Dominic Marcil : Prophétie en voix off : poésie : Le lézard amoureux : 2023 : 72 pages

 « Emprunts et clins d’œil » Il n’est pas innocent de voir Marcil présenter ainsi la liste des auteurs cités dans son recueil. Parmi ces derniers, figure à deux reprises le nom de Georges Perros. Ce poète lui fournit même un exergue. On voit dans cet emprunt une certaine parenté avec l’écriture de Marcil. Le recours à une parole externe, son intégration dans son propre discours est chose plutôt courante. De nombreux poètes insèrent dans leurs ouvrages des morceaux ainsi empruntés à des auteurs et autrices dont on devine qu’ils sont leurs familiers, je veux dire des écrivains qu’ils fréquentent et apprécient. Cette pratique ne se rencontre pas que dans les plus jeunes générations, où Marcil évidemment prend place. Dans L’Artisan et peut-être même antérieurement dans son œuvre, Jacques Brault, dans un poème-hommage à Gaston Miron, il s’agit de « Tombeau », intègre une dizaine de citations du poète de L’homme rapaillé.  

Les poètes que cite Marcil indiquent une parenté ou à tout le moins mettent en évidence un champ d’intérêt. Son écriture entretient des liens plutôt ténus avec celle d’une Anne Hébert, à qui l’on doit ici un rare élan de lyrisme (ô blessures des noces excessives) contrastant avec une certaine désinvolture de ton caractérisant la poésie de Marcil, laquelle se situe davantage dans le registre de la familiarité. Il y a de la bonhomie dans les poèmes de Marcil. Sa créativité l’entraîne du côté de la fantaisie. Je référais il y a un instant à l’œuvre de Brault. Jamais n’a-t-on affirmé que ce poète manquait de sérieux, que sa poésie était celle d’un saltimbanque. Et pourtant, même dans À jamais, son recueil posthume, nous retrouvons son petit sourire en coin, pour ne pas dire ses clins d’œil. Il y avait chez lui, je veux dire dans ses poèmes, la présence d’une voix parfois proche de la voix de chacun, de la voix de tous les jours. Il n’était pas du genre à se propulser dans l’épique, dans le lyrisme échevelé. S’il savait écrire et maîtriser la plus haute période, son verbe plus souvent allait gambadant sur les chemins dont son œuvre est parsemée.

On peut faire ici un certain parallèle avec la manière de Marcil. Et si le sérieux de l’aîné ne manquait pas d’ironie et d’humour fin, pourquoi l’apparente légèreté du plus jeune ne serait-elle pas de son côté encline à s’ouvrir à la gravité, à la substance, à la profondeur du sens ? Et finalement, si l’on en venait à constater l’absence d’une telle préoccupation, si le jeu était le but principal poursuivi par l’auteur, la chandelle pour autant perdrait-elle à nos yeux toute sa valeur ? Passer un bon moment en agréable compagnie, sans prétention, sans chercher à refaire le monde, cela vaut bien les pénibles conciliabules auxquels nous convient parfois certains poètes affairés à la recherche d’une clef ou d’une idée.

Je reviendrai à cette substance dans un moment, mais d’abord, il faut le mentionner, ce recueil est des plus sympathiques. On y sent une présence enjouée. Il y a là beaucoup de joie. Marcil est un fantaisiste. Prévert l’était. Laforgue avant lui. Chez les burlesques, on ne se prenait pas trop au sérieux, on se moquait du reste de ceux qu’empesaient la rigidité et le respect des règles strictes promulguées par les très respectables classiques. Un Jean Narrache avait beau chez nous faire œuvre d’intérêt public, son verbe coloré amusait, séduisait. Le franc-parler populaire y était pour quelque chose. Un Louis-Philippe Hébert ne s’en est jamais formalisé, la forme formatée ne l’étouffe pas, il crée en toute liberté. Cette liberté, on la lui accorde sans hésiter. Bien que Marcil soit un poète d’une autre trempe, c’est une liberté comparable qui l’anime. Il patauge dans le plaisir du texte au risque de noyer le poisson du sens. Chez lui, le « jeu insensé d’écrire » dont parlait Mallarmé prime sans doute sur tout le reste.

Le premier poème du recueil donne le ton.

La radio joue
Le Stabat Mater de Francis Poulenc
Une suite d’accords me fait penser
À une ballade de Bob Dylan
Je cherche laquelle
Tu demandes à ta Magic 8 Ball
Better not tell you now.

Voilà un bien curieux mélange, où tout nobelisé qu’il soit le chantre américain côtoie le très « classique » musicien qu’était Poulenc. Les références sont ici culturelles. Dylan appartient à la culture populaire ; Poulenc, à la culture « savante », élitiste. Tout indique que notre poète entend bien ne pas être assigné à demeure, qu’il traversera à gué les frontières, les barrières langagières, bref, qu’avec la langue il en usera à sa guise. Quand surviennent la Magic 8 Ball et le recours à la langue anglaise, un effet de surprise est créé, qui déstabilise le lecteur étranger au Nouveau Monde que représente ici la Magic 8 Ball. Du reste, apparaît ici un « tu » dont on peut d’abord se demander s’il réfère au narrateur, miré dans le pronom de la langue, ou s’il s’adresse à un interlocuteur, voire une interlocutrice qui par la suite sera plus clairement identifiée.

Ainsi s’ouvre le bal. D’emblée le la est donné. Qu’on se le tienne pour dit : on ne saura pas toujours sur quel pied danser. Le sait-on habituellement, même dans les ouvrages de poésie les plus sages ? Les plus sérieux ? C’est à une bien curieuse aventure que nous convie le poète. Qui accepte de jouer son jeu se rend assez rapidement compte qu’il est drôlement bien mené. Dans le cadre que nous propose Marcil, force est de constater que sous l’apparence d’un heureux désordre, les poèmes obéissent à de forts rigoureux impératifs, dont celui de répondre à des exigences d’art peu communes. Il s’agit d’imposer une cohérence à une apparente incohérence. De l’imposer à cette langue hybride où l’anglais le dispute un peu au français, où le registre populaire se voit travaillé de l’intérieur par un doigté scriptural raffiné, lequel assure les effets rythmiques et la finesse de certaines images trouvées sans doute spontanément, mais dans une spontanéité qui relève de la maîtrise dont fait montre, par exemple, l’instrumentiste qui a fait ses classes au plus haut niveau et qui s’adonne désormais avec grâce aux vertiges de l’improvisation. Marcil est un jazzman plutôt qu’un artiste de concert. On sait que les jazzmen sont souvent des mélomanes accomplis. Ils prennent plaisir à se produire dans les bars où leur tangage réjouit un public complice. En poésie, une telle complicité s’avère nécessaire. Pour s’aventurer dans Prophétie en voix off et en tirer profit, le lecteur doit accueillir favorablement un discours aux accents « naturels » d’une parole marquée par l’oralité.

Ce recueil offre les sentiments du quotidien. Il traite de la vie ordinaire. On suit le narrateur (le « je » des poèmes) dans ses déambulations sur le territoire d’une petite ville de province, facilement identifiable. Il s’agit de Granby.

Parc Miner
golf Miner
terres Miner
piscine Miner (démolie)
passerelle Miner
Boisés- Miner
Ferme Héritage Miner (division Environnement)
aucune rue Miner. 

Voilà, c’est tout. Le poème est ici entièrement cité. Je reviendrai sur le procédé de l’énumération — maintes fois l’auteur y recourt — ; notons au passage l’importance de la chute. Dans son recueil, le poète les soigne toutes. Elles sont pour la plupart étonnantes, déconcertantes.

Un tel poème, pourrait-on se demander, est-il « poétique » ? À quoi l’on répondra que l’on ignore peu ou prou ce que signifie cette épithète. La plupart, spontanément, associent le poétique à un discours sentimental, charriant une certaine émotion, usant de termes caractérisés par une quelconque joliesse, par des images évoquant des réalités que l’on a tendance à exprimer habituellement de manière prosaïque, mais que le poète parvient grâce à la maîtrise de son art à exprimer sans trop user de lieux communs, et ce, tout en faisant entendre une petite musique délicieuse. On aura reconnu ici l’idée la plus convenue que l’on puisse se faire de la poésie. Il va sans dire que Dominic Marcil ne souscrit pas à cette conception, que dans la pratique il s’éloigne tout à fait de ce genre de poésie bonbon.

Tout de même, on observe que son poème et quantité d’autres du recueil n’ont rien de lyrique, le lyrisme demeurant encore aujourd’hui l’un des traits distinctifs principaux de la poésie. Il ne propose rien de particulièrement spectaculaire ; on n’y rencontre pas d’images poétiques, nulle association de mots relevant de l’imagination, à vrai dire pas de réel imaginaire, aucun symbole, pas de discours à double entente, pas de travail remarquable sur le matériau langagier, aucune véritable musique, rien non plus qui puisse s’apparenter à la profondeur des ouvrages poétiques s’approchant de la métaphysique, du sacré, ou fixant des frissons comme dans Les illuminations de Rimbaud, etc.

Et pourtant !

Un seul poème ne fait pas un recueil. Celui-là figure parmi d’autres que l’on doit prendre en compte. Bien entendu, il est représentatif. Outre l’énumération, on y voit une ellipse, un ton, celui de la parole. Et son objet est justement ce qui est le plus proche, à savoir le territoire tout autour, le lieu. Rimbaud cherchait le lieu et la formule. Marcil trouve le lieu là où il se trouve et pour le dire ne s’embarrasse d’aucune formule alambiquée. Cela se vérifie partout dans le recueil. Si l’on peut parfois se demander à quoi riment ses poèmes, chercher sans trop de succès à leur trouver une interprétation, cela n’est pas dû à quoi que ce soit qui soit de l’ordre de l’ésotérisme. Si hermétisme il y a, ce n’est pas un hermétisme attribuable à une forme de formalisme fortement imprégné de considérations et de tics langagiers intellectuels. Ce n’est pas non plus un hermétisme résultant d’une sorte de délire apparenté à celui que préconisaient les tenants de l’écriture automatique chère aux surréalistes. En fait, on a ici plutôt affaire à un hermétisme du décousu. On peut songer au « Il y a » rencontré, entre autres, chez Apollinaire, qui consiste à aligner vers après vers des observations n’entretenant entre elles que peu de liens logiques.

Un conte mille fois oublié
une histoire d’amants déchirés par les obus 
une prophétie en voix off 
les draps tachés
toi en Salomé 
toi qui sonnes   
les coups de minuit.

Tous les poèmes, dont aucun n’est long, commencent par une majuscule et se terminent par un point. Ici, le « il y a » est sous-entendu. Le rapport entre les vers est difficile à saisir. Cela ne veut pas dire que ce poème ne veut rien dire, qu’il ne dit rien. Un « tu » apparaît dans le poème. Il s’agit, peut-on croire, d’un sujet féminin. Une amoureuse probablement, ce personnage étant vêtu ou dévêtu « en Salomé ». Salomé ici n’est pas une chanteuse populaire, mais bien une danseuse, celle qui demanda et obtint la tête de Saint-Jean-Baptiste. Le deuxième vers exprime une réalité bien dramatique. On ignore au moment où l’on en fait la lecture qu’on le retrouvera avant la fin du recueil. Il sera alors scindé en deux : « une histoire d’amants / déchirés par les obus ». On pourra interroger cette reprise. La mettre en relation avec le narrateur et cette Salomé, qui par ailleurs prendra dans un autre poème les traits ou la parure d’un autre personnage biblique. Ce sera Judith. On se souviendra que pour sauver la ville juive de Béthulie assiégée par les troupes de Nabuchodonosor cette femme magnifique enjôle, enivre et finalement décapite le puissant général Holopherne.

De façon très laconique, Dominic Marcil offre un dispositif sans rien de plus, sans fournir de développement, sans contextualiser ses propositions. La compagne apparaît en Salomé, puis en Judith. Le reste du recueil fournira ou non des bribes d’informations auxquelles nous rattacherons ces représentations du « tu ».

Dans un poème, celui qui se termine par le vers d’Anne Hébert, le « tu » préalablement érotisé (« si tu me touches / je vais venir / en quatre roues. ») observe le narrateur qui pagaie sur le lac. Un souvenir est rappelé : « la fois où tu as glissé une frite entre mes orteils / pendant que je dormais sur la plage / ô blessures de noces excessives. » Ce poème et de nombreux autres dégagent une atmosphère agréable. Tout cela est fort plaisant.

