Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015.
Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. »
L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ».
Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV.
À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.
Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. »
Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans.
De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. »
Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. »
Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses.
Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. »
La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »
Une politique du jardin. En cultivant le sien, Candide, le personnage du conte de Voltaire, tourne le dos à la marche du monde. Le jardin est pour lui un refuge. Et si jardiner était plutôt un acte de résistance ?
La poètessayiste entomophile rappelle qu’à propos de ses fleurs, Jim Harrison se demandait si elles lui causaient du tort en « [le] tenant à l’écart des grands problèmes ». « Bien sûr, avait-il répondu, mais les grands problèmes n’ont pas besoin de moi. » En déduirons-nous que le jardin n’offre qu’un refuge ? Qu’il est synonyme de démission ? Geneviève Boudreau montre au contraire qu’il correspond à un acte de résistance. Ce en quoi, selon l’esprit dans lequel il est entrepris, le jardin constitue une forme bien particulière d’engagement politique.
Le chaos du monde correspond à un amas confus de choses et de phénomènes apparemment hétéroclites dont l’ordre nous échappe. Le regard indistinct n’y voit goutte alors que nous échappe une essentielle taxinomie. Le poème y peut parfois suppléer ; pour voir véritablement, il faut recourir au langage. Une abeille ne diffère d’une autre qu’à condition de pouvoir l’identifier. Il faut connaître le nom de son espèce. Je croyais sans trop y avoir réfléchi qu’une abeille est une abeille, un point c’est tout. À ma décharge, mon esprit concevait qu’il y eût deux types d’abeilles, celles des ruches, dites domestiques, et les autres, les sauvages, celles des libertés champêtres et naturelles. J’ignorais que les espèces varient énormément. La poète pose la question : « Quelle existence a pour nous ce qui demeure sans nom ? » En cultivant son jardin, en se lançant dans la nomenclature, en rédigeant « ce carnet botanique et entomologique », l’écrivaine a en quelque sorte désaveuglé son langage : « Au regard, il fallait sans doute que le langage ménage une ouverture ». Armée d’un appareil photographique et d’un carnet pour y tracer ses croquis d’abeilles, consultant force sources documentaires, elle est parvenue à identifier les hôtesses de son jardin, à distinguer les unes des autres les multiples espèces d’abeilles qui le fréquentent : « Anthidium manicatum, Osmia lignaria, Andrena milwaukeensis, Megachile melanophaea, Halictus rubicundis, Peponapis pruinosa, Coelioxys rufitarsis… »
L’écrivaine signe de son prénom le bref avant-propos de son essai. S’en tenir ainsi à un simple « Geneviève », c’est manifester d’entrée une posture d’humilité, quasi d’enfant au milieu des splendeurs que lui révèle son jardin. Or, cette enfant s’y connaît. On apprendra beaucoup de choses en lisant son carnet, mais n’allons pas croire, comme pourrait nous y inciter le savant recours à la désignation latine, que la lecture de ce petit livre relèvera du pensum, car à vrai dire nous avons ici affaire à un ouvrage agrémenté poétiquement à la manière d’un jardin. Tout y est vivant. C’est à de passionnantes aventures que nous convie Geneviève. Elle fait voir combien les insectes et les plantes entretiennent des relations fascinantes. Elle nous initie à un univers dont n’est pas exempte une certaine forme de violence. Vivre est un combat. On s’entredévore.
Au milieu des abeilles, des fleurs, des arbres fruitiers et des légumes, notre jardinière n’est rien de moins qu’une bonne fée. Elle est métamorphosée par la quête qu’elle entreprend. Non seulement va-t-elle de découverte en découverte, mais la voici transformée à son tour par ses propres découvertes. De propriétaire d’un petit bungalow de banlieue qu’elle est, la voici décentrée, invitée dans un jardin qui dans les faits appartient, se dit-elle, davantage à sa flore et à sa faune qu’à elle-même. La petite Alice de Lewis Caroll, à qui elle s’identifie, s’émerveille. Le jardin atteint quand on le regarde bien les proportions de l’Univers. Le microcosme projette la poète dans le macrocosme. Une véritable rencontre se produit : « Dans toutes ces voix rampantes, ignorées ou humiliées, j’ai reconnu une présence amie ».
La poète est au cœur de ses écrits. L’inscription de ses affects, sa sensibilité ajoutent à l’objectivité de ses observations. La chair de l’observatrice y frémit, faisant ainsi des réalités appréhendées un monde d’autant plus réel qu’il n’est pas soustrait à sa subjectivité. Ainsi l’écrivaine n’hésite-t-elle pas à évoquer des souvenirs d’enfance, tous liés bien entendu à la flore et aux insectes qu’elle côtoie. Ce sont des souvenirs savoureux qui contribuent à rendre vivant ce récit se déployant de mai à octobre, du réveil printanier à l’endormissement progressif de l’automne. La dernière phrase du livre se lit comme suit : « Puis, janvier finira de tout recouvrir, dans un presque effacement ».
Il faut mentionner les qualités littéraires de ce carnet. Geneviève Boudreau est une écrivaine remarquable. On admire les tours diversifiés de sa syntaxe, son élégance, sa sobriété, ses métaphores pondérées, ses images « justes », ainsi que les souhaitait un Roger Caillois. Elle possède une impressionnante panoplie d’instruments. Elle a de l’aplomb, est apte à saisir dans le vaste champ du langage les mots propres à exprimer, à évoquer, à communiquer l’idée et le sentiment. Ses propos ne sont jamais insignifiants. Ils donnent à réfléchir. Pianiste, elle aurait la main heureuse, ferme et délicate, ne donnant jamais à entendre la moindre fausse note. Cette écrivaine est une virtuose du langage. Or, au-delà de toutes les prouesses techniques ou esthétiques, elle parvient surtout à saisir les choses et à manifester du sens. Cultiver son jardin est chez elle un acte de résistance.
Publié le 9 juillet, 2024 dans Nuit blanche Numéro 175
La feuille de route de l’auteur impressionne. Il est non seulement poète, mais également éditeur et chercheur. Deux de ses ouvrages ont été primés. Ce n’est pas rien. Il offre ici un recueil franchement original. Nicholas Dawson n’est pas un faiseur. L’objet qu’il a élaboré vaut autant par son style que par les prégnantes observations qui s’en dégagent. Avec cette œuvre, il revient sur ses pas pour mieux amorcer un nouveau parcours de vie.
Dans certaines circonstances, la peur et la foi naissent à même le terreau fertile de la souffrance. Qui connaît l’exil éprouve un certain sentiment de détresse. L’exil est un arrachement cruel quand il advient au cœur de l’enfance. Ce fut le cas pour le poète. Il écrit : « je retourne à l’espace qui reste / une entaille depuis l’exil ». Son Chili natal sera évoqué à travers la présentation de trois femmes. Deux appartiennent au passé, il s’agit de la grand-mère maternelle et de la mère. La première est une femme menaçante. La seconde fut toujours bienveillante. La troisième est la sœur aînée de Dawson. L’exil pour ce dernier a moins trait au pays quitté qu’à son enfance révolue. Sans jamais entrer dans les détails de sa vie de famille, le poète présente et commente la dynamique de son petit clan. Du père, nous ne saurons qu’une chose, sa colère. Du frère, il sera dit qu’il « fuit / parmi des hommes bavards / sceptiques ». À leur sujet, l’auteur pratique l’ellipse. Ne restent plus que la grand-mère, qui prend beaucoup de place ; puis, la mère, personnage plutôt effacé, dominé, pliant sous le joug de l’abuela ; enfin, la sœur, grande complice du poète.
