et moi a bel et bien disparu. Je demeure un instant immobile, comme un hibou perché attendant je ne sais quoi.