Or cette légèreté, nous nous demandions si elle allait de pair avec une quelconque gravité. Nous posions la question du sens. À la fin de l’une de ses énumérations, après avoir évoqué une « canette de Boréale / une fontaine inversée / et un immigré clandestin », le poète « accélère le pas ». Il « cherche des grenouilles ». Allez savoir pourquoi ? Et le poème se termine alors par le vers suivant : « il doit bien y avoir une raison ». Il cherche cette raison sans doute comme il cherche des grenouilles. Nous la cherchons avec lui. Force est de constater que le poète bute contre l’obstacle du non-sens, de l’absurde. En métaphysique, cet absurde offre une réponse à une bien grave question.

Un autre poème se termine de manière comparable. Il diffère cependant des autres poèmes ne serait-ce qu’en raison de sa ponctuation : un point termine chaque vers. La chute est fracassante, bien qu’elle emprunte à un lieu commun (mais Jean Paulhan rappelait que les lieux communs sont pour la plupart communs en raison de leur pertinence). Fidèle à sa manière, l’auteur use du procédé de l’énumération. On voit défiler dans son poème une « cage à poules. / Un père Noël gonflable. / Une chaise de massothérapie. / Une caisse de jus de canneberges. / Le logo défraîchi des Bisons de Granby. » Puis, après ces petites insignifiances (ce sont des éléments hétéroclites sans grande importance, sans portée réelle), le poème prend fin avec une toute simple question : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ».Après ces petits riens, cette question que tous et toutes en viennent un jour à se poser apparaît dans tout l’éclat de sa lumineuse profondeur.

On le voit, le poète ne fait pas qu’enfiler de fausses perles. Je dis « fausses perles » mais n’entends pas ici dévaloriser ses vers ; je me borne à décrire son processus d’écriture, lequel consiste à ne pas produire des émaux et des camées comme cherchaient à le faire naguère les puristes d’obédience parnassienne. Autrement dit, et je le rappelle, la parole de Marcil est justement parole, et c’est dans sa trivialité que reposent et sa fraîcheur et sa splendeur. Il énumère des pacotilles, observe des vétilles, puis déclare tout bonnement à la fin de son recueil :

Pas de réponse 
la sécheuse tourne et retourne 
les évidences perdent leur humidité 
la guerre dehors 
ne libère aucune brassée 
il y a une infrastructure 
même dans la dérive 
c’est ma seule normalité.

Le message est-il clair, à savoir que le poète n’est pas en mesure de répondre, ses interrogations et les nôtres resteront donc en pan. Mais discrètement, ne commente-t-il pas son travail ? Ne livre-t-il pas ici une clef de sa poétique ? Je crois que oui. Comment comprendre cet énoncé (« il y a une infrastructure / même dans la dérive ») si ce n’est en l’appliquant à l’ensemble du recueil ? L’apparent ni queue ni tête qui est à l’œuvre dans ces vers est travaillé de l’intérieur par une armature invisible qui le soutient. Dans ce monde halluciné, fragmenté par la dispersion pêle-mêle dont fait montre l’énumération (« il y a »), se trouve une certaine vision du monde. Le dernier poème commence par ce vers : « L’incertitude d’une île » et se termine par une question : « pourquoi toujours brûler ? » Ce feu implique une souffrance. Marcil est de ceux qui sourient dans les flammes. Ce n’est pas rien.

Présentation de Vers l’embellie de Fernand Ouellette : publié aux Éditions de la Grenouillère

C’est une aventure amicale et éditoriale que je présente dans ce billet, plus intime que de coutume, plus personnel. Je désire honorer un poète singulier, un personnage hors-norme qui a joué un rôle considérable dans l’histoire de la poésie québécoise.

À l’époque où Fernand Ouellette arrive sur la scène littéraire, il y a fort peu de poètes au Québec. Bien sûr, d’illustres écrivains leur ont pavé la voie, surtout à partir du milieu du dix-neuvième siècle. Parmi eux, Octave Crémazie, Pamphile Lemay, Louis Fréchette et j’en passe. Des hommes surtout, et quelques rares femmes, Medjé Vézina, Jovette Bernier entre autres. Albert Lozeau n’est plus de ce monde lorsque naît Fernand Ouellette. Émile Nelligan vit ses derniers jours dans un institut psychiatrique. Saint-Denys Garneau disparaît rapidement après avoir produit une œuvre qui marquera les poètes de la génération de Ouellette et qui encore aujourd’hui connaît un fort retentissement.

Il y a eu des poètes avant Ouellette. Mais pour Ouellette, il y eut surtout l’incontournable Alain Granbois. Avec lui débute l’histoire de la poésie contemporaine québécoise. La poésie, déjà engagée sur cette voie par Saint-Denys, connaîtra des développements fulgurants lorsqu’entreront en scène les poètes de la génération de l’Hexagone. Ouellette sera l’un des tout premiers à publier dans la jeune maison fondée par Gaston Miron et quelques-uns de ses compagnons. Des femmes et non des moindres proposeront des œuvres majeures. Rina Lasnier, Anne Hébert, Suzanne Paradis et plus tard, et encore aujourd’hui, Nicole Brossard auront donné à la poésie d’ici toute l’aura que l’on sait.

Si Ouellette a œuvré au sein de cette collectivité, une chose est certaine, elle s’est depuis considérablement développée. On compte aujourd’hui davantage de poètes qu’au milieu des années soixante et soixante-dix. Les grands poètes de cette période si faste nous ont quittés, à l’exception de quelques-uns. Jean-Noël Pontbriand a publié récemment un imposant recueil. Il est de la génération de Ouellette. De son côté, Ouellette qui fêtait récemment son quatre-vingt-treizième anniversaire de naissance vient tout juste de publier son dernier opus, lequel sera sans doute son chant du cygne. Mais quel chant cela est ! Et quelle chance nous avons de pouvoir aujourd’hui accueillir ce chef-d’œuvre ultime, peut-être le plus grand de son auteur !

Ouellette a contribué à faire de la littérature québécoise ce qu’elle est aujourd’hui. Si son rôle de réalisateur d’émissions littéraires à la radio de Radio-Canada a eu un indéniable impact ; si ses œuvres ont profondément marqué les poètes de ma génération, il n’en demeure pas moins que de nombreux jeunes écrivains tiennent aujourd’hui le haut du pavé et qu’ils ignorent peut-être ou méconnaissent l’oeuvre du poète.

Ouellette n’est plus la saveur du jour. Malgré tout, contre toute attente, Vers l’embellie reçoit un fort bel accueil. Christophe Condello l’a accueilli sur son blogue. Ricardo Langlois lui a ouvert les portes du journal en ligne La Métropole.com. Le magazine Nuit blanche m’a proposé de consacrer un article à ce recueil (voir le numéro 171) et la revue Possibles lui a consacré récemment un billet littéraire. On trouvera ce billet dans Possibles V. 47, N. 01 – Été 2023. On peut consulter gratuitement tout ce numéro en ligne. (https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/).

Ce dernier article, je ne veux pas le reproduire ici. Lors du lancement, plutôt que d’en lire des extraits, je me proposais de présenter, comme je l’ai mentionné ci-haut, l’aventure qu’aura été pour Ouellette et moi la publication de son dernier manuscrit. J’avais choisi des poèmes de Vers l’embellie et désirais les lire.

Je vous épargne de petits détails. Je me borne à souligner les grandes lignes de l’histoire. J’avais connu Ouellette à l’occasion de la sortie des Heures. La défunte revue Nos livres m’avait chargé de rédiger un article sur le recueil et de mener un entretien avec son auteur. Outre les rencontres occasionnées par ces travaux, Ouellette et moi ne nous étions ensuite retrouvés que par intermittence, à l’occasion de divers lancements. Après de nombreuses années sans se voir, ce n’est qu’au Salon du Livre de Montréal que nous sommes revus en 2017 alors que Ouellette s’y rendait pour une séance de signature. Où tu n’es plus, je ne suis nulle part venait de paraître au Noroît. Le recueil était entièrement consacré à la mémoire de l’épouse du poète, décédée quelques années plus tôt, soit en 2014. À partir de ce jour, le poète et moi nous sommes revus à de nombreuses reprises.

Je lui rendais visite à son domicile. Je lui tirais un peu les vers du nez. On me pardonnera cette dernière expression, mais le fait est que je me montrais curieux de ce qu’avait été sa carrière, de ses opinions en matière de poésie et de musique. L’homme est charmant et ne se fait pas prier pour entretenir le feu de conversations animées.

Parfois, je m’enquérais des activités du poète. Écrivait-il encore ? Il me répondait vaguement que depuis le décès de Lisette il était moins actif. Il se limitait à écrire de petits poèmes. Il en avait quelques-uns, mais il ne savait pas quel destin leur réserver.

Le sujet revenait parfois sur le tapis. Je désirais obtenir plus de précisions. Un jour, la chose devait être mûre, car le poète évoqua avec plus de précision un certain manuscrit. Il l’avait fait lire à sa fille Sylvie qui lui avait affirmé que ses plus récents poèmes étaient aussi beaux sinon davantage que ce qu’il avait produit par le passé. De tels propos ne tombaient pas dans l’oreille d’un sourd. Malgré tout le respect que j’ai pour l’homme, j’eus la témérité de me montrer insistant. Pouvait-il au moins me montrer quelques-uns de ses vers ? Il obtempéra.

Je me souviens. Il ouvrit son manuscrit. Nous étions tous deux debout en face d’un bureau, dans le milieu de son cabinet. Il me lut deux ou trois poèmes. Je montrai mon intérêt pour la suite. Aurait-il objection à me faire parvenir par courriel une copie de son manuscrit ? Il ne s’y opposa pas.

Une fois lu le manuscrit, de retour chez le poète, j’eus le culot de mettre les points sur les i. Ce manuscrit, à mon avis, il se devait impérativement de voir à sa publication. Je savais la fatigue du poète, la déception que le trop modeste accueil réservé à son précédent recueil lui avait causée. Voir à ce qu’un ouvrage soit publié est chose éreintante, qui demande beaucoup d’énergie. Ah ! Il était peu enthousiaste à l’idée de s’embarquer dans une telle galère. L’œuvre serait donc posthume. Sa succession y verrait ou non, il ne s’en souciait pas vraiment. Du reste, où publier ? Dans quelle maison ? Tous ses anciens éditeurs s’étaient retirés. Vraiment, il entendait renoncer à ce que son manuscrit fût publié de son vivant.

C’est alors qu’en toute amitié je lui offris d’intercéder auprès de mon ami éditeur Louis-Philippe Hébert. Ah ! Fernand se souvenait de lui. Il l’avait côtoyé à Radio-Canada. Il apprenait qu’il était éditeur. Dans quelle maison ? — À la Grenouillère.

Ce nom pour une maison d’édition ne lui semblait pas très sérieux. Je lui expliquai que l’éditeur avait acheté cette maison et qu’il en avait un peu modifié le nom, mais qu’il était resté fidèle aux grenouilles du premier titre. Plus sérieusement, je lui fis valoir que la maison était très sérieuse. Le fait que j’y publiais depuis quelques années en témoignait moins que l’illustre kyrielle des auteurs que Louis-Philippe y avait accueillis. Je nommai entre autres Denise Desaultels, Paul Chanel Malenfant. Pierre Ouellet y serait bientôt publié. Le recueil de Fernand paraîtrait rapidement et figurerait dans la collection « Les classiques du XXIe siècle ». Le poète me demanda un peu de temps pour réfléchir.

La réponse ne se fit pas longtemps attendre. Il acceptait. Les choses furent mises en marche sur-le-champ. Une belle aventure commença. On croira que je me ici donne le beau rôle. À dire vrai, je suis heureux et fier d’avoir accompagné le poète dans cette aventure. Le résultat final me paraît magnifique.

Denise Brassard consacre dans le prochain numéro de Voix et Images une partie de sa chronique au recueil du poète. Il sera présent au Salon du Livre de Montréal. La vitalité du poète impressionne. Il a produit des poèmes d’une grande beauté. Tous sont tournés dans la direction de l’embellie. Le poète ne vit que dans l’espoir de la rencontre qu’évoquent le premier et le dernier poème reproduits ci-dessous. Lisette l’attend. Dans le dernier poème du recueil, en fait, dans tout ce recueil, le poète affirme que la vraie vie est désormais pour lui au bout de son chemin.