Dans la première partie de son recueil, Nicholas Dawson consacre une section à chacune de ces femmes. Dans « Abuela », il trace un portrait saisissant de sa grand-mère. Sa propre peur a conduit l’aïeule à une extrême piété. Pour contrer la menace que font peser sur elle les démons de l’enfer, elle se réfugie dans une foi exacerbée. Son leitmotiv est « somos falibles ». Elle est l’abuela (grand-mère, en espagnol) ; elle n’a de cesse de rappeler la faiblesse de l’être humain : « Son refrain cynique rugit comme une damnation adressée à sa fille, à ses petit·es-enfants, à l’humanité entière : nous sommes faillibles et nous mourrons dans d’atroces souffrances ».
Vient ensuite « Madre », la seconde section. Avec le temps, la foi de la mère s’est altérée : « elle se moque des miracles et du sang de Jésus, elle ne croit qu’aux récits dérisoires, aux lentilles froides et granuleuses ». C’est soir de fête, on célèbre le passage d’une année à la suivante. Elle est mélancolique. Elle boit : « le mousseux lui monte à la tête ». Elle se demande « ce qui a bien pu provoquer un tel maléfice ». Elle souhaite « que la dette, quelle qu’elle soit, ne s’essaime jamais dans le corps de quiconque ». Il est question d’une « peur au ventre devenue corail / excroissance ». On le voit, le spectre de la maladie jette son ombre sur les siens. Enfin, le fils voudrait lui rappeler qu’elle n’est « coupable de rien / de plus que l’amour ».
Dernière section : « Hermana », la sœur. C’est à elle qu’il dédie le recueil, dont l’incipit se lit ainsi : « mon premier souvenir est une prière / habillée à tes côtés ». Évoquant la madre et l’abuela, le poète dit à sa sœur que celles-ci « chuchotent à nos oreilles / des airs d’espérance / que toi seule comprends ».
À mon corps défendant, je résume ici un ouvrage dont l’essentiel se manifeste au-delà de tout récit, l’histoire de ces personnages n’étant pas vraiment racontée, sinon de manière fragmentée, et servant surtout de tremplin à de lumineuses réflexions. Du reste, pour intelligente que soit la méditation du poète, celle-ci est moins intellectuelle que sensible. Elle trouve sa force et sa pertinence dans l’inventivité langagière dont fait montre l’auteur. Comprenons que pour dire la maladie, la peur et la foi, il trouve des mots simples et percutants. Son chant en évitant toute forme d’éloquence s’élève à un haut degré de pensée sensible. Il conviendrait de l’identifier à une forme de prière bien particulière : « comme jadis il arrive que je prie / même athée je demeure croyant ».
Les poèmes de ce recueil sont magnifiques. On sent, on sait qu’ils émanent d’une véritable authenticité. La trajectoire qu’ils dessinent va de la souffrance à l’espérance : « gracieux / faillible / je souris // en attendant que la lumière / nous arrache des larmes de joie ».
Publié le 9 juillet, 2024 dans Nuit blanche Numéro 175
Un recueil comme celui-ci ne peut naître que d’un sentiment dévastateur. Du moins, le poème liminaire en donne-t-il l’impression. Déjà que le titre instaure une atmosphère quelque peu lugubre. Un mort s’adresse à quelqu’un qu’il vouvoie ou à un groupe de personnes.
Que faire des morts ? On pourrait croire que, dans l’esprit de ceux qui demeurent, l’absence des morts est un don. Ils nous font une offrande. Nous pouvons raviver leur présence, entretenir avec eux de nouvelles relations. Ils nous appartiennent. Les mots du titre réapparaîtront dans le recueil avec une variante : « Exhumez-moi / Exhumez-moi de moi / Je vous appartiens ». Le vers central n’est pas innocent.
Le poème d’ouverture révèle l’importance qu’avait la poésie chez celui à qui s’adresse le poète. Première phrase du recueil : « Vous êtes né par la poésie ». Rien ne précise l’identité du personnage ou de la personne que vise le narrateur. On lira bientôt dans les poèmes suivants de brefs extraits, vers ou fragments de vers, signés Robert Yergeau. Robert, le père de l’auteur, est mort. Il serait ce je qui demande à être exhumé.
Alexandre Yergeau n’est le porte-parole de personne. Il parle ici en son nom. Son père ne fut pas le père de tous, mais bel et bien le sien. Nous entrons avec ce recueil dans un univers particulier, tout à fait singulier. Un père poète laisse derrière lui un fils poète. La poésie aura été et continue d’être leur territoire, le lieu où ils se retrouvent. Elle est partout présente dans leur existence. Ce n’est pas uniquement la première phrase du poème initial ou tout ce poème qui en témoignent, mais bien l’ensemble du recueil.
On aurait tort de croire que les poèmes de Yergeau débordent de pieuse, innocente et naïve tendresse, qu’il érige ici un doucereux tombeau à la mémoire de son père. En réalité, son pèlerinage poétique s’accomplit loin des lieux communs spontanément associés à la piété filiale. Rien ici n’est banal. La mort du père est évoquée de manière allusive. De quoi est-il décédé ? Nous ne le saurons pas. En poésie, les choses sont dites de manière poétique, évidemment. L’intensité chez Yergeau fils est affaire de mots. Leur force intrinsèque peut être violente. Quant à la scène réelle à laquelle il fait référence, elle reste dans le non-dit. Ainsi, le « vous » du poème est-il « décédé par la poésie ». Du reste, sa vie entière s’est déroulée sous la bannière du poème. C’était une « [p]oésie que vous avez édifiée dans la dévastation des êtres ». On le voit, le ton est grave. Celui à qui s’adresse le poète n’est pas entré paisiblement dans la mort : « Vous avez noué votre dernier vers autour du cou de votre dernier poème. // Suspendu entre deux cieux, vous avez fermé les yeux et posé votre regard sur le temps qui vous quittait ». Et plus loin : « Votre corps suspendu / Votre corps au sol / Votre corps en terre ». Cela est troublant. Cependant, le poète ne sombre pas dans la noirceur. Il en émergera. Il évoque l’« évanouissement de l’ombre ».
Le texte liminaire annonçait la lumière. La douleur s’est transformée. La poésie aura sans doute facilité cette métamorphose. La lumière à la fin devient monument. « Et ce monument sera l’unique poésie qui nous subsistera. » Parmi de beaux poèmes, deux vers suffisent à l’auteur pour nommer le bonheur auquel son père et lui finalement accèdent : « Et si demain l’infini devait se terminer / Jusqu’à l’infini je t’aurai aimé ».
Publié le 9 avril, 2024 dans le magazine Nuit blanche Numéro 174
Des amis du poète se sont rencontrés le 13 novembre 2025 à la Librairie Le Port de Tête. Louis-Philippe Hébert, Marie-Andrée Lamontagne, Pierre Nepveux, Yvon Rivard, Denise Brassard, Claire Varin et moi-même avons présenté l’œuvre de l’écrivain maintenant de quatre-vingt quinze ans. L’auteur de Vers l’embellie était présent. Il a pris la parole à la fin de la soirée pour remercier le public et ses hôtes. Cliquer sur ce lien.
Nous pourrions mettre au pluriel le titre de ce très beau recueil : Elles voudraient l’ailleurs encore. Elles, ce sont les femmes qui, de mère en fille, partagent une même difficulté de vivre et surtout une insatiable soif de liberté.
Ce sont également les milliers de femmes saluées par la traduction en quelque 150 langues de ces mots tout simples : « une fille », « une mère ». Les premiers apparaissent sur la page de gauche et les seconds, sur celle de droite. Voilà un procédé qui laisse entendre que partout dans le monde une commune volonté d’épanouissement irrigue le désir des femmes.
Avant les deux pages où défile la kyrielle de ces mots traduits se trouve un exergue emprunté à Nicole Brossard. Il commence de la façon suivante : « Écris-moi. Sois ma mère encore un temps ». Comme en réponse à cette tendre injonction, Diane Régimbald écrit au nom de sa mère, afin de la nommer – elle s’appelait Denise Leduc –, afin aussi de prolonger dans le jour présent l’ombre de son existence. Ainsi procède le deuil, dans la contemplation ici de ce qui reste de la mère, de « l’image de son absence ».