Rencontre (le premier poème du recueil)

Tu as franchi le large,
Là devant moi.
Sur-le-champ, un astre
M’a pris le cœur.
Ton simple regard intense,
Par la foudre, m’a traversé.
La fusion de nos destinées
S’est accomplie dans l’émerveillement.
C’était toi me rejoignant à jamais.
C’était notre amour.

La vie

Mes mots vacillent, cèdent à l’orage.
La douleur n’espère plus de levant.
La solitude seule demeure prévisible,
Se laisse façonner par des jours
À mourir de vide grisâtre, et d’assauts,
D’images enfouies encore incandescentes.
Comment aurais-je cru
Que le cœur pouvait se laisser habiter
Par des moments dépourvus de soleil,
Ou par des éclairs de braise,
Depuis si longtemps, tout au long
D’une vie mesurée dont l’enfant,
Saturé de désirs,
N’aurait su imaginer le parcours ?

Un être

Je déambule avec une lanterne
Parmi des souvenirs du temps
De la plénitude, avant les jours
De pierre qui mesurent la résistance
De mon souffle, de mon espérance.
En elle, l’unique,
Dominait la force du levant
Qui pouvait tant m’éblouir.
Néanmoins, elle devait affronter
Une mémoire qui ouvrait
Des enfers, des éruptions.
Jamais je n’aurais pu assez aimer
Un être pareil, si concentré,
Dans lequel la vie mêlait les saisons,
Les silences et les lumières.

Pierreries

Notre étreinte avait ses ombres
Comme tout nid de lumière.
Le cœur attirait des comètes
Et des mots irradiants.
L’amour, même fragilisé,
S’adossait à l’infini.
Tout en nous s’imprégnait de juillet.
Puissamment la nuit nous apaisait,
Ou nous ballotait,
Ainsi qu’une barque sur l’onde.
Et nos rêves étincelaient,
Pierreries vives
Dans l’œil de l’enfant.

Premier mot

J’ai désappris l’attention à la joie,
Les surprises d’un pré,
L’émerveillement devant le langage
Du vent, des merles, d’un torrent.
Tout ce qui me rappelait l’origine.
Je me tiens le plus souvent
Avec mes morts qui n’ont ni âge ni voix
Auprès de la terre qui maintient
Son antique tendresse,
En attendant le premier mot du matin.
Et je me recueille en appelant
L’or qui s’élève des souvenirs du cœur.

Enfer

Dans la nuit abyssale
Mûrit le déploiement de l’aube.
La nuit n’est qu’une apparence
En attendant que j’entre dans la lumière
Plus transformante.
Un jour je vais quitter
Mon petit enfer
Pour te retrouver
Bien à côté de moi
Dans un sublime étonnement.
Car tu seras à la lisière
Du monde que je vais traverser,
Sinon je n’aurai
Que mal rêvé.

Lever

Comme un gîte ancien
Je me délabre. Comment l’esprit
Peut-il se sentir saturé de gravats ? 
Ah ! si loin recule l’exil du désir,
Le lieu où l’aimée,
Pareille à une pierre, ne peut répondre.
Et pourtant de là-bas elle me sourit, mais
Ses ondes ne me sont pas encore parvenues.
Le miracle est à venir.
Tout ce que j’ai d’être attend au sommet de l’âme
Qu’avec ma mort sa présence se révèle enfin !
Tel l’astre du matin devant moi.

Transfiguration (le dernier poème)

Maintenant, je fais œuvre de naissance.
Ma vie, avec son envolée, se confie
À l’attirance de l’invisible :
Vrai lieu de mes morts familiers,
Fascinés par le bruissement
D’ailes des anges.
Peu à peu la peine, le désir
Consument les limites du vivant.
Toute pensée qui traverse la terre
En se liant aux oiseaux,
En saisissant le large de la mer,
N’a d’autre axe, d’autre visée.
Voilà ma tâche urgente de transfiguration.
Je vais enfin mourir pour vraiment vivre.

Présentation d’Azimut : poèmes de Partrick Coppens : Éditions du Prisme droit : 2023

On trouvera l’article que j’ai consacré à Azimut dans la revue Possibles (V.47.  N.01 — ÉTÉ 2023). Ce texte est accessible gratuitement et en tout temps sur le site de la revue : https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/

Il ne s’agit pas ici d’en reproduire l’intégralité, mais bien plutôt de présenter en substance le commentaire que j’entendais consacrer au recueil de Patrick Coppens à l’occasion du lancement de la revue qui eut lieu le 24 octobre dernier, ce commentaire ayant dû être amputé du tiers faute de temps.

Après avoir mentionné que Patrick Coppens est présent dans notre paysage littéraire depuis plus de soixante ans et souligné son importance à titre de responsable des littératures et de la linguistique à la Centrale des bibliothèques du Québec, ainsi que son rôle dans la création de la Société littéraire de Laval, j’ai insisté dans ma présentation sur le fait que malgré cette feuille de route impressionnante, Patrick Coppens est, pour nous, d’abord et avant tout un poète singulier. À dire vrai, Coppens est un poète sérieux qui adore s’amuser, qui se plaît à amuser ses lecteurs. Dès la parution de son Ludictionnaire, en 1982, il donnait la mesure de sa fascination pour le jeu, notamment les jeux de mots, les mots d’esprit.

J’emprunte ici légèrement à mon article. Je reprends l’idée voulant que la forme brève ne mente pas. C’est qu’une banalité proférée en peu de mots saute aux yeux. La nudité chétive d’une parole creuse révèle alors une profonde incurie de sentiment ou d’idée. En effet, un aphorisme qui tourne à vide tombe à plat. Or Coppens évite ce genre d’écueils. Il grave dans la pierre une parole dont la portée est en quelque sorte pérenne. C’est là un tour de force.

Je découvre chez Bernard Lévy, l’éditeur-préfacier du recueil, ce qui me paraît être une « règle de lecture ». Il écrit : « Ainsi, au fil des pages, surgissent des images fugaces. Parfois fulgurantes. Difficiles à retenir. Elles filent. À moins de les laisser filer, elles forcent le lecteur à s’arrêter. À relire. À revenir sur ses pas. À interrompre son élan. Une fois, deux fois. Encore. Toujours. » On aura compris qu’il faut lire lentement. Ce que confirme le poète lui-même.

lecture hâtive
œil en coulisse
beauté bâclé

La lecture lente démultiplie le pouvoir des mots. Avec la complicité du lecteur, la magie de la parole à l’œuvre dans Azimut peut opérer pour peu qu’on lise « activement ». Cette parole nous fait découvrir notre monde à travers le prisme d’un art venu d’Asie. Coppens a d’excellents yeux. Ce sont des yeux amoureux. Des yeux qui ne se ferment pas devant les désastres du monde et les exactions qui s’y perpétuent. Les poèmes suivants montrent bien qu’il n’élude pas la dure réalité de notre monde. 

on écoute l’historien
et les morts s’étriper
le printemps n’y peut rien

*

des paradis
qui exigent ta mort
méfie-toi

Je revenais dans ma présentation à la méfiance dont témoigne la pensée d’Yves Bonnefoy à l’endroit de la conceptualisation en poésie. Il observait chez Buson « une certitude de la conscience immédiate, sans arrière-pensée spéculative ». On peut penser ici à une forme d’illumination. En recourant aux mots, pour peu qu’ils ne soient pas travaillés par la conceptualisation, le poète accéderait à ce que Bonnefoy et tant d’autres désignent (c’est là un paradoxe) au moyen du concept de « présence ».

Dans mon petit laïus, je ne suis pas aventuré sur ce point des plus complexes. Si certains poèmes de Coppens répondent au vœu cher de Bonnefoy, à savoir la production d’œuvres poétiques éloignées de préoccupations « rationnelles », mais bien plutôt ouvertes à ce que l’on nomme l’ « ouvert », quelques poèmes du recueil de Coppens et la quatrième de couverture de l’ouvrage donnent à voir « un poète qui ne se contente pas de décrire dans son surgissement l’apparition du petit événement que serait, par exemple, un peu de brise venue rider la surface de l’étang. » Je viens de citer un passage de l’article publié dans Possibles.

En témoignent les deux petits poèmes suivants.

vanneur de vent
prêcheur de lune
moine ou soldat
identique mal de dents

*

lire sur l’eau
lotus de sang
innocence du bourreau

Comme il est impossible de lire un long article dans un événement dont le but est de présenter des résumés du contenu d’un ouvrage collectif, j’avais songé à rendre la parole au texte, à puiser dans le recueil de Coppens des morceaux afin de constituer un florilège représentatif de l’ensemble. Je me suis vite aperçu de la trop grande quantité des morceaux que je trouvais significatifs ou tout simplement très beaux. J’ai dû abandonner à leur jardin initial de très nombreuses fleurs. J’en ai néanmoins conservé quelques-unes que j’ai regroupées en tenant compte des traits les plus marqués du recueil. J’ai lu certains des petits textes qui suivent.  

POÉSIE

parcourir le pays
du paradis perdu
au monde à retrouver
chemin de poésie

J’ai suggéré à l’auditoire de méditer au propos de ce poème. Je n’ai pas mentionné ce qui suit. À mon sens, on retrouve ici une idée que ne renierait pas un Bonnefoy ou un Fernand Ouellette. La poésie offrirait l’occasion de renouer avec la préconscience propre au moment d’enfance. Souvent dans ses ouvrages poétiques, Ouellette évoque ce désir de retour, de retrouvailles. Quelque chose de précieux a été égaré au sortir de l’enfance. Le poème constituerait une manière de voie royale conduisant à cet état de conscience nouveau qui ravive la lumière perdue de l’enfance. Il me semble que Coppens formule à sa manière une préoccupation similaire.

NATURE

Dans de nombreux poèmes, le poète aborde les phénomènes naturels.

il fait encore nuit dans l’arbre
mais le plus bel oiseau
a déjà gazouillé

*

sur le balcon
le pot fleurit
d’un seul chardon
qui se prend pour un astre

*

une seule fleur
et j’oublie
que le vase est fêlé

HUMOUR

J’évoque l’humour de Coppens dans mon article et je n’ai pas omis de le faire à l’occasion du lancement de la revue.

à l’approche de la ronde
des enfants
la statue retient
sa feuille de vigne 

Voilà qui me semble bien pudique. Mais, question d’humour, Coppens peut parfois se montrer grivois. Dans le poème suivant, on voit un jeune homme éprouver quelque gêne à voir soudainement son petit bout de bambou croître démesurément.

cache-cache
dans la bambouseraie
un peu intimidé
le fiancé bande  

SENSUALITÉ

Mes relectures du recueil, alors que mon article avait été rédigé depuis quelque temps déjà, m’ont permis de réaliser que Coppens rend hommage à la vie, à la beauté, à l’amour. Un personnage féminin traverse son recueil. Je ne crois pas en avoir parlé dans mon article. Il s’agit d’Enjo. On rencontrera cette femme dans Azimut. Mais voyez plutôt. Est-moi qui suis trop sensible. Il me semble que les poèmes que je cite sous cette rubrique démontrent de la part de Coppens une manière de sensualité impressionniste.

printemps des gorges
fleurs mouvantes du kimono
l’amour à cueillir

Ces fleurs mouvantes sont ravissantes, je dirais même émouvantes de tendresse et de douce sensualité amoureuse.

regards de l’éventail
paravent des parfums
l’amour des femmes

MICRO-RÉCITS

En très peu de mots, Coppens fait tenir de prégnantes histoires, toute douleur contenue.

tu dors
avec la tache de vin
sur la lettre froissée
cent fois relue

*

soir de la vie
dans le jardin
une femme revient

*

attendre
derrière son regard
le remous des sentiments

Qui, à qui, écrit une telle lettre ? Le vin répandu comme une tache de sang. La solitude dans un lit. Et cette femme, on imagine qu’elle revient de loin, que du temps, celui de toute une vie, a passé. Puis, dans le silence, attendre l’écho de son propre silence ou de ses aveux, faute ou déclaration d’amour.

Ce sont là des fragments de notre monde. Des moments de nos propres histoires. Certes, l’Asie les colore, mais à coup sûr, l’on s’y reconnaît.

L’IMPORTANCE DU PROPOS

Coppens qui souvent dans ses ouvrages nous aura fait sourire n’est pas du genre à parler pour ne rien dire. Ses petits poèmes sont loin d’être insignifiants.

le silence qui me glace
m’a renvoyé l’image
d’un monde à déserter

*

le vent du soir
tourne les pages
des pensées qui s’égarent

*

de toutes les guérisons
mourir peut sembler sage
mais vivre a ses raisons

*

il regarde où il marche
sans savoir où il va
prudence de l’égaré

*

à force de rester
derrière sa fenêtre
il s’est perdu de vue

On voit rarement s’allier une telle gravité de sens à autant de légèreté de forme. Si en principe le kaïku et les types de poésie qui s’en inspirent ne pèsent pas lourd sur une légère feuille de papier, ils peuvent en revanche être porteurs de beaucoup de sens. Les poèmes de Coppens en témoignent … 

et tout particulièrement le dernier poème du recueil. Ce petit texte donne des frissons.

l’hiver s’isole
immobile est la flamme
au fond de ton regard

Louise Dupré : Exercices de joie : Poésie : Éditions du Noroît : 2022 : 142 pages

Note : ce billet a fait l’objet d’une publication dans la revue Possibles : V.46, N.02 – Automne 2022

Louise Dupré offre de livre en livre ce que nous attendons de la poésie, soit une parole prégnante, porteuse d’une vivante et patiente interrogation, témoignant posément de l’urgence qu’il y a d’intervenir dans le cours des choses, au cœur de la cité, au sein même de l’intime, alors que des malheurs terrassent inlassablement notre pauvre humanité.

Cette poète, pour notre plus grand bonheur, fait et remporte le pari de la limpidité. Ce n’est pas rien. D’ordinaire, afin d’embrouiller le regard, le nôtre et celui des autres, nous risquons de couvrir d’obscurité le peu de lumière que véhiculent nos propos. On craint dans le dénuement du poème de marquer la nudité de sa propre pensée, l’indigence de ses sentiments. La parole nue, que nul brouillage ne recouvre, petit oiseau commun dont le vol ne s’élève jamais très haut, semble incapable de remplir le mandat assigné au verbe poétique, incapable de nommer le nœud inextricable de l’existence. La simplicité serait impuissante à dire, à circonscrire la complexité des choses humaines. Et pourtant ! « Tu as délaissé l’éloquence pour les phrases simples ». Écrire le plus simplement du monde ainsi que le fait Louise Dupré, « écrire maigre/écrire pauvre », faire place aux choses qui tiennent à cœur, aller au plus près de nos vérités essentielles, puis, les ayant ressenties, analysées, les exprimer clairement, n’est-ce pas le meilleur moyen de voir la main de l’autre accueillir celle que nous lui tendons en recourant à la poésie ? Guillaume Asselin exprime dans Frondes ce très important souci de l’entreprise poétique, celui de la « main tendue » : « je fais de petits paquets de présence que je dépose le long des jours où j’erre en attendant qu’une main, un œil, une âme, une blessure s’en empare et les porte plus loin. »

Dans le livre que nous tend Louise Dupré, il y a don d’une telle présence. La parole est ici testamentaire. Elle s’offre à nous comme un présent. La poète a reçu de l’amour, elle rend de l’amour. Elle a reçu des coups, elle n’en rend aucun. Tournant sa détresse en enchantement, elle fait plutôt le don de ce qu’elle possède de plus cher, elle offre sa pauvreté. C’est en cela que sa poésie est si riche.

Je me souviens d’un titre de roman, Quelqu’un pour m’écouter. Son auteur se nommait Réal Benoît. Je le mentionne, car je crois que Louise Dupré est parvenue avec ce recueil et ses précédents à réaliser un tour de force — avec entre autres Plus haut que les flammes. Au plus près d’elle-même, la poète a inventé une voix qui chaque fois trouve réellement quelqu’un pour l’écouter. Aussi nombreux que nous soyons à l’entendre, c’est au creux de l’oreille de chacun et chacune d’entre nous que se dépose cette voix que rien jamais n’obstrue au passage depuis que la poète a « renoncé à écrire je. » Il faudrait consacrer une étude au « tu » dans les poèmes de Louise Dupré. Ce pronom chez elle favorise une très efficace forme de dialogue. C’est sans doute un dialogue que le « je » entreprend avec elle-même, mais c’est aussi un dialogue dans lequel s’immisce quelqu’un pour l’écouter.

Il nous arrive parfois de lire des ouvrages de poésie en nous demandant de quoi « ça parle ». Le référent nous échappe, le titre ne nous est d’aucun secours et le sens des vers que nous cherchons à lire tarde à se manifester, si jamais il finit par le faire. Ces livres procurent une expérience de lecture qui peut s’avérer enrichissante, si elle n’est pas divertissante. Exercices de joie n’appartient pas à cette catégorie. L’eau de ses poèmes est si claire que nous nous y baignons immédiatement. Or cette poésie n’a rien de simpliste. Elle témoigne d’une expérience de la vie qui n’est pas sans gravité. On ne s’exerce pas à la joie, si la joie déjà nous habite, s’il ne s’agit pas de l’apprivoiser afin de la faire sienne. Traiter d’une valeur (la joie), c’est aussi traiter de ce qui lui est opposé (la douleur, la détressse), c’est rendre compte aussi des zones grises rencontrées entre le noir déjà et la blanche clarté de l’aube : « tu lèves le regard/vers l’espérance de l’aube ».

Le monde déchiré dans lequel nous vivons « depuis le fond des cavernes » se montre implacable. La poète de ces Exercices de joie a depuis longtemps « renoncé au paradis », mais elle n’a pas baissé les bras. Elle continue de témoigner, de s’indigner ; elle s’inscrit encore et encore « dans l’humanité qui résiste sans hurler. » Louise Dupré ne hurle pas, mais elle se fait entendre et je le répète, il y a toujours quelqu’un de très nombreux pour l’écouter.

Parole d’apaisement, de réconciliation, théâtre crépusculaire, la voix murmure ici dans un quasi-silence, avant les aubes que d’autres connaîtront lorsque cette « petite vieille dont l’âme se réconcilie avec l’horizon couché » aura fini d’« habiter [sa] vie ».

Ce recueil est magnifique, émouvant. Une histoire de femme(s) s’y donne à lire en filigrane. On retrouve la présence d’une mère qui ressemble à celle du personnage central du plus récent roman de l’autrice. La mort est proche. Mais avant de partir, l’heure est à la joie, et « c’est maintenant ou jamais ».

Guillaume Asselin : Frondes : Poésie : Éditions Mains libres : 2022 : 114 pages

Note : ce texte a d’abord fait l’objet d’une publication dans la revue Possibles. V.46, N.02 – Automne 2022

Dès la dédicace — « Aux veilleurs, aux féroces //Aux pierres qui pleuvent / sur nos corps » —, nous entrons dans un univers où la souffrance consentie sera reine et maîtresse. Puis, le texte d’ouverture en toute logique poétique abonde dans le sens de la dédicace. Cette brève introduction, tel un argument, présente le programme de l’œuvre qui, bien qu’exemplaire en ses qualités littéraires, paraît secondaire en regard du processus d’introspection qu’y entreprend le poète. Le recours au poème apparaît chez lui comme l’instrument majeur d’une quête, laquelle sans le poème ne saurait cependant être poursuivie. La parole poétique, sans doute ici davantage que chez la plupart des poètes, me paraît indissociable de l’aventure entreprise par Asselin. Sa démarche fait songer à celle d’un Rimbaud qui réclamerait l’accès à un inconnu cette fois majoré, augmenté de la part la plus négative que l’inconnu puisse receler, celle que l’on dit maudite. Avec Asselin, nous ne sommes pas loin des verrues de « l’homme aux semelles de vent ». On se souviendra de la Lettre du Voyant : « Imaginez un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage. » C’est que le geste poétique chez Asselin consiste à se jeter corps et âme dans les entrailles de la Terre, dans le feu profond de sa nuit, convoquant et non fuyant la dévoration, appelant de tous ses vœux l’anéantissement qui s’ensuit. On verra là une épreuve d’épuration, un passage obligé par la perte et la souillure, dont finalement naîtra une certaine beauté, fleur du mal en quelque sorte, dont à la fin témoigneront la joie et la légèreté d’un corps dansant au-dessus de ses propres cendres.

De cette saison en enfer, l’exergue de la première section du recueil témoigne éloquemment. La citation empruntée à Henri Michaux provient de « Paix dans les brisements », titre qui conviendrait parfaitement au livre d’Asselin. Il y est question de « l’abandon de l’empire de moi », l’être est « éclairé par ce qui [l’] éteint. Asselin refuse pareillement la posture du sujet-maître régulant ses actions et pensées à partir d’un modèle préexistant, imposé par une loi externe. Il confie plutôt la gouverne de son esprit et de son corps aux instances de l’ombre, à ce qui est sombre lorsque justement l’esprit sombre au plus profond de ses abîmes, « éclairé, écrit Michaux, par ce qui m’éteint /porté par ce qui me noie ». Ces vers « corroborent » les derniers mots du poème liminaire : « Rien ne nous sera épargné quand trembler accomplit des miracles. » Du pire (les brisements) découleront les miracles de la paix retrouvée ou du moins appelée dans le dernier poème du recueil où se trouve formulé un souhait, où brille une lueur d’espoir : « J’aimerais que vivre nous arrive /plus souvent, que vivre arrive / comme une balle dans le cœur, / une charge de gnous à queue noire / au cœur du cœur. // On ne pourrait plus oublier / de danser. // Il ferait beau / jusque dans la peur. »

Mais avant « que vivre nous arrive », avant la danse, avant que le soleil ne rayonne au cœur de la peur, il y a, poème après poème, cette descente au plus creux de soi dont il faut préciser le comment et le pourquoi. J’ai laissé entendre le performatif, le « dire c’est faire » qui à mon avis est l’une des principales caractéristiques de la poésie d’Asselin. Or comment et pourquoi ce dernier écrit-il ? Son recueil répond à cette question.

Écrire pour lui est d’abord une affaire de débâcles, de chute, de descente. Il s’agit pour le poète de « dire / cette fête qui saigne / comme un couteau qu’on berce / au fond d’un puits. » L’oxymore joint les contraires. On dansera malgré la peur, la fête saignera et curieusement, à l’opposé du « bon sens commun », le couteau deviendra objet de notre attention et de notre tendresse : « Il faut aimer nos blessures, / les portes qu’elles ouvrent / au plus noir de nous. » C’est que le poème « n’est pas une parole, mais un silex, une effraction », d’où la langue souvent fracturée, fissurée, malmenée en ces poèmes puissants et fortement expressifs, assez proches de ceux qu’écrivit naguère Antonin Artaud. Il faut comprendre que notre auteur ne produit pas de jolis poèmes. Il se méfie du savoir et sans doute également du « savoir-faire poétique », préférant frayer lui-même sa voie avec des mots qui heurtent en lui tombant dessus dans le sens de la chute, car le poète garde présent à l’esprit le fort désir qu’il a de retrouver la bête qui sommeille au plus profond de son être. Il écrit : « Le cœur a bougé / dans la bête / que j’essaie / de faire exister. // Je n’ai pas besoin de savoir. // Juste de sentir. » Le thème de la descente est partout présent dans son recueil, il apparaît même dans les remerciements qui lui font suite, alors que le poète remercie une personne qui lui est chère pour la patience dont elle fait preuve « chaque fois qu’écrire commande et me vole, le temps d’aller au gouffre et de revenir. »

À quoi rime la poésie ? Chez Asselin, écrire, c’est « aller aux gouffres ». Tel Prométhée voleur de feu, le poète entreprend une quête : « Il y a des phrases égarées dans la chair / dont il faut savoir se séparer à temps, / des lignes de codes corrompues / à extirper de toute urgence / du corps profond / où trop d’entre nous / ne descendent jamais. // J’écris pour ne pas devenir le mort / du récit tapi en chacun, / mettre en garde / contre ce qui dort / collé aux bribes du roman / coincé dedans. » En plongeant au fond de soi, au risque de se noyer — et cela encore une fois n’est pas sans faire songer au Rimbaud de la lettre à Paul Demeny — il s’agit d’arriver à l’inconnu afin d’en remonter à la surface une forme de conscience, de connaissance.