À travers une série de poèmes, de fragments où le récit emprunte à la mosaïque, l’écrivaine dissémine de manière plutôt discrète des éléments de sa propre histoire. Sa posture a quelque chose d’effacé. Sa silhouette est à l’image des illustrations accompagnant les poèmes, elle est enfermée dans un brouillard qui en atténue les contours. Du vague entoure la précision de ses confidences. Entendons-nous bien, car cela s’apparente à un sortilège propre à la plus savante des écritures qui soit, à savoir qu’il existe des textes, assez rares, où tout de soi se trouve dit sans que pour autant y figurent des confessions en bonne et due forme, je veux dire des révélations qui soient de l’ordre d’un étalement noir sur blanc de sa plus intime vérité.
C’est que l’intime ici englobe les autres. Dans le miroir de la page sont conviées d’autres femmes. La fille de Denise, j’insiste sur ce point, en tant qu’unique est également plurielle. Elle évoque une histoire ancienne qui est toujours actuelle. Celle de sa mère. Rien n’est révolu. Il n’y a aucune résolution, mais une passation, de la poursuite, un lien de mère en fille. Elles désirent l’ailleurs encore. C’est d’abord chez la mère que ce désir se manifeste. La fille en hérite. Elle écrit : « comme elle / je me défais de ce qui m’enferme ». La vraie vie est ailleurs. C’est du moins ce que pense la mère. Le portrait qu’en fait la poète incline à lui donner raison. Elle a mené une existence de sacrifice, mère de cinq enfants : « Qui avance avec la progéniture / et supporte le fardeau / autrement que la mère ? » Mal mariée, « elle avait voulu que passent les maladies / de l’homme sa violence […] et pardonner encore cela ne se pouvait plus ». Il fallait autre chose, autrement.
La poète dépeint sa mère dans une série de portraits d’autant plus touchants que ne s’y manifeste aucune sensiblerie. Elle écrit : « j’enfante ma mère morte ». Enfant, elle avait esquissé des croquis de sa mère. Après son décès, c’est aux mots qu’elle confie le soin de la dépeindre. La mémoire alors ravive des scènes où prédominent la tendresse et l’affection. Mais cette mère partira « en douce folie / en toute solitude / choisissant sa mort ». La fille à son tour deviendra mère : « et je recommencerai / enfanterai à nouveau / les rêves prendront racine / dans les fondements du désir ». Ce qu’elle écrit au sujet de ses propres enfants élargit un propos principalement axé sur l’amour. Si toutes veulent l’ailleurs encore, outre leur commun désir d’échapper à l’enfermement, ce qui unit vraiment les mères et les filles n’est pas autre chose que l’amour.
Un certain militantisme apparaît en filigrane. Le chant murmuré de la poète, sans que jamais elle ne jette les hauts cris, livre une sublime pensée de libération. Denise Leduc incarne magnifiquement cette volonté. Elle qui « rêvait d’un autre voyage au-delà / du tracé des habitudes ». Remarquez ici la coupe des vers. Voyez cet au-delà suspendu à la fin du premier. C’est du grand art. Entendez surtout, comme elle savait si bien l’entendre elle-même, le doux chant des oiseaux.
Publié le 7 mai, 2024 dans le magazine Nuit blanche Numéro 174
Ellipses fait entendre la voix d’un homme dont la vie semble mise entre parenthèses. Le quotidien, avec ses tâches répétitives, resserre sur lui son emprise.
Ce très beau livre est le fruit d’une étroite collaboration. Le poète fait parvenir ses photographies à une artiste française. Elle les retravaille en empruntant la technique de la lithographie. Le résultat est saisissant. Les images rivalisent avec le sombre imaginaire des encres et lavis de Victor Hugo. Louise Gros les renvoie à Phillipe Chagnon. S’inspirant de chacune, le poète produit de brefs morceaux de prose.
Le recueil propose une trajectoire procédant de l’ellipse. Sa réalisation s’échelonne sur une période d’une année, à raison d’un couple poème-image par semaine. Ellipse donc à entendre au sens de parcours de la Terre autour du Soleil. Ellipse aussi en ce sens où le poète ne dit pas tout. Il laisse percevoir les choses sans entrer dans les détails. L’histoire qu’il raconte, sans être linéaire, a toutefois un début et une fin. Entre les deux, le quotidien y reproduit sa kyrielle de répétitions. On pourrait croire que rien ne se passe. Il n’en est rien. Chagnon nous fait pénétrer dans l’antre de sa vie intérieure. C’est une vie où il est fait du sur-place dans une manière de prison.
Il y a ici de la souffrance. Premier poème. Une fenêtre. Le poète terminera son recueil avec cette même fenêtre. Il écrit : « J’ai contracté le quotidien au thorax ». Le terme contracté est relatif à la maladie. Je dirais celle d’un post-partum au masculin. Un nouveau-né « s’endort enroulé dans notre absence ». La dépression est ici dépossession de soi. Le corps du parent cesse de lui appartenir. Ses gestes sont au service du nouveau-né, de ce que le poète appellera sa descendance : « Même si je n’en ai pas envie, je dois conduire ma descendance à la garderie. Parfois, je verse une larme ou deux ». Le poète réalise qu’il a « oublié comment chanter ». Il vit entre quatre murs, voit à se procurer le pain quotidien, lave de la vaisselle. Il devient peu à peu ce que nous appelions au siècle dernier un homme rose. Son lieu : « le flou désertique entre la cuisine et la chambre ».
Ne nous méprenons pas. Ellipses ne propose pas une litanie de platitudes, une suite de jérémiades. L’auteur ne gémit pas. Il décrit le monde de ses pensées et de ses sentiments. La bride du lyrisme est ici fermement tenue. L’ironie se substitue au chant. La conscience critique est ici manifeste. Elle ne donne cependant pas dans quelque forme d’intellectualisme que ce soit. Voyez ce poème.
« Manger. Devenir grand et fort, puis avoir mal au dos. Éviter de s’emporter. Courir, marcher, dire parfois oui, souvent non. Sourire, cueillir des fruits, gravir l’escalier menant au sommet de moi-même. S’arrêter et songer à l’absurdité de la dernière phrase. Et de la précédente. Ainsi de suite. Plonger au centre du regard implorant qu’on se mette à cuisiner. Se ramener sans cesse à l’essentiel : la faim sans répit. »
En quoi la dernière phrase peut-elle sembler absurde au poète ? N’énonce-t-elle pas un projet louable ? Un dessein en quelque sorte métaphysique ? La volonté d’un accomplissement de soi ? Ce qui est absurde dans cette quête, il semble que le poète le reporte sur une forme d’essentiel plus triviale. Il serait vain, croit-il sans doute, d’aspirer à l’essence alors que l’existence est affaire de cuisine, de subsistance. Dans de telles conditions, tout projet d’avènement à soi est voué à l’échec.
Lors d’un déménagement, il y a des disputes entre lui et son amoureuse. Puis « [u]ne main tendue. Je t’appelle : pas de réponse. J’ouvre du rouge ». Il entretient son terrain, le parterre de sa maison, arrache de la mauvaise herbe : « [À] chacun sa prison irréprochable ».