Asselin est un poète moraliste, non pas moralisateur. Il est lucide. Çà et là, il recourt au mode impératif, s’adressant alors à un tiers ou au lecteur, voire à lui-même. L’impératif est, entre autres, le mode du conseil. Dans ce recueil où le mot « devoir » apparaît à quelques reprises (« Veiller ressemble à un devoir »), l’impératif manifeste une posture morale. On a beau vouloir s’en tenir au « sentir » de la bête première que l’on abrite au fond de soi, un « savoir » également nous anime. Lorsque le poète écrit « Apprends à te noyer dans plus grand / plus vaste, plus large », c’est l’expérience qui le fait ainsi s’exprimer. Et de conclure son poème en assurant son interlocuteur : « Tu sauras aller vers ta mort / et chanter, démasqué. » Tel est le sens du devoir.

Malgré leur fatalisme, les poètes maudits en viennent à appeler le bleu du ciel. Asselin écrit : « Nous sommes des aventures / sans fin, sans remède, / sans raison, sans issue. » Et encore : « On ne s’en sort pas, / on vit cassé, comme on peut, / bancal et trombe. » Malgré de tels constats, il écrit : « Une foi sommeille / dans les poubelles de l’histoire / que nous habitons / comme si nous n’y étions pas. » Cette foi aura le dernier mot dans ce recueil.

Au nom d’un idéal dont le poète ne dit pas tout, mais qui, à la fin, entraîne à la danse, le poète se confronte à ce qui l’anéantit, car « trembler accomplit des miracles » Dans l’un de ses très beaux poèmes, allant au-delà de la morale étriquée, conservatrice, à courte vue, Asselin recommande à son alter ego de rester « fidèle aux fautes qui tachent [ses] années. » Il poursuit : « Le blanc n’est pas une couleur humaine / mais le refus de tremper dans la gouache d’ici. / Exister n’est possible qu’à salir ton idée. » Ce poème se termine ainsi : « Comment te repentir / des failles qui t’enfantent? »

Asselin donne un mot d’ordre : « renonce les juges que la morale invente. » De même qu’il est une théologie négative, il existe une morale négative, une morale fondée sur cela qu’en creusant, ainsi qu’un couteau creuse une plaie, l’on fait surgir de ses propres entrailles.

Christophe Condello : Pieds nus dans l’âme : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : Collection Magma Poésie : 2023 : 90 pages 

On s’interrogera sur la pertinence d’un tel titre. Dans une brève préface, Chantal Bergeron le relie au célèbre roman du non moins célèbre Félix Leclerc. Ce dernier s’intitulait Pieds nus dans l’aube. La préfacière voit dans le titre de Condello un hommage au poète-chansonnier. Certains y verront peut-être un simple jeu de mots, mais attention ! Bien que la poésie de Condello entretienne fort peu de rapports avec l’univers du grand Félix, du moins dans sa facture, un tel titre n’a rien de gratuit. En toute conformité avec le recueil, il suggère le mouvement de la marche, l’idée de la quête. Les pieds ici sont nus, comme à la naissance. Ils sont débarrassés de l’entrave de la chaussure, c’est-à-dire, métonymiquement, des artifices que l’industrieuse intelligence de l’homme a conçus, l’éloignant ainsi de sa condition première, alternant celle-ci profondément.

Au-delà de la simple référence au titre de Leclerc, cette nudité des pieds évoque une pureté originelle, celle où l’enfant n’a pas encore été contaminé, ou si peu, par les appareils idéologiques qui, en quelque sorte, l’auront dénaturé une fois qu’il sera parvenu à l’âge adulte. Encore faut-il ici relier l’aube de Leclerc à l’âme de Condello.

L’aube inaugure chez Leclerc une ère nouvelle, celle où l’enfant s’ouvre au monde qui enfin s’offre à lui. L’âme, chez Condello, embrasse toutes les ères, d’hier à aujourd’hui, brasse les différentes époques pour mieux les ouvrir à l’avenir. Avec lui, ce ne sont plus des pieds nus qui s’aventurent sur des chemins de terre, sur la Terre des hommes, ce ne sont plus de simples pieds foulant le sol concret du monde physique et matériel, mais plutôt des pieds qui s’avancent dans l’univers de la conscience. Tout est affaire d’âme chez Condello. Or l’âme est libre voyageuse, apte à se mouvoir autant dans le passé de la préhistoire que dans l’avenir qui là-bas attend que l’homme atteigne ou non ce que l’on pourrait appeler son renouveau, sa renaissance.

L’âme du poète voyage librement. Mais je dis le poète, alors que ce dernier n’apparaît nulle part dans son ouvrage. Ses poèmes font plutôt place à une vaste collectivité. Le « nous » dans ce recueil, il est vrai, englobe le « je ». Mais mentionner un tel détail, celui de l’emploi du « nous », c’est souligner un phénomène important. Loin d’être insignifiant, ce détail révèle un souci d’ouverture, une volonté d’élargissement du propos à une objectivité plus grande que celle du seul individu qu’est un poète s’isolant au sein de sa seule histoire. Il conviendrait de s’attarder longuement à cette digression, je me bornerai à proposer qu’il soit tenu compte de cet aspect du travail de Condello, c’est que l’emploi du « nous » dans un recueil où la pensée est à ce point présente va de pair avec une indéniable rigueur intellectuelle.

Revenons à la liberté voyageuse de l’âme. Celle-ci circule dans toutes les directions du temps. Cela est clair d’entrée de jeu. Cette caractéristique, je veux dire cet aspect malléable de l’âme, apte à se mouvoir d’hier à demain, se manifeste dès les premiers vers du tout premier poème : « Nos ancêtres vagabondent / à nos côtés ». Par ailleurs, la musique que font entendre ces « troubadours » est « enceinte d’autrefois ». Le présent rencontre le passé et l’avenir : « Les chevaux de Lascaux / emportent le présent ». Il y a fusion dans la temporalité des événements qui jalonnent le parcours de l’humanité. S’il est déploré chez Condello que des traditions soient perdues, reste qu’il y a encore « un peu de nous / à naître ». Le poète écrit dans l’un des premiers poèmes que « nous aspirons […] / à nous changer / en mère en père / adoptés par leurs enfants ». Vers la fin du recueil, il réitère cette idée, à savoir « que nos fils autrefois / pouvaient devenir nos pères ». Sur ce point, il demeure constant. La conclusion du recueil reprend d’ailleurs cette idée. Avenir et passé se rejoignent dans un présent dominé par une certaine urgence : « Il est l’heure de la lumière / nous prenons la route / vers le nord / malgré les tempêtes / celles passées et celles à venir ».

La quête de Condello est toute spirituelle. Le poète parle d’un pays dans la direction duquel, pieds nus dans l’âme, nous nous sommes mis en chemin. Or, il prend bien soin d’indiquer qu’il s’agit-là d’ « un pays qui n’est pas un pays », nous rappelant ici à l’injonction implicite que nous adressent quasiment tous poèmes, à l’effet qu’il convient d’éviter de prendre leurs mots au pied de la lettre.

Si ce n’est un pays, qu’est-ce alors ? Ne serait-ce pas de cette belle et large utopie qu’il s’agit et que traduisent les mots suivants : « allant dans la patience / rejoindre le soleil » ? Ce soleil assurément étant celui tout immatériel qui éclaire notre âme, dans la direction duquel « à pas de velours » pieds nus dans l’âme nous nous sommes mis en route.

une nuit qui avance

chaque fois éblouie
par son évidence

vers la lumière

Dans un billet portant sur le précédent recueil de Christophe Condello, j’avais rapproché sa poésie de celle de Fernand Ouellette. Ici encore, bien que les écritures de ces derniers diffèrent, il y a dans leurs propos d’évidentes similitudes, à commencer par la dimension spirituelle, chrétienne chez l’aîné, mais, chez le plus jeune, indéterminée au niveau de ses allégeances. Lorsque Condello écrit que « Chacune de nos avancées / cherche le lieu / de notre enfance », il exprime un sentiment, une idée que Ouellette ne désavouerait pas.

À la dimension spirituelle s’ajoutent chez Condello des préoccupations qui ne l’éloignent en rien de notre monde actuel et immédiat. Bien entendu, son projet spirituel n’en est pas le moindrement déconnecté, car s’il appelle l’heure bienheureuse de la lumière, s’il désire « rejoindre le soleil », son projet concerne alors « notre entière (r)évolution ». C’est un projet qui s’incarne concrètement, une marche vers le progrès, à tout le moins une progression de notre marche sur la voie de cette (r)évolution. Il cite Michel Foucauld : « C’est le lien du désir à la réalité qui possède une force révolutionnaire. »

Aussi Condello parle-t-il des dangers réels qui menacent notre monde. Il réfère à la menace climatique, aux enjeux environnementaux, au poids qu’ils font peser sur l’humanité, mais également sur la psyché de chacun d’entre nous, ce à quoi s’ajoutent les maux idéologiques. Dans un poème, on peut lire que « l’apocalypse actuelle […] dévore notre intérieur ».

Condello excelle à suggérer.

À la mer
un tesson de bouteille
tout ce qu’il en reste
le message est puissant
sans message

Toujours sur le sujet de l’environnement, il écrit :

Généalogie déforestée
Nous avançons
Par un pas de recul

Tout est discret chez ce poète. Dans sa grande sobriété, son écriture se montre efficace à exprimer et communiquer ses messages. Ses poèmes ne sont pas des tessons de poèmes. Chacun recèle une pensée claire que tout lecteur attentif saura méditer. Si une seule image de ce beau recueil peut paraître incongrue, et je cite « Étendus comme des rivières / les bras familiers / de nos aînés / bombent le torse », combien d’autres, et j’entends ici qu’elles sont nombreuses et pertinentes, relèvent d’une sensible et savante connaissance de l’art du poème ! Une telle maîtrise est plutôt rarissime.

Pour ma part, j’applaudis aux passages suivants :

« l’ombre qui court derrière une ombre »

« le bord du silence / où la falaise colossale / de nos faiblesses / neige »

« couteau qui rarement sera tenu / responsable / de l’arille qu’il tranche »

« sur le rivage / aujourd’hui en guerre / échouée / peut-être perlera / une apothéose »

Fernand Ouellette : L’Inoubliable – Chronique III : Poésie : Les Éditions de l’Hexagone : 2007 : 219 pages

Ce n’est pas sans trouble
Que je m’établis dans l’aura
D’une pareille présence, décryptant
L’inaccessible,
Avec une écriture avant tout conviée
Au dévoilement,
À l’innocence la plus nue.

                                      Fernand Ouellette

Les outils dont je me sers dans cette lecture de L’Inoubliable sont des plus rudimentaires, comparables à de simples scies, marteaux et tournevis. Les termes appropriés, exacts, pointus, les mots savants dont l’utilité m’apparaît pourtant indiscutable, si je les ai un jour utilisés, il y a belle lurette que j’ai cessé d’en faire usage. Depuis, des méthodes d’analyse nouvelles ont sans doute remplacé celles dont naguère je me serai plus ou moins servi. C’est donc à titre de poète et non de critique littéraire que je vais à la rencontre de l’œuvre de Fernand Ouellette. J’ajoute que la rigueur la plus élémentaire exigerait que j’accorde plus de temps et surtout plus d’une lecture à l’analyse d’un recueil aussi puissamment médité que celui-ci. Pour l’heure, je me contente de livrer quelques pistes de lecture, je propose des interprétations sur lesquelles je souhaite éventuellement m’arrêter plus longuement afin d’en vérifier le bien-fondé. Bien que j’aie lu attentivement le recueil, il m’est impossible dans un bref commentaire de rendre véritablement justice au travail de son auteur.

Ce qui me frappe tout d’abord a trait au sacré. Il est apparemment davantage présent dans cette troisième chronique que dans les précédentes. Il ne sous-tend pas que le propos, il me paraît moins être le socle discret sur lequel reposait le « message » du poète dans les premiers tomes. Ce socle s’expose au grand jour plus que jamais. Il se manifeste expressément, nommément, et le poète affiche alors à découvert sa totale adhésion au dogme du christianisme. Ai-je tort de croire qu’avec cette ultime chronique le sentiment religieux chrétien est, du moins dans les poèmes de l’auteur, plus marqué qu’auparavant ?