J’insiste, ce recueil ne décrit pas la banalité de la vie quotidienne, il la crie. Malgré sa colère, le poète rit, bien qu’il en vienne à broyer du noir. Il songe à s’allonger sur les rails. Il se ravise, mais n’en pense pas moins. Il réfléchit. « Une remise en question se cache souvent derrière un plan d’évasion. Voici le mien : prendre leçon sur le travail de la fenêtre ; laisser passer. »
Philippe Chagnon a le don de la formule. On trouve çà et là quantité de perles. La plupart sont percutantes, lapidaires, expressives à souhait. « Je veux enclore la paix sans déshonorer les fleurs. » « J’essaie de capturer le feu sans toucher les flammes. » « La solidité d’un nœud dépend de l’entêtement des extrémités. »
Ce nœud, ce lien affectif unissant un homme et une femme, nous le retrouvons dans le « nous » réuni du dernier poème. Le poète qui avait « oublié à quoi ressemble un oiseau », qui ne savait plus chanter, semble en paix avec lui-même et les siens. « C’est un nid, une famille, une chaleur nouvelle. »
Publié le 25 mars, 2024 dans le magazine Nuit blanche Numéro 173
« En fait, personne ne connaît réellement John Kilmore, rigolait le patron. » John Kilmore est le narrateur de Chambre 613, il en est également le protagoniste. J’emboîte volontiers le pas au patron. Je détourne ses mots pour les appliquer au romancier. À mon avis, personne non plus ne connaît réellement Louis-Philippe Hébert.
Cet homme porte plusieurs chapeaux. Durant les dernières décennies, à vrai dire depuis qu’il est au monde, et surtout depuis qu’il écrit et publie, il a fait mille et une choses. Entre autres de la radio, du journalisme et de l’enseignement. Mais surtout, on lui doit de nombreux romans, des recueils de poésie et de nouvelles. J’ajoute que parallèlement à la réalisation de ses œuvres littéraires, il a fondé, comme l’indique la quatrième de couverture de Chambre 613, « la première maison d’édition de logiciels en français, puis une maison de livres informatiques et grand public. » Il est, rappelons-le, le grand magicien qui contre vents et marées tient la barre des Éditions de La Grenouillère. Cet homme, on le connaît. Mais, l’autre, celui qu’il est au plus profond de lui-même, seuls ses livres réellement permettent de l’appréhender. Bien entendu, on se méfiera de l’opération consistant à traquer un homme dans ses livres. Proust a bien démontré les limites des lectures à la Sainte-Beuve. Oui, mais. Tout de même. Il n’en demeure pas moins que si LPH n’est pas Kilmore, que si un romancier est à la fois chacun de ses personnages, on ne saurait s’arrêter à ces êtres de papier lorsque l’on tente de cerner la personnalité d’un auteur donné.
Dans les romans de LPH, les objets comptent pour beaucoup. À tel point que je serais tenté de dire que ce dernier se retrouve non seulement chez ses personnages, mais également au cœur de chacun des objets qui habitent ses œuvres. Chez lui, un ascenseur n’est pas innocent. Une fenêtre autant qu’un miroir permet d’entrevoir un aspect de son être ; un fantôme dont l’ombre furtive apparaît au fond d’une pièce, un appareil radio contre lequel se débat son héros, tout cela le révèle. Mais surtout, chacune de ses phrases. Et même ses descriptions. LPH dit autant en décrivant une fenêtre ou des installations portuaires qu’en s’attardant à décrire un faciès, comme celui de Hogues, une espèce d’alter ego de Kilmore, un poète venu réciter ses vers lors d’un festival de poésie se déroulant dans la ville de Mille-Rives. Ça vous sonne une cloche ? Une cloche qui résonne pas mal fort lorsqu’il est question des noms de rues de la ville et des bars et restaurants où se déroulent les lectures de poésie.
L’auteur sait jouer avec les mots. Mais il s’en sert aussi à bon escient. La richesse du lexique chez lui impressionne, non en raison de sa rareté — un cruciverbiste n’y fera pas son miel — mais plutôt parce que ce lexique est toujours approprié, idoine à ce à qu’il désigne en raison de sa justesse (l’auteur connaît le mot juste). Je donne un exemple de cette précision qui jamais ne fait défaut, surtout dans les domaines techniques. Prenons le mylar : ce mot renvoie à une matière issue du polyester — matière utilisée dans la confection de feuilles de plastique familières pour tout le monde, mais que la plupart ne font que voir, côtoyer, manipuler sans connaître le terme qui leur correspond. Partout dans le roman, et je dirais partout dans l’œuvre de Louis-Philippe Hébert, les choses, les objets du monde réel sont présentés avec réalisme, décrits avec une rigueur exemplaire. Chez lui, pas d’à peu près, rien de vague. Ses descriptions accentuent le caractère réaliste de ses ouvrages : « Je tirai de chaque côté la boucle mécanique d’un fermoir à ressort et le châssis vint vers moi sans que j’aie beaucoup à insister. Bien qu’il y ait eu des saletés qui empêchaient le mécanisme de se déployer convenablement. La fenêtre pivotait sur un axe horizontal au bas du cadre. Elle était guidée par une penture métallique qui évoqua un compas et apparut dangereuse pour les doigts. »
L’auteur excelle aussi à mener de front les progressions parallèles que connaissent les éléments les plus importants de son roman. La poudre noire ou l’ascenseur, par exemple. Ascenseur. Ce mot apparaît d’abord sans qu’on lui prête attention. Il est question d’un lieu où se réfugier (dans le sous-sol, près de la fournaise : « Là où atterrissent les ascenseurs. À fuir le liquidateur. » Attention ici au mot « liquidateur ». Deux pages plus loin, le mot « ascenseur » revient. Le téléphone du commis « glissa le long de son bras comme une cabine d’ascenseur dans un corridor vertical invisible et lui tomba dans la paume de la main. » C’est là tout l’art d’un romancier consciencieux. Il met en place non seulement le décor où se situera l’action, mais il dépose également dans l’inconscient du lecteur des éléments, souvent des objets, qui scène après scène connaîtront une croissante amplification jusqu’au dénouement final, la chute si l’on veut, le finale, le grand coup de cymbale de la fin de l’histoire.
Progressions parallèles. J’ai parlé de poudre noire. Elle en vient peu à peu à s’animer. À être envahissante. Elle est importante, mais l’on ne peut pas tout dire. Je la laisse de côté. De même, j’omets de traiter de l’évolution de ce qui a trait au motif du porc dans cette histoire. Je me borne à dire qu’à la toute fin, lorsque « l’Ange exterminateur » sur le chemin du retour traverse les campagnes, les éleveurs de porc font à sa victime de petites funérailles — l’odeur du lisier se faisant envahissante. Quant à l’ascenseur, nous apprendrons bientôt qu’il est défectueux. Et avec lui, devant et dedans les deux cabines de l’ascenseur, il se passera des choses plutôt troublantes. La première étant le refus de Kilmore de séjourner dans la chambre qu’on lui a allouée, car elle se situe justement en face de l’ascenseur, et il craint que le bruit et l’animation ne le dérangent. Il a besoin de silence pour accomplir son travail de liquidation. Kilmore, comme son nom l’indique, est, pourrait-on croire, un tueur en série. Je n’en dis pas plus.
Il y aurait tant à dire. Au sujet de l’humour par exemple. Lequel nous incite à penser que nous avons affaire ici, non pas à une inquiétante étrangeté, mais bien plutôt à une souriante étrangeté. Une étrangeté qu’accentuent même les origines du héros. Il vient d’une autre planète. Il le dit. Il n’a ni père ni mère. Il parle beaucoup d’univers parallèles.
Le narrateur parsème son récit d’anecdotes. Dont certaines font rire. D’autres, frémir. « Car, de la plus petite anecdote jusqu’à l’épanchement de sang, tout dans mon histoire tient du rêve. » Les anecdotes entretiennent entre elles des rapports qui passent d’abord inaperçus. Comme passe plus ou moins inaperçu dans la phrase que l’on vient de citer cet « épanchement de sang ». Le lecteur lit, puis passe à la phrase suivante, attentif surtout au déroulement de cette histoire qui se passe, semble-t-il, surtout dans la tête de Kilmore.
Voici une anecdote. Au moment de signer au registre de l’hôtel, le héros gribouille un nom illisible : « Hogues ». Le commis lui demande comment il l’épelle, Kilmore répond : « Like a pig ». C’est plutôt amusant. En effet, pour les Britanniques, « hog » désigne généralement un gros porc castré, mais le mot désigne également tout type de porc en anglais américain. Vers la fin du roman, alors qu’on sera en présence du type qui s’appelle Hogues, il sera question de sa physionomie, de son faciès, dont le narrateur dira qu’il tient du porc. Aussi, ce qui est intéressant, c’est que Kilmore en signant le registre de l’hôtel s’approprie l’identité de celui qui s’avérera un peu plus tard être l’objet de sa quête, le mot « objet » devant être entendu dans plus d’un sens. Je laisse les lecteurs se débrouiller avec ses diverses significations.
Il a signé Hogues : « le client avait écrit le premier nom qui lui passait par la tête. » Le client étant Kilmore, qui parle ici de lui-même à la troisième personne. Le commis s’était étonné : « Nous attendons un autre visiteur du même nom. Un lapsus. Ce n’est pas vous. Non. Un double. Hogues confronté à Hogues. » Tout se complique. N’a-t-on pas lu au début du récit cette phrase étonnante ? « Mais quand l’assaillant, c’est soi. »
Dans ce roman, nous irons donc d’étonnement en étonnement. Tout cela aura de quoi donner le tournis. Or, bien que l’on puisse être déboussolé, jamais n’a-t-on l’impression que, pour invraisemblable qu’elle paraisse, cette histoire n’a ni queue ni tête, pas de sens. Du sens, au contraire, elle en regorge, ne serait-ce que dans ces sortes d’adages que l’auteur y parsème ici et là. Du genre : « Quand il s’agit d’une délation, il n’y a pas plus délateur que soi-même envers soi-même. » : « Même les gagnants finiront par être des perdants. » : « L’âge est une caricature. Il exagère les traits. » : « C’est dans la mort de l’autre que la vie acquiert tout son sens » : « Certains écrivent pour faire plaisir. Certains écrivent pour se faire plaisir. » : « Le rêve est un univers qui se répand dans le nôtre. Quand il a perdu son étanchéité. »
Comment LPH parvient-il à écrire des histoires qu’on interprète malgré soi au pied de la lettre tout en sachant fort bien qu’elles relèvent de l’absurde ? C’est là un phénomène intrigant. On est plongé dans un univers qui à première vue entretient fort peu de rapports avec le monde réel, du moins dans la mesure où il s’y passe des choses qui d’ordinaire n’ont pas cours dans la vie de tous les jours. Des choses qui ne se passent, pourrait-on croire, que dans un cerveau malade, celui par exemple d’un être en proie à des hallucinations, et qui délire. Mais si Kilmore délire, jamais délire n’a été aussi raisonnable. En effet, le narrateur de cette histoire, son héros, est un homme d’une rare intelligence, un esprit cartésien fort méthodique. Ses raisonnements tiennent la route, sa parole est on ne peut plus rigoureuse, contrôlée, pour tout dire logique et rationnelle. L’histoire qu’il raconte a beau être invraisemblable, le lecteur y adhère totalement, et ce, malgré son étrangeté.
Je reviens au célèbre concept de « l’inquiétante étrangeté ». Cette étrangeté donne habituellement des frissons au lecteur, joue sur sa sensibilité, lui faisant craindre le pire. Chez LPH, bien que son héros aborde à plusieurs reprises la question de la peur, l’étrangeté est en quelque sorte familière. Cela est dû au contrôle que j’évoquais il y a un instant, à la parole maîtrisée du narrateur, à une manière de raconter qui s’en tient aux faits en présentant les plus extravagants comme s’ils allaient de soi. Le lecteur se rend bien compte que Kilmore est un être « spécial », qui sort de l’ordinaire, qui en sort tout en ayant les apparences d’un être tout à fait normal. Il ressemble au premier venu. Mais le premier venu n’a pas son cerveau. Le cerveau de Kilmore engendre des extravagances qui, pour toutes vessies qu’elles soient, font croire à de véritables lanternes. Avec lui, on prend l’imaginaire pour le réel. En fait, le réel devient imaginaire, qui sans doute n’a jamais cessé de l’être. C’est en tout cas ce que prétend Kilmore : « Les histoires vraies sont celles qui manquent le plus de véracité. » Par conséquent, celles qui ont le plus de véracité seraient celles qui sont les plus invraisemblables.
Nous parlons ici de vérité. Il y aurait des histoires qui en recèlent. Elles disent, et c’est là une opinion répandue, des vérités. Pensons au mentir-vrai de Louis Aragon, au fameux mot de Cocteau : « Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité. » C’est là une idée admise sans doute depuis la nuit des temps, à savoir que les contes et les fictions donnent à voir symboliquement le monde dans lequel nous évoluons, livrent en quelque sorte des manières d’enseignement. Si bien qu’on en vient à parler de messages, à croire que tout récit propose une allégorie et que lire, par conséquent, ne consiste pas uniquement en une entreprise de divertissement, mais qu’il entre dans cette activité surtout peut-être une part de questionnement. Un auteur aurait donc quelque chose à nous dire. Écrire serait pour qui écrit une manière détournée d’exprimer des idées. Mais si tout cela n’était pas entièrement vrai ? Si, dans le cas qui nous intéresse, avec cette Chambre 613, il en allait autrement ? Et si à la question : « Qu’est-ce que LPH veut nous dire, nous faire comprendre ? Ou à la suivante : « Qu’est-ce que tout cela peut bien signifier ? », on répondait tout simplement : RIEN.
En passant, je prélève du livre le passage suivant, en le tirant bien entendu de son contexte. Il signifie tout de même quelque chose. C’est le narrateur qui parle : « qu’est-ce que cela signifie. Rien, il n’y a pas d’autre réponse. » Voilà qui apporte de l’eau au moulin de nos interprétations.
Ainsi, serait-on en mesure d’affirmer que LPH écrit pour rien, que ses histoires ne riment à rien, et tout particulièrement celle racontée dans Chambre 613, qu’elles sont insignifiantes. On en conviendra, un tel raisonnement n’a rien de raisonnable. Mais, pourtant. Des auteurs fort raisonnables ont tenu des propos qui semblent réduire à presque rien la nature « intelligible » du discours littéraire, des productions littéraires. Je songe à Valéry. Roger Caillois affirme que le célèbre poète « aspirait à aiguiser les vertus de l’intellect. » Il rappelle que le poète détestait « l’ineffable et l’obscur, les mystérieux et l’insolite, le fortuit et l’arbitraire, l’incohérent, l’informe, l’absurde, que sais-je encore ? » Cela se trouve dans Rencontres, où je lis également que Valéry aurait déclaré ceci : « Mes vers ont le sens qu’on veut bien leur donner. » Alors ? Que dire du sens, de la signification de Chambre 613 ? Le narrateur nous met la puce à l’oreille : « Car, de la plus petite anecdote jusqu’à l’épanchement de sang, tout dans mon histoire tient du rêve. » On le sait bien, les rêves ne signifient pas rien. Ils ont, cependant « le sens qu’on veut bien leur donner. »
Doit-on prendre cette histoire au pied de la lettre ou chercher à l’interpréter ? Je crois que la question est mal posée, qu’elle présente en opposition deux voies qui au fond n’en font qu’une. Il se trouve que LPH a écrit un roman qu’il est impossible de lire en le tenant à distance, comme s’il s’agissait d’une froide abstraction, de l’illustration d’une thèse, d’une parabole.