Dès les premiers poèmes de l’ouvrage, nous sommes en tout cas frappés par la récurrente utilisation du vocable chrétien. L’auteur y avait puisé de manière moins ostensible dans ses précédents ouvrages poétiques, mais avec la troisième chronique tout se passe comme s’il désirait le plus clairement possible préciser à quel camp il appartient. Il semble tenir à situer de façon très affirmée sa spiritualité dans le cadre de la foi chrétienne, celle de son enfance, majorée il est vrai par l’expérience et la conversion qui fit l’objet de son essai, Les dangers du divin, publié quelques années avant que ne paraisse l’impressionnante somme que constituent les trois tomes de L’Inoubliable. C’est donc en recourant au lexique chrétien que cette fois, plus que jamais, Ouellette met les points sur les i, de sorte que nul ne pourrait dès lors songer en le lisant à lui attribuer une vague spiritualité poétique ouverte aux caprices de l’inspiration et du sentiment, une spiritualité du genre Nouvel Âge. Non, désormais, sa foi est clairement exprimée.

Le poète parle des « auras aveuglantes du Thabor », il évoque la « résurrection prochaine », parle du sépulcre déserté, du verbe qui a « enluminé le Sinaï ». Il mentionne « les vœux de Zachée », un personnage converti par Jésus. Au cœur de cette chronique, le Christ est plus que jamais présent.

Il suffit d’espérer en celui
Qui déjà a fait le voyage. Déborde
De tendresse pour tout ce qu’il convie.
Qui est venu, qui est reparti,
Qui est revenu … 

Dissipant tout ambiguïté, le poète recourt à la majuscule. L’emploi qu’il en fait ne laisse planer aucun doute sur le surcroît de sens que gagnent alors les mots pareillement auréolés. Ainsi peut-on lire les énoncés suivants : « Certaines lueurs pâlies du Royaume », « la douleur […] / Est adoucie par Celui / Qui veille. » , « Musique des flammes / Scandée par l’Amour. » , « Je vais sereinement avec le Ressuscité » , « le cœur tend vers la gloire / De Celui qui se rend présent. » , « L’unique Esprit demeure, consolant » , « en quête de l’Unique ». Ce ne sont là que quelques exemples du type de discours que tient Ouellette, de la place qu’y occupe la majuscule.

La périphrase sert également à désigner la personne du Christ : « le Seul qui parle », « Celui qui me soutient ».

Le vrai pèlerinage alors peut se poursuivre
Parce qu’il a d’abord été tracé
Par le Seul qui parle … 
Sans mesurer prudemment les distances …
Mais il suffit d’une déchirure,
D’un instant séparé
De Celui qui me soutient,
Pour que mon esprit grince
Au bord de l’invisible,
Face à son propre abîme,
Face au miroir que lui renvoie
Le malheur de ne pas être.

Parfois, Ouellette omet la majuscule alors que de toute évidence il réfère au divin, ou alors, comme c’est le cas dans l’exemple suivant, au Christ lui-même. À « celui », il eût pu tout aussi bien mettre ici une majuscule.

Car celui qui est toujours parmi les hommes
 — En agonie, disait Pascal —
Se maintient, malgré eux, pour eux,
Présent, offert.
Et continûment, abondamment,
Ranime en eux la bienveillance du matin …

Si comme par le passé l’auteur fait référence à de nombreuses reprises aux mythes anciens : « Et je vais comme Diogène / Avec une lanterne chercheuse / Pour mieux trouver la lumière » ; si dans ses poèmes apparaissent, entre autres, Icare et Orphée, se trouvent à nouveau également conviées, tout comme dans les autres chroniques, certaines grandes figures de la Bible, mais cette fois en plus grand nombre, je crois, ce qui reste à vérifier : « Par l’esprit de Job qui m’allège, / Évide mes os, comme ceux d’un oisillon, / Et féconde le chant. » Et « Moïse a dû en être gravement secoué » , « Le cortège des écorchés, des espérants, / Depuis Adam, continue son ascension. » Élie, Jacob, Isaïe et d’autres personnages de la Bible apparaissent çà et là dans le recueil. Leur présence renforce le cadre, consolide le socle, qui cette fois-ci est objectivement manifeste, sur lequel repose la montagne, j’allais dire la montagne métaphorique que gravit le poète.

Son ascension vers les sommets ne se fait pas sans difficulté. Comme dans les premières chroniques, les obstacles obstruent sa voie. À commencer par le jugement que portent sur lui les témoins de son aventure spirituelle, dont certains sont des êtres de surface. Ouellette réfère souvent à ces derniers, Il parle de leur « indifférence totale ». Il fait part des sarcasmes qu’on lui adresse — « l’éveillé » est l’objet de leur réprobation. Eux vivent en cédant à la séduction des leurres, tandis que le poète tente désespérément de se libérer des plaisirs faciles et des joies factices.

Il y a là, par ailleurs, des forces moqueuses et dénigrantes qui manifestent leur hostilité : « Tout est manière grossière, rusée, / De ridiculiser ce qui tend à la vision première, / Ce qui appartient à l’or / Du halo divin. / Ce qui s’accomplit en chantant léger / Dans les hautes clairières de l’enfance. » Il y aurait beaucoup à dire sur l’enfance, l’origine et le commencement. J’y reviendrai.

Certaines formes d’hostilité sont plus pernicieuses, car elles se logent au fond de l’âme du poète et y font œuvre de destruction. C’est « la nasse des attraits, / Des formes qui miment la plénitude ». Ou encore les sirènes et les miroirs aux alouettes. Ouellette souligne la « rutilance du vide / Plus mensongère […] / Qu’un miroir aux alouettes ».

Je vais en aveugle
À la poursuite de ce qui m’éblouit,
Non sans maléfices des regards alentour

Ces derniers vers sont extraits du poème TRACÉ DES SPIRITUELS. On y peut lire ce qui suit : « Je ne parviendrai guère à rassembler / Mes proches en plein midi, / À ranimer la braise du cœur, / Ni à supprimer le vertige des hauteurs … / Proches qui trop souvent perdent pied, / Ne vont nulle part par tant de traverses / Qui les déroutent … »  Il ne s’agit pas ici à proprement parler de forces hostiles, mais cette impuissance du poète à rameuter ses proches accentue le sentiment de marginalité qu’il éprouve. Il est seul ou presque dans sa quête, incompris si l’on peut dire, ayant peu d’alliés, exception faite des mystiques et des exégètes qu’il cite, ou encore de la présence des anges. Dans ces circonstances, voici le poète confronté aux spectres des tiraillements intérieurs, en proie à ses propres démons. « Ce n’est pas sans péril que je me hasarde / Vers l’extrême, l’irréalisable, / Le bel, illuminant après-déluge, / Vers la courbure que choisit ce qui veut advenir … » Est-ce là ce que Ouellette appelle « les dangers du divin » ?

Dans un poème, il écrit : « Non sans qu’une pareille proximité, / Ou plutôt le danger d’un accroissement / Subit de la conscience / Ne me rudoie, ne me mette en péril. » Et encore : « Quand l’Infini me laisse vif, / Et disparaît à la limite sans limite / De lui-même, / Il y a moins d’obscurité en moi, certes, / Mais la joie se change / En solitude tangible, persistante, / Parfois dévastatrice. »

Les dangers du divin me semblent pouvoir être mis en relation avec le phénomène des alternances à l’œuvre dans la quête de Ouellette, alternances inhérentes à sa quête impliquant moult hauts et bas. Le poète, exalté, par l’âme et la pensée gravit les plus hauts sommets de l’espérance, mais il s’ensuit un abattement, une sorte d’épuisement, voire de découragement. Ce phénomène s’observe ici, mais il se retrouve également dans les autres chroniques, ainsi que dans les tout derniers recueils du poète. S’il ne s’accentue pas dans ces derniers, ce qui resterait à vérifier, il ne perd en tout cas rien de sa véhémence. À dire vrai, je crois que dans Vers l’embellie les abattements qui suivent les moments de gloire, les obscurités qui succèdent aux illuminations sont plus marqués. C’est que le poète a alors perdu un être cher. L’absence de ce qui fut visible, présent au cœur des heures vécues par le poète, l’absence de l’être de chair le heurte vivement à travers la disparation de ce qui fut concret, et non abstrait ou invisible, insaisissable comme Dieu ou les anges dont la présence a toujours été pour lui une adorable vue du cœur et de l’esprit, un frisson ressenti au creux de son âme. La douleur du deuil dans les recueils consacrés à la mémoire de l’épouse opère un déplacement. Le poète ne souffre pas uniquement dans son rapport à Dieu. À cette souffrance première s’ajoute dans l’étroitesse de sa vie d’homme la souffrance créée ultimement par le vide évident, et qui saute aux yeux de qui constate une absence dans chaque pièce de la maison, absence qu’a laissée derrière elle celle qui, de ce fait, est plus que jamais devenue l’Absente, voire l’Unique, ravissant ainsi à Dieu la majuscule qui jusqu’à présent était le seul et unique « Unique » doté de cette capitale.

Si la mort de l’épouse accuse l’écart ressenti par le poète alors qu’il quittera à nouveau les hautes sphères de l’espérance, pour bientôt s’effondrer dans les abîmes du désespoir, ce phénomène d’alternances, de bipolarité, se rencontre également à travers les trois chroniques.

Il arrive que l’odyssée
Cesse brusquement.
Que le tumulte intérieur attise l’effroi,
Brouille les lointains …
Et je retombe face à la détresse,
Celle du monde qui a été proclamée,
Ou vacille, m’enfonce
— Comme Pierre s’avançant sur l’eau
S’était mis à couler.

Fort différent des poèmes typiques de l’œuvre de Ouellette, le poème intitulé PETIT GUIDE DE PARCOURS contient des recommandations adressées pourrait-on dire à un futur aventurier de l’expérience spirituelle. Le poète « conseille » celui qui voudrait s’acheminer sur la voie menant à l’embellie.

Tourne-toi vers l’incantation,
Vers le méditant qui jamais
Ne quitte du regard le maître.
Affronte avec lui le vertige
De l’innocence.
Ainsi tu suivras, ailleurs,
Un vrai parcours, t’approcheras
Du gouffre sans défaillance,
De la façon vive, imprévisible
Que tu gravis un poème
Ou t’engages sur un fil.
Il s’agit là, peut-être bien,
De l’unique démarche
Pour que la lumière enfin apaise le jour,
Et tes impuissances, tes peines,
Tes souvenirs déchiquetés,
Les monstres de la nuit.

Le poète parle ici d’un « vrai parcours ». Notons l’utilisation qu’il fait de l’épithète « vrai ». Ce mot est récurrent dans les poèmes des trois chroniques : « vrai réel », « réel véritable », « vrai commencement », « vrai silence », « vraie fissure », « vrai déploiement », « vrais carrefours », « vraie voie », etc. Si ce mot est à ce point fréquemment utilisé, c’est que Ouellette cherche justement à parler vrai. Ce n’est pas qu’il détienne la vérité. Encore moins cherche-t-il à imposer celle qu’il a faite sienne. Mais il tient ardemment à cette vérité. L’éveillé est celui qui a en quelque sorte été choisi, élu par la vérité divine. Dès lors, il s’agit pour lui de témoigner de sa vérité « Avec une écriture avant tout conviée / Au dévoilement, / À l’innocence la plus nue. »

Un des poèmes du recueil suscite un certain questionnement. Dans FEUX DU LANGAGE, le poète s’adresse explicitement à un interlocuteur qui pour nous est inconnu. Un proche peut-être, puisqu’il le tutoie. Il déplore que cet être soit en quelque sorte coupé de l’amour, mais de quel amour s’agit-il au juste ?

Si seulement une pareille plainte
Pouvait sonner comme un glas,
Ou bleuir, ou s’amuïr !
Ou se mettre à exulter
D’apaisement et d’espérance !
T’éveiller toi qui n’aimes plus …
Je resterais bien attentif,
Cueillant les regards, les intonations,
Et m’en irais là-bas contre l’horizon,
Contre le matin, en m’abandonnant
Aux grandes lumières qui me submergent.

On peut penser que le verbe « éveiller », substantivé dans la strophe précédente (« seuls les éveillés maîtrisent »), a trait à l’ouverture, à l’accueil fait au divin par ceux qui justement ont été touchés par la grâce. Avec « toi qui n’aimes plus », le poète, me semble-t-il, renvoie à une coupure, à un abandon de la foi. La personne aimait autrefois, maintenant elle n’aime plus. Le poète s’était préalablement exclamé en ces termes : « Bientôt, entre les quatre murs de la mort / Quels vocables vais-je encore préserver pour toi ? » Visiblement, le poète déplore une distance s’accroissant entre lui et l’autre à qui il s’adresse. Lui aime encore, alors que l’autre n’aime plus.