Comme dans la plupart des récits, le personnage de son histoire entreprend une quête. Elle le conduit dans une petite ville appelée Mille-Rives. Il y passera une grande partie de son temps dans une chambre d’hôtel. Son but étant de rencontrer un homme afin de lui faire signer un contrat. Il s’agit de préarrangements funéraires. L’histoire est simple. John Kilmore finira par rencontrer le dénommé Hogues et lui fera alors signer ledit contrat. Puis, ayant accompli sa mission, le modeste employé de l’entreprise de pompes funèbres Sanschagrin retournera d’où il est venu.
Bien entendu, ce résumé ne dit pas tout. Ne dit pas l’essentiel. Ne mentionne pas ce qui se passera ultimement dans la cage d’ascenseur. Ne rend pas suffisamment compte de la nature complexe de John Kilmore, ne révèle pas la raison pour laquelle son patron lui a offert une arme à feu, un Glück, dont le héros au début de l’histoire entend bien se servir en le retournant contre lui-même. Première phrase du roman : « Je suis venu ici pour mourir. » Meurt-il à la fin ? Par chance, un Glück n’est pas un Glock. En allemand, si je ne m’abuse, « glück » signifie « chance ». Quant au Glock, il s’agit bel et bien d’un pistolet. C’est dire que notre auteur, qui joue si bien avec les mots, est par chance un bien drôle de pistolet ! Tellement subtil que dans son roman il est aussi question de Louise Glück, la célèbre poétesse américaine, lauréate du prix Nobel de littérature en 2020.
Ce résumé heureusement ne résume rien. Quant à ce billet, il ne rend malheureusement pas compte de la richesse du roman, du fait qu’il se lit si facilement malgré sa très grande complexité. C’est un roman qui séduit et divertit. Sa composition est subtile. L’auteur est un véritable ingénieur du récit. Il fabrique une pièce de mécanique où chaque élément s’agence parfaitement à l’ensemble. Mécanique bien huilée. Je m’en voudrais de ne pas signaler la qualité de l’écriture. Il s’agit d’une écriture sobre, classique, raffinée. Inventive également. Et moderne. À dire vrai, ce roman, dont la forme et le contenu sont audacieux, manifeste ce que l’on pourrait appeler une tradition d’avant-garde.
Le personnage principal a lâché l’aveu suivant : « Certains écrivent pour faire plaisir. Certains écrivent pour se faire plaisir. J’abhorre les deux phrases. » Je me demande s’il en va de même chez l’auteur. Une chose me semble certaine, son roman procure une puissante dose de plaisir et il a certainement dû en éprouver en le produisant.
Ce n’est pas d’hier que dans l’écrit se font entendre des inflexions venues de l’oralité. Les fleurs de la grande littérature ne dégagent parfois aucun parfum. Tout innocentes, celles de champs, n’ayant rien d’artificiel, semblent fournir un certain modèle à la littérature. Fénelon les préférait à « celles des plus somptueux jardins ».
Parler, écrire évoque à nos yeux un miroir dans lequel le monde se réfléchit. Songeons au mot de Stendhal : « Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route ». Ce qui est vu devant soi ou perçu au-dedans de soi constitue un référent, un monde auquel renvoient les actes de parole et d’écriture. L’écrit nécessite un apprentissage préalable des plus complexes permettant parfois d’atteindre ce que nous appelons le naturel de l’expression. Ainsi, formuler quelque chose ne nécessite pas qu’à chaque étape de l’élaboration d’un dire soit entreprise parallèlement une étude approfondie de tout ce qu’implique la sorte d’horlogerie qu’est le langage. Chez qui écrit, la conscience de ce que présuppose techniquement le fait d’écrire finit en quelque sorte par être reléguée à l’arrière-plan. L’acquis devient l’équivalent de l’inné. Une analogie illustre cela : un marcheur peut tout ignorer de l’anatomie du corps humain. De même, la motricité du discours n’implique en rien de la part des locuteurs qu’ils possèdent un bagage de connaissances d’ordre linguistique.
Il en va autrement lorsque vient le temps d’écrire Jean dit, car ici intervient un acte de mimétisme et de quasi-traduction. À tout le moins de translation, le parler étant transposé dans l’écrit. Le poète pour écrire Jean dit doit passer par une forme de méconnaissance. Il s’agit pour lui de faire fi d’un savoir, alors que pour Jack Kerouac, à qui rend hommage et est dédié ce recueil de 111 courts poèmes, c’était plutôt un certain savoir qui manquait à l’appel. Pour cet écrivain « moitié Canuck et moitié Yankee », écrire en français s’accomplissait en sens inverse : non à partir d’un non-respect volontaire des règles admises en matière de grammaire (afin ici de rendre un semblant d’oralité), mais en s’élaborant depuis l’acquis rudimentaire transmis par « mémère », l’un des personnages du recueil – sans doute une femme illettrée. Kerouac n’avait pas appris le français sur les bancs d’école. Qu’on en juge par soi-même. « Je commençait à voire des morceaus de la mort dans des scenes comme ça. J’voula allez chez nous dans mon beau lit. Ou est cette lit aujourd’hui ? » (Propos cités en épigraphe.)
Le recueil de Maxime Catellier vaut amplement le détour. Il s’ouvre sur un avant-propos où l’écrivain présente son projet tout en abordant la question de la langue : « Parle, parle, jase, jase. Ce qui fait qu’une langue chante, c’est le rythme avec lequel elle rebondit entre les mots. Son rapport à l’oralité n’est pas accessoire : il s’agit de la pierre d’assise de sa poétique ». Les poèmes de Jean dit ressemblent à « l’idiome du jazz » ; ils empruntent, nous dit l’auteur, aux conversations tenues « dans la langue de notre joual » comme entendu dans nos tavernes ou autres lieux populaires. Ce sont pour la plupart des poèmes qui font part d’une remarquable inventivité. La fantaisie est ici au rendez-vous. S’ils ne sont pas tous facétieux, au milieu de leur jonglerie où s’immisce par moments un brin d’absurdité, nombre d’entre eux sont empreints de gravité. « Sur le chemin / entre la maison / pis l’école / une montagne / de mensonges / se dresse / pis on ne sait pas / de quel bord / elle a commencé. »
Les poèmes de Catellier sont suivis d’une lettre de Dany Laferrière. Certes, elle n’est pas étanche la frontière séparant la parole de l’écrit mais, non sans habileté, tel un ingénieux passe-muraille, le célèbre académicien parvient à se glisser dans le livre de Catellier en s’accordant au ton de l’ensemble. C’est là un autre tour de ce brillant prestidigitateur.
Publié le 7 mars, 2024 dans le numéro 173 du magazine Nuit blanche
Un humble et solide artisan de l’édition et du monde littéraire peut cacher un excellent poète. Dominique Lauzon travaille depuis toujours dans le milieu du livre. Le sait-on ? La notice qui ferme son dernier recueil fait mention de ses diverses activités d’homme de lettres. À la fin de ses études universitaires, le poète occupe divers emplois. Il enseigne, puis est libraire, correcteur d’épreuves entre autres au Journal de Montréal. Il devient ensuite rédacteur, correcteur et représentant aux ventes pour les Écrits des Forges. Et comme si cela ne suffisait pas, il est également adjoint à l’administration de la revue Exit. Ses activités en tant qu’auteur sont tout aussi diversifiées : collaboration depuis plus de cinquante ans à diverses revues d’ici et d’ailleurs, lectures publiques, publication de plus d’une dizaine de recueils de poésie, dont certains ont été traduits en espagnol, en anglais et en roumain. On le voit, l’écrivain n’a pas chômé.
La note biographique fait par ailleurs mention de ses origines modestes. « Né en 1951 à Montréal, dans un milieu canadien-français ouvrier et catholique, Dominique Lauzon s’intéresse à l’histoire et à la sociologie du Québec. » Ces informations sont tout sauf anodines. Elles éclairent le recueil, offrent en quelque sorte une clef de lecture. L’époque à laquelle nous naissons, le milieu où se déroule notre enfance, en effet, rien de cela n’est innocent, qui aura des répercussions sur le reste de notre existence. Dans le petit monde de Dominique Lauzon, le Québec de la grande noirceur aura pris beaucoup de temps à s’évanouir. La main de la religion catholique pèse fort sur certaines familles — dont la sienne—, les maintenant sous son joug, son emprise. Afin de libérer les âmes, les autorités religieuses croient qu’il faut mettre le corps en cage, sous le verrou.
Le regard perçant d’un sociologue peut analyser objectivement les ramifications, les racines du mal être généralisé affectant une société donnée. Il peut, par exemple, rendre compte de manière un tant soit peu objective du « milieu canadien-français ouvrier et catholique » qui a vu naître notre auteur. Dominique Lauzon procède différemment. Et ce n’est pas d’abord et avant tout à l’aventure collective et aux conditions de vie des siens qu’il s’intéresse. Il recourt au registre poétique, aux ressources qu’offre le poème pour plonger en ses propres abysses et sonde avec sa propre subjectivité les tenants et aboutissants de sa propre histoire. Celle-ci est singulière, on le verra, mais l’on peut déplorer que d’autres aient aussi eu le malheur de vivre à la même époque ce qu’a vécu le poète. Et d’autres aujourd’hui le connaissent encore et toujours : « l’ère préfère / l’eau de rose aux anciennes noirceurs // mais qu’y a-t-il de changé ».
Mais de quoi au juste parlons-nous ? Et peut-on en parler librement ? Peut-on parler librement avant, pendant, et après que le corps a été verrouillé, cadenassé, enfermé dans l’enfer d’une geôle psychique et religieuse, condamné au silence, écrasé par une lourde chape d’interdits, d’hypocrisie et de complicité aveugle ?
L’éditeur sur la quatrième de couverture n’aurait pas pu mieux dire. Je le cite. « Il arrive qu’un écrivain doive produire une douzaine de livres avant de parvenir à celui qu’il cherchait à écrire depuis le début, qui était nécessaire et dont l’urgence était toujours ressentie au fond de lui. Mais il fallait les bons outils et le bon canal pour l’écrire. Eh bien, c’est assurément le cas pour ce nouveau recueil de Dominique Luzon. Avec, Sous verrou, le corps, l’auteur nous livre des textes puissants, au contenu exigeant, qui ne peuvent laisser personne indifférent. »
Il faut beaucoup de silence en amont pour qu’un tel livre puisse être écrit. Beaucoup de silence, strident comme un cri retenu, violent comme des cris retenus, pour qu’on en vienne enfin à extirper de soi des secrets, comme extraits de ses propres entrailles. On délivre certaines vérités comme on donne naissance à un monstre. Un monstre qui ne sommeillait pas dans les entrailles, qui veillait sans arrêt, nuit et jour, cauchemars constants, tassés au fond de soi, prêts à resurgir en tout temps, alors qu’on voudrait faire comme si de rien n’était … mais se taire ne dure qu’un temps. La digue doit finir par céder.
Mais, lisons plutôt le recueil. Nous constaterons que c’est avec une certaine lenteur que le dévoilement de l’horreur s’y accomplit, car ce qu’on n’a pas pu dire, on ne peut pas immédiatement l’exprimer, cracher comme on dit le morceau. Le chat maigre, aux côtes saillantes, ne peut pas sortir du sac en dansant et en riant ; il n’a pas le bonheur facile et ses miaulements sont des plaintes déchirantes.
Mais, lisons plutôt le recueil. Oui, à petites doses, alors que dès les premières pages il est clair que le poète ne nous invite pas à une partie de plaisir ; à petites doses, peu à peu, un climat s’installe ; de manière allusive, évocatrice, le poète dresse un sombre tableau, semble annoncer une catastrophe, non à venir, mais passée, catastrophe d’hier qu’il ramènera à l’avant-plan.
Oui, même dès le titre, nous en prenons acte, une scène de torture est au centre de cette histoire. Et, oui, il y a bel et bien ici une histoire, un récit. Dominique Lauzon va nous raconter une histoire, celle d’un corps empêché. Nous rencontrerons avant la fin du livre un « renard emprisonné dans sa tanière ». Le corps est mis en cage. Le texte liminaire, un bref poème de cinq vers, ne laisse planer aucun doute sur la nature de cette histoire. Le lexique en témoigne où l’on retrouve les mots suivants, « délit », « rage », « cruauté », « clouée » et « choc ». Nous en sommes avertis, nous ne rirons pas en lisant ce livre. Et quand l’auteur ricanera, son rire sera ironique, un rire sous cape, accusateur, un rire planté comme une lame affûtée dans le corps du bourreau.
Les vers qu’on peut lire dans ce recueil ne font pas dans la dentelle. Ce sont des vers puissamment expressifs, dont la beauté souvent a trait comme ici au désarroi d’une âme errante : « embrouillé dans les dédales de sa démarche / un homme fait les cent pas à l’ombre de lui-même ». Ces vers expriment un certain abaissement de l’être ; le voici réduit à n’être rien moins que l’ombre de lui-même. À côté de son double, un double négatif, un fantôme, une manière de revenant, de hantise, de rappel de ce qui fut, du verrou.
Que s’est-il passé ? Au juste, qu’est-il donc arrivé ? Certes, pour le savoir, nous ne pourrons pas tirer les vers du nez des principaux témoins de ce qui s’est alors joué autour d’un certain matin d’avril. Personne ne nous dira ce qui exactement a eu lieu. Assurément, cela était loin d’être un jeu. Il y avait «papa maman », mais eux étaient « occupés à faire semblant / de ne pas remarquer dans la chair / l’éclisse d’un nom à peine prononcé / telle une offense à leur moralité lisse ». Ils reviennent tout au long du récit, car, oui, je le répète, il y a ici un récit, mais c’est un récit qui procède par bonds, ellipses et fragments disséminés à la manière de ces indices que laisse derrière lui un Petit Poucet. Je dis un Petit Poucet parce que la victime était jeune. Et une fois parvenue à l’âge adulte, cette victime reste prise dans les rets du drame qui s’est joué, mais ce n’était pas un jeu ; elle est toujours et encore prise « dans le corset », dans l’étouffoir, dans l’étau dont elle cherche à s’arracher ; mais les mots, il lui faudra les mots pour le dire, pour le crier enfin.
Mais, lisons plutôt le texte. Il nous apprend que, dès son plus jeune âge, l’enfant songe justement au pouvoir des mots « pour atteindre au vivant ». Sous les regards répressifs des bien-pensants, il s’adonne au « vertige adolescent du dire ».
Dans cette histoire, « papa maman » jouent un rôle important, mais je le répète, ce n’est pas un jeu. Le poète raconte l’histoire. Dans son récit, ils apparaissent à au moins dix reprises. Ils ne jouent pas le bon rôle. On l’a vu, ils font semblant de ne pas voir. Ils ne veulent rien savoir, rien d’autre que la blancheur des hosties, rien d’autre que le bleu du ciel à la fin de leurs jours, rien d’autre que ce que révèlent les Évangiles.
papa maman nourris d’Église empesés de sa morale vont prier en toute humilité baissent les yeux que l’enfer s’arrête à la porte
Non seulement ne veulent-ils rien voir, rien savoir, ils ne veulent surtout rien entendre, se bouchent les oreilles quand le fils tente de leur apprendre ce qu’il lui arrive.
jeune homme sidéré victime en train de suffoquer dans les miasmes de la calomnie confronte papa maman la transparence de leurs regards t’incrimine à tort
À leur silence, alors qu’ils auront été confrontés à l’horrible « accident », répondront des « mots béliers lancés / contre les murs porteurs de deuil ». L’enfant les condamnera : « par le feu du langage / brûlez maintenant ». L’esprit de vengeance était inéluctable ; la vengeance, pour ne pas dire la haine, couvait sous l’épais manteau du silence, de ce silence que la victime a longtemps redoublé, prolongé.