Mais, pensera-t-on, si existe ce que nous appelons le « je » de l’écriture, ne saurait-il y avoir également en son vis-à-vis un « tu » de la lecture, c’est-à-dire une instance plus ou moins composite, faite d’identités multiples et aléatoires, que se fabrique le sujet écrivant, un interlocuteur tout aussi fictif que le « je », de l’écriture, un autre miroir en face du miroir « je », un autre sujet présent dans le système de la représentation et de la pensée ?

Ne nous situons-nous pas ici dans le domaine de la littérature ? Oui, nous y sommes tout à fait. Mais avec Fernand Ouellette, comme je l’ai mentionné dans une étude précédente, il n’y a pas de « je » de l’écriture ou si peu. C’est que ce poète fait toujours corps avec la personne qu’il est. Chez lui, le jeu de l’écriture n’est jamais tout à fait un jeu. De la même manière que le « je » de ses poèmes correspond à sa propre personne, le « tu » chez lui renvoie, peut-on penser, à des personnes réelles, un ami, un proche, ou alors ce peut être le lecteur, un lecteur imaginaire, sorte de poupée gigogne renfermant une diversité d’interlocuteurs — je parle ici de ce « tu » de la lecture.

Il y a justement dans le recueil quelques rares poèmes adressés à un « tu ». Le titre de l’un d’eux est LE BIEN-AIMÉ . Ce titre, comme on le réalise à la toute fin du poème, désigne la personne du Christ. Le poème est dédié à Lisette. À l’époque de la publication de L’Inoubliable, Lisette, la femme du poète était encore de ce monde. Si, comme je le crois, le « je » correspond ici encore une fois à l’auteur lui-même, nous pouvons conjecturer que le « tu » pour sa part correspond ici à sa compagne, la dédicataire du texte. Ce poème apparaît donc à la fois comme appartenant au domaine privé ainsi qu’au domaine public. La dédicataire en aura possiblement fait une lecture différente de celle entreprise par le lecteur anonyme qui serait peu au fait des œuvres de Ouellette, dont certaines pour ne pas dire de nombreuses sont de l’ordre de l’autobiographie. Un tel lecteur serait forcément incapable de prendre vraiment la pleine mesure de la portée de ce poème. Encore une fois, les œuvres de Ouellette procèdent d’une « écriture avant tout conviée / Au dévoilement, /À l’innocence la plus nue. » Ce qu’on y trouve est fidèle à ses émotions, sentiments et pensées. Bien entendu, et on me pardonnera cette tautologie, un poème demeure toujours un poème, est comme le soulignait Valéry un dispositif dont chacun use à sa manière. Un poème de Ouellette ressemble à une montagne. L’imaginaire et le symbolique en constituent l’ubac et l’adret. Le poète s’aventure sur cette montagne sans fard ni déguisement. Tel qu’en lui-même. 

C’est au sommet du poème, dans les hautes sphères de la montagne que s’accomplira la rencontre ultime.

Un jour, nous serons fin prêts
Pour l’incandescence.
Accueillant l’ouverture
De même qu’on se tourne
Vers le matin levant …
Nomades soumis à l’implacable des heures,
Nous retrouverons une extase entière,
Une présence incorruptible
Comme à l’origine.
L’ange nous reconnaîtra, viendra vers nous.

Dans le poème intitulé DE L’ORIGINE, on peut lire que bientôt l’humain « Sera descellé et retournera / À la féerie du mémorable ». Le mémorable correspond à l’avènement originel, est ce que Fernand Ouellette appelle l’Inoubliable, est la source première. À la fin sera le commencement qui n’a de cesse, l’homme adviendra à l’être plénier qu’il souhaitait enfin devenir : « il deviendra un être / Finement formé, Un trille de cristal / Tel que voulu par la musique de l’origine. »

Bientôt le monde va se recomposer
Comme se déploie une symphonie.
Puissante, parlante de tous les timbres
Que le soleil façonne, raffine depuis l’origine.

On croira lire dans L’Inoubliable des textes de nature plus ou moins ésotérique, voire des œuvres de pur délire. Ouellette n’évoque-t-il pas un lac irréel, une « mer invisible » ? Ne se dit-il pas dans « la proximité des crêtes invisibles » ? Ceci paraît insensé. Ce sont, croira-t-on, lubies et inventions poétiques. Et en effet, c’en sont. Car ces crêtes invisibles à dire vrai ne sont que pressenties, sont figures de la vaste allégorie que propose le poète afin de traduire, en images, la progression de son parcours, les étapes de sa quête.

Dans le poème où figurent ces « crêtes invisibles » ( BIBLIQUE III), le poète rapporte les propos de l’homme de Nysse, dit le Père des Pères, un théologien et mystique. L’être « va / de commencement en commencement, Sans fin […] / Dans l’espace sans limites. » Il faudra s’arrêter à ces propos auxquels font écho les vers suivants d’un autre poème : « Ah ! le commencement / N’a peut-être jamais cessé ! Imprégnant sans cesse la terre / Pour sans cesse la ressourcer ? »  Notons pour l’instant que ce poème possède une chute impressionnante : « Dès lors il devient possible / […] d’escalader la sainte montagne, / Charbon ardent dans la bouche, / En mangeant le Livre / Pour mieux parler à L’Innommable. »

Dans ces inventions poétiques, la musique, les beaux-arts et la poésie jouent un rôle important. Hölderlin, Novalis, Marina Tsvetaïeva et d’autres créateurs apparaissent dans certains poèmes.  

À nouveau le vif du présent
Pouvait accorder, comme par miracle,
Le regard des peintres
Avec le ruissellement des montagnes,
Les mots du poème
Avec les nuances des faîtes,
Et le son des musiciens
Avec les membranes toujours vivantes,
Loin au fond de l’univers,
Qui transmutent l’ampleur du monde.

Les arts dans leur part de spiritualité participent de la vision du poète, en sont partie prenante, nourrissent son propre témoignage spirituel. Les arts d’hier et d’aujourd’hui constituent des apports à la pensée en mouvement du poète, viennent en quelque sorte étayer ses sentiments, et cela, ils le font conjointement avec la nature : « Le lierre monte avec ivresse, / En recherchant l’au-delà du mur. » La nature tout comme les arts s’agence avec le discours du poète, le colore, le corrobore. Elle s’en fait l’alliée en se pliant, en se liant à son discours, en l’illustrant.

Parlera-t-on ici de l’imaginaire ou plutôt du symbolique ? Ouellette est un poète qui sent et pense en images. Par des images, il traduit en paroles approximatives et suggestives des phénomènes qu’il appréhende à partir du point de vue qui est le sien, celui d’un homme terrestre condamné à ce qu’il appelle sa propre étroitesse. Lui qui évoque à plusieurs reprises le « vrai réel » ou encore, le « vrai commencement », est conscient des limites du verbe. Il a beau confier au poème la tâche d’exprimer les visions, il sait que ces visions ne sont que partielles, que vues de l’esprit. Son rôle, lorsqu’il s’engage sur la voie du poème, est de traduire la vision imparfaite qu’il se fait de ce qui l’attend, ce commencement au-delà, par-delà les sommets qui frôlent ce qu’Hölderlin identifie comme le bleu adorable. Il écrit :

Je me suis vu en marche, certes,
Mais dévalant un versant
Pour mieux apercevoir
Au tournant, un peu plus bas,
Tout ce qui bordait le lac
Irréel d’éblouissement et de cygnes.
En irradiation concentrés,
À peine sortie du matin.

Le lac irréel est rêvé, fantasmé, et ses cygnes ne sont justement que les signes du sublime. Tout irréel que soient ce lac et ces cygnes, de même que l’éblouissement produit par le simple fait de les halluciner, cet irréel traduit ce que l’on pourrait très justement appeler le réel absolu.

J’étais devant une fresque ineffable
À laquelle parfois
L’âme réussit à s’accorder
Lorsqu’elle est seule avec l’or,
En avancée
Dans le champ divin.

Le poème dont ces vers sont tirés s’intitule « Songe ». Après avoir rêvé, divagué, une fois revenu à la réalité, le poète confesse que dans les jours qui suivirent « La cime amplifiait son attirance / Avec des cuivres en joie …  /Et la grande image n’en continuait que mieux /De me consumer. »

Dans LA BARQUE, le poète parle du « grand commencement », du jour sans heures qui viendra après sa mort. Il dit recourir à « des images jubilantes » afin de témoigner de ce « qui rend possible l’advenir / En [lui] d’un autre jour. »

Cet autre jour, depuis la position terrestre d’un être de chair, est invisible, comme parfois le sont la mer et la montagne. Le seul recours possible afin de pallier cette impuissance de l’esprit est le recours aux puissances de l’imaginaire. Le poète poursuit, cet « autre jour », il s’agit de « L’imaginer depuis / Le songe, l’enfance. » Et un peu plus loin dans le poème, il écrit : « C’est en refaçonnant le passé, / Soupesant son ampleur prophétique, / Que j’essaie de sonder le futur. » Le poète qui cherche à dire la vérité nue n’a d’autre moyen pour voir la vérité invisible que de l’imaginer, non uniquement par ses propres moyens, mais en puisant aussi dans la longue tradition transmise par les Saintes Écritures et les témoignages des exégètes et autres mystiques, remontant à l’occasion à une imagerie d’emprunt telle « une nuée de colombes ».

Chez Ouellette, le travail de la foi et de l’espérance s’exprime en poésie. Il s’effectue à même un imaginaire propre au rêve en se ressourçant dans les forces vives et les facultés d’ouverture et d’enchantement propres à l’enfance. Imaginer, c’est entreprendre une œuvre de recréation, de traduction, d’approches approximatives et inventives. En un mot, la voie que tente de se frayer le poète est indissociable de son imaginaire. Tout voyant en cela est un aveugle apte à recréer des lueurs pressenties dans l’obscurité. Ce sont des lueurs adventices, elles viennent d’une illumination première dont la mémoire a été oblitérée par cela que Ouellette appelle les heures, celles qui après l’enfance imposent les limites rencontrées dans la quotidienneté. Lueurs adventices en cela qu’elles précèdent en imagination la Lumière du commencement futur et éternel auquel aspire le croyant.

Fernand Ouellette : L’Inoubliable — « Chronique II » : Poésie : Éditions de l’Hexagone — Collection L’appel des mots : 2006 : 269 pages

Voici vraiment l’instant du départ,
De l’éveil, du verbe.

Il n’est pas exagéré d’avancer que l’ensemble de l’œuvre poétique de Fernand Ouellette, mais il conviendrait plutôt d’évoquer sa vie tout entière, se déploie sur deux grandes périodes distinctes l’une de l’autre. Un événement central, déterminant et fortement significatif, partage en deux volets l’existence, et de ce fait, la production littéraire de l’écrivain. Ces deux pans de l’œuvre, comme nous le verrons sous peu, sont non seulement marqués dans le temps, mais ils le sont également sur le plan des visées du poète. À ses quêtes premières succédera désormais une seule et essentielle quête, laquelle sera sa dernière. Comme je l’ai mentionné déjà dans de précédents commentaires, cette ligne de partage correspond au passage qui voit Ouellette, poète chrétien, se métamorphoser en chrétien poète. C’est en ces termes que lui-même décrit le poète qu’il fut naguère et celui qu’il est finalement devenu après sa rencontre avec Thérèse de Lisieux. Suite à la publication de Je serai l’Amour, ouvrage dans lequel l’auteur retrace ce que dans le sous-titre il identifie comme ses trajets avec Thérèse, le poète tout d’abord et durant quelques années rédigera essentiellement des essais à caractère religieux ou spirituel. On peut évidemment faire exception du recueil de poèmes qu’est Au delà du passage, mais il me semble que les textes que l’on y voit réunis auraient pour la plupart été écrits peu ou prou avant sa rencontre avec Thérèse, à tout le moins avant la conversion du poète, avant son retour à la pratique religieuse, de sorte qu’après le livre sur Thérèse, c’est avec L’Inoubliable que s’effectue un plus significatif retour à la poésie.