Ce livre témoigne d’une force reconquise. Son écriture a rendu possible un retournement, une manière de victoire finale sur soi et les événements qui ont sali la victime. Sa poésie est percutante, frontale. Il y a ici une collision, un heurt, un choc. C’est une confrontation rendue possible grâce au poème. Que « papa maman » l’entendent ou non, alors qu’ils ne sont sans doute plus de ce monde, cela importe peu. Le livre est écrit, le silence est rompu, les choses sont dites, et cela en soi est une libération.
Mais dire les choses, longtemps après, et même dans ce livre, cela ne se fait pas d’un bloc, d’un seul trait, d’une seule coulée d’encre. L’auteur procède par étapes, commence par dire en ne disant pas, quasi de manière euphémique, se contentant de poser comme je l’ai laissé entendre des miettes d’information. Il procède par de légères incisions dans la plaie vive du silence. Il exprime un « vif agacement du muet devant l’hécatombe » ; au départ et pendant longtemps, il aura été ce muet. Ce vers, quelques pages plus loin, le poète le répète : « dire / entendre / écouter // puis-je parler limites // agacement du muet devant l’hécatombe ».
De toute évidence, dire l’horreur, celle que l’on a soi-même subie, surtout dans le cadre de la grande et étouffante « Morale » catholique ambiante et familiale, dire n’est pas facile quand la parole inévitablement, pour dire la « vérité […] nue [retournera] la lame / contre le bourreau ».
Dire est difficile, mais contenir éternellement un bouillonnement intérieur l’est tout autant. Même tardivement, l’heure de la délivrance doit sonner, surtout quand « une unique couture / retient à l’intérieur un raz-de-marée ». Vient un temps où il n’y a « plus de digue » qui tienne. Les « mots / accumulés au mur des lèvres / et jamais sortis » font alors irruption. Le volcan contenu est en éruption. Le non-dit est dit.
Mais exactement, précisément, que s’est-il passé ? Le poète donnera des bribes d’informations, livrera ici et là des éléments concrets relatifs à son histoire, fragments, bribes, morceaux de ce qui a volé en éclat, s’est cassé lors de l’événement, comme la vitre d’une voiture accidentée. Chose certaine, il y a eu un accident. Cet accident consiste-t-il en une métaphore ? Correspond-il à une figure de style exprimant un autre type de collision ? « tu fonces vers la voiture à l’arrêt / au milieu d’une route de feu […] un vide abyssal / emporte le conducteur ». Tout cela est troublant, qui se mêle à une autre information, relative celle-ci au moment où l’accident s’est produit. On lit ceci quelques pages plus loin : « déambuler parmi les souvenirs / projette l’homme d’avril / au plus près de ses racines / devant l’image d’un tombeau / sur la route d’un été lointain // sous la toile silencieuse / les yeux d’un mort // le conducteur de la voiture accidentée / lui fait signe l’invite croit-il / à s’évader avec lui ». Une date sera précisée : « un matin d’avril mille neuf cent quatre-vingt-six ». Nous n’en saurons pas davantage. Mais il nous sera possible de rattacher entre elles les informations qui nous sont livrées. Ainsi, en de multiples passages est-il fait référence à ce qui est sale ainsi qu’à la nécessité de se laver. N’allons pas croire que le poète tente de dissimuler quoique ce soit — le chat maigre et sale sortira bel et bien du sac —, mais c’est plutôt moi ici qui cherche à ne pas tout dire, me refusant à prendre le relais du poète, à lâcher, à cracher ce morceau que lui dissémine un peu partout dans son livre et qui à plus d’une reprise dit les choses telles qu’elles se sont produites. C’est lui et non moi qui prononce le mot, qui explicite en quoi victime il y eut et de quel mal précisément elle a eu à souffrir.
Mots volcans garrochés aux bourreaux par tous les enfants que Jésus a laissés venir à Lui
Sombre est la nuit au cœur de la forêt. Claire toutefois est la parole d’une petite fille enfermée par son père dans un cercueil. Le diable fait corps ici avec la Sainte Eucharistie. Où sommes-nous? À quelle époque? Nous sommes dans la tête de cette fillette qui, devenue grande, parle de son père, de sa grand-mère et de sa mère qui voudrait bien qu’elle mange davantage. Un ventre vide conduit à l’hallucination. Les fantômes qu’elle voit, se pourrait-il qu’ils soient le fruit de sa très vive imagination?
Laurence Veilleux propose ici un livre étonnant, envoûtant, dont la facture a de quoi réjouir. Est-ce de la poésie ? Les amateurs de fine prosodie prétendront que ce n’en est pas. Abonderont dans leur sens ceux et celles qui ne jurent que par des images tirées par les cheveux, ou que seul charme et séduit le lyrisme conventionnel, celui qui charrie des émotions. D’autres attendent de la poésie qu’elle mette à mal le langage usuel, que les poètes soient des créateurs de formes nouvelles pour ne pas dire de savants démolisseurs de formes anciennes. Ils ajouteront que la poète a produit un ouvrage qui s’apparente davantage au récit qu’à la poésie. Bon sang ! On dira ce qu’on voudra, mais voici bel et bien un ouvrage de littérature comme on en voit plutôt rarement.
Son originalité tient d’abord à sa facture. Il est composé de tableaux narratifs solidement arrimés les uns aux autres. Une histoire est racontée, mais non pas de manière linéaire. L’assemblage de ces morceaux n’a toutefois rien de déroutant. L’écriture elle-même se montre respectueuse des conventions les plus éprouvées. Elle se fait efficacement discrète et sobre, s’effaçant presque pour mieux livrer un propos qui n’aurait pas la même puissance si elle ne possédait pas la grande qualité de sa relative simplicité. Ainsi, tout est clair dans le mot à mot que livre la poète, de sorte que lecteurs et lectrices pénètrent aisément dans un univers où sombre est la nuit au creux de la forêt. Cette écriture limpide, quoique porteuse de remous et d’abysses, constitue une manière d’oxymore.
Tout aussi réussi est le contraste entre le prosaïsme du monde réel, celui où agissent les personnages de ce récit, et le sens du merveilleux animant les propos de la poète. Le père, sa première épouse, Aurélienne, puis la maman de Laurence (son nom apparaît dans le livre) et sa grand-mère Madeleine sont des personnages saisis, montrés et racontés de manière tout à fait réaliste. Ils vivent dans un monde rural, un petit village. On les croirait sortis tout droit d’un roman de la terre, vivant dans quelque chose comme Le temps d’une paix ou Les belles histoires des pays d’en haut. Or, si ce monde est terre à terre, le regard que pose sur lui la poète a quelque chose qui, lui, s’apparente à l’outre-tombe. N’allons pas croire qu’il s’agisse ici de littérature fantastique. Certes, il y a de la sorcellerie dans l’air, du merveilleux, mais c’est plutôt l’imaginaire qui opère ici. La narratrice pose un regard sur un univers qu’elle perçoit à travers le filtre de sa créativité, de sa grande sensibilité, comme si les troubles alimentaires qu’elle ressent créaient ses perceptions ou, à l’inverse, comme si ses perceptions venaient perturber son corps en déréglant son rapport à l’alimentation.
« à quoi ressembles-tu maintenant ? / souvent j’y pense je ne veux pas y penser // ta peau s’efface à mesure / que tes dents noircissent et tombent // ce sera mon dernier portrait de toi / une mâchoire ouverte »
Ce livre est à la fois grave et léger. On le traverse en naviguant sur des eaux claires, dont la profondeur interpelle. À la suite de la petite fille, on se laisse enfermer dans un cercueil. On médite alors sur le sens de la vie et de la mort.
Recension parue dans le numéro 176 du magazine Nuit blanche à l’automne 2024