« Chronique II » le confirme amplement. À ce stade-ci de ma recherche, mais ce n’est qu’une intuition, il me semble que la poésie de Fernand Ouellette gagnera en unité ; elle gardera le cap, visera un seul et même point, celui de la rencontre avec l’Unique. Dans son inspiration, le poète ne se laissera plus séduire par certains thèmes qui continueront néanmoins de lui demeurer chers, ne se laissera plus divertir par des intérêts autres que ceux directement liés à sa quête. Si, par exemple, dans Au delà du passage il a pris plaisir à célébrer les peintres et les musiciens qu’il chérit, c’est désormais sans jamais plus s’éloigner des préoccupations dont déjà ce recueil faisait part (avec des poèmes où, comme il l’écrira bientôt dans Autour du temps « la soif de l’Unique » était exprimée) qu’il référera à des sujets connexes, que ce soit la peinture et la musique. Avec le grand cycle de L’Inoubliable s’amorce une entreprise littéraire et spirituelle dont la continuité est franchement remarquable. Cette continuité est telle qu’entre les différents poèmes qu’on rencontre dans cette œuvre les différences sont si peu marquées que l’on pourrait croire que le poète d’un poème à l’autre se répète. C’est que jamais il ne perd de vue le projet qu’il s’est fixé, toujours et constamment il y revient, l’exprime en réaffirmant sa volonté de le mener à terme quelque obstacle que la vie puisse lui opposer.  

Qui se penche sur l’œuvre poétique de Ouellette parue au siècle dernier, tout juste avant la rencontre avec Thérèse, pourrait être frappé par une certaine variété. Le poète, certes, a toujours vécu, écrit et senti au sein d’un univers fortement imprégné par la figure du Christ, ses préoccupations spirituelles ont toujours plus ou moins alimenté ou contrarié ses désirs, sa psyché, son imaginaire, mais il abordait d’autres thèmes, ceux de l’amour et de l’érotisme notamment. De même sur le plan de l’esthétique, un poème de Ouellette pouvait difficilement se confondre avec les poèmes d’un autre écrivain. Les siens, quoiqu’une même voix s’y fît entendre, pouvaient sur le plan formel se distinguer davantage les uns des autres. Une volonté de modernité, de rupture avec un certain ronron poétique jugé par trop suranné, le conduisait-il à expérimenter et à découvrir des formes nouvelles ? Sous l’impulsion d’un Varèse et dans le prolongement de ce qu’avait pu déposer en lui la poésie de Jouve, le « Quatuor climatisé » de Séquences de l’aile et maints poèmes du Soleil sous la mort, je pense, entre autres à « 50 mégatonnes », explorent les diverses avenues que la poésie moderne pouvait alors offrir à un poète et lui inspirer quant à sa propre inventivité. Les poèmes de Ouellette n’allaient évidemment pas dans n’importe quelles directions, mais ceux qu’il produit depuis L’Inoubliable privilégient une seule et même direction ; le poète pour s’engager dans la voie qu’il a choisie a opté pour une écriture dont l’unité est l’une des principales caractéristiques. Il serait certes erroné de dire que son écriture est linéaire ou univoque, elle est plutôt « une », se poursuivant, fidèle à elle-même, fidèle à cette voix dernière que le poète a trouvé dans le prolongement de ses voix premières. C’est une voix qui au fil des poèmes nous devient de plus en plus familière. Même dans ce qu’elle peut avoir parfois de plus étonnant, cette voix nous parle un langage que j’oserais dire clair. Ouellette n’est pas un auteur sibyllin. Bien entendu, sa culture est vaste et il y puise à l’occasion, ce qui risque de déstabiliser certains lecteurs qui manqueront de saisir la portée de références relatives aux peintres et musiciens, ainsi qu’aux figures mythologiques qui émaillent quelques poèmes. Bien sûr, le poète rend compte d’une expérience, d’un parcours qui n’a rien de terre-à-terre. On croira alors que sa poésie est hautement intellectuelle, je dirais plutôt qu’elle est hautement spirituelle. J’ajouterai qu’elle est tout à fait accessible pour peu qu’on se donne la peine de l’entendre et de s’engager, du moins dans la lecture, à la suite du poète en le suivant tout au long de son parcours.

La pratique de Ouellette en est une d’expérience, d’exploration. Chacun de ses poèmes participe d’un même parcours ou à tout le moins le commente, telle une stèle marquant ainsi depuis la station où dans l’écriture se tient le poète une manière de chemin de croix ; chaque poème correspond alors au point où le poète en est dans ses réflexions, dans ses pérégrinations ou avancées dans ce qu’il appelle l’invisible. Les poèmes de Ouellette offrent, partagent cette expérience, de sorte qu’on pourrait entreprendre de rendre compte de ce qu’ils communiquent sans trop s’arrêter à leurs formes, à leur manifestation poétique en tant que poème, — mais cela serait regrettable, puisque l’on perdrait alors une part non négligeable de ce qui en fait le prix, je veux parler de leur qualité éminemment poétique. On pourrait, dis-je, ne pas considérer leur valeur poétique intrinsèque (bien que l’expression poétique soit nécessaire au projet de ce poète et le poème indissociable de sa quête), s’en tenir principalement à son propos, un peu comme s’il s’agissait, avec ce recueil, d’un essai dont il s’agirait d’appréhender la thèse. En ce sens, bien que le verbe du poète ait, comme je viens de le mentionner, partie liée avec son expérience mystique et spirituelle, il serait plus ou moins possible, quoique peu souhaitable, de se montrer attentif en priorité aux « vérités » qu’il dévoile. Ainsi est-il possible de soutenir que Ouellette est un poète du contenu, que ses œuvres poétiques véhiculent des « idées » dont la teneur intellectuelle est manifeste et que l’auteur avec elles propose justement des œuvres reposant sur un impressionnant ensemble de connaissances auxquelles souvent elles réfèrent.

Les poèmes de Ouellette ne font pas que faire part d’une expérience, ne se bornent pas à la communiquer. Ils correspondent à une manière de transposition en mots et en images de ce qui dans cette expérience se révèle intangible, invisible. Ils tournent l’inimaginable en chose imaginée. Ils tournent l’abstrait en concrétude langagière. Cela que l’on ne voit pas, et qui pour le poète ne peut apparaître pleinement que dans l’au-delà, le poète en offre la traduction. L’invisible auquel il aspire, il le perçoit dans les manifestations que çà et là en offre la nature. L’invisible ne sera totalement révélé que lorsque le poète aura accompli l’entièreté de son périple, sera parvenu au terme de sa quête. Pour l’heure, son écriture propose en une série d’images l’équivalent de cet absolu qu’ici-bas représentent à titre d’intermédiaires les phénomènes purement terrestres que sont les arbres, les oiseaux et un peu plus haut, vus de la Terre, les nuages, le bleu du ciel, le soleil et les étoiles. Le poète chemine, hanté par les cimes, voit les aigles qui planent, évoque la figure de Phénix qui chez les chrétiens est le symbole de la résurrection du Christ. Le bleu comme un aimant l’attire. L’atteindre, tel est son but, la fin qu’il s’est fixée.

À l’heure du départ, la fin renouera finalement avec l’origine : « la joie d’origine, / Elle-même songe, miroir du Royaume. » Le Royaume n’advient pleinement qu’à la fin. Cet invisible à nos yeux dans le temps présent, l’origine en est le miroir. Sa lumière s’est manifestée dans la toute petite enfance du naissant. Le poète en a précieusement préservé le souvenir, l’inoubliable souvenir, lumière de la naissance hier, que dans les ténèbres de l’aujourd’hui l’on perçoit pour peu que de proche en proche s’entrouvrent les nuées, lumière que la fin réalisera enfin dans la plénitude de la promesse réalisée. Ainsi le poète évoque-t-il « la clarté qui préfigure / La seule rencontre / Au sortir de la mort. »

Voilà qui pour l’essentiel résume le parcours du poète. Mais résumer ainsi son parcours, c’est oblitérer mille et une nuances qui, poème après poème, témoignent de ses avancées sur la voie que lui, le choisi, a choisie.

Sans répit je cherche le sentier lointain
De celui qui métamorphosait
La montagne, l’enveloppait d’une large rosée
De paroles, comme jadis les choisis
Étaient habillés de lin neigeux …

Si je parle ici du poète en en faisant l’objet d’un choix, c’est que son propre discours m’y autorise. Ne parle-t-il pas dans son recueil des « éveillés » ? Dans le poème « Accalmie », on lit : « Tôt ce qui naît soutient l’espace, / Immense chantier / Où les éveillés puisent / Leurs brillances praticables / Pour le chant, pour la toile ». Le mot « éveillé » apparaît également dans le poème « Domaine du bleu ». Le poète s’est merveilleusement mis en marche dans un paysage mouvant qui lui-même avance dans sa direction en s’ouvrant progressivement sous ses pas, en élargissant les grands pans de lumière que fixe le poète dans le lointain. Il écrit : « Je vais vers ce qui vient vers moi. » Et encore, il « anticipe la venue des gardiens / qui [l’] approchent ». Dans un autre poème, il écrit que son « regard [avait capté] ce qui venait » à sa rencontre. L’on pourrait faire ici un bouquet de citations relatives à ce phénomène de réciprocité. La foi semble fonctionner selon le modèle de l’aimant. Le pèlerin parcourt une voie sur laquelle la lointaine embellie s’ engage à son tour. L’attente active est double, se présente en miroir, en vis-à-vis. Le poète parle d’ «une densité que les gardiens transmettent aux seuls esprits qu’ils convient». Et c’est avec ardeur que le poète attend « ce qui va venir ».  Tout se passe « Comme si la vie en nous / Visait, à sa façon précaire et muette, / Le sommet qui la sollicite. » D’autres passages illustrent cette réciprocité, cet échange. Le poète décrit son parcours comme étant un cheminement « Vers le divin au loin / Qui se tourne / Vers le divin en soi ».  Dans un des tous derniers poèmes du recueil, il est fait mention de « chevaux révélés ». Il est dit qu’ils semblent s’être « rapprochés de nous ». C’est comme si « le feu, par voies subtiles, / Avait trouvé des fissures dans l’intime / À force de viser / Celui qui se tient auprès de l’Unique ».

De même qu’il y a réciprocité sur la voie parcourue par ces deux forces qui s’avancent à la rencontre de l’une de l’autre, on constate parallèlement un phénomène du même ordre. Il s’agit en quelque sorte d’un redoublement à plus grande échelle. La grande boucle du cycle de la vie et de la mort se boucle enfin. Dans la lumière de l’ultime transfiguration, la fin redonne naissance à l’origine. C’est que cela que recherchait le poète correspond à cet inoubliable, à cette première révélation entrevue vaguement par l’enfant, lors même que ses yeux à peine commençaient à s’ouvrir sur le monde. Depuis ce moment premier, il s’agit pour le poète de « retourner vers l’origine ». L’inoubliable correspond, on le voit, à « un souvenir / De la première lumière », et c’est avec cette lumière justement que le poète renouera lorsqu’il naîtra enfin réellement. Dans L’Inoubliable, il se « lance dans une ascension / À nouveau originelle. » Fernand Ouellette a, c’est le moins que l’on puisse dire, de la suite dans les idées. Le dernier poème de son dernier recueil, je parle de Vers l’embellie, commence ainsi : « Maintenant, je fais œuvre de naissance » et se termine sur le vers suivant : « Je vais enfin mourir pour vraiment vivre. » 

De tels vers frappent par leur limpidité. On a dit bien des choses au sujet de la poésie de Ouellette. Comme mentionné ci-haut, on a déclaré qu’elle était fortement intellectuelle. Il est vrai que des subtilités peuvent nous échapper, et pour peu que nous ne soyons pas familiers avec l’univers de la peinture, de la musique, de la littérature profane ou sacrée, le lecteur peut être décontenancé. Tous ne savent pas, je le rappelle, que le phénix est un symbole de la résurrection du Christ. Des références à Élie, Jacob ou d’autres prophètes peuvent n’évoquer rien de précis pour certains lecteurs. De même qui ne fréquente les œuvres de Shumann ou Shubert ne parviendra à saisir la teneur des poèmes où l’auteur évoque leur musique. Connaître le nom et surtout le travail de Brancusi permet de mieux apprécier les vers suivants. 

Le sens de ma vie
Se condense, se lisse,
Comme un bel œuf de bronze
Finement bruni par Brancusi.

Volent de nombreux martinets dans les poèmes de Fernand Ouellette. Or le martinet, chose que j’ignorais, fait bande à part dans la faune ailée. Il est l’oiseau tout indiqué pour accompagner le poète dans ses quêtes ascendantes. On se souvient de l’importance du vertical chez lui. Le martinet, en effet, est un oiseau spécial. Et pour cause, il ne se pose pour ainsi dire jamais sur terre. Il est toujours en vol. Il dort même en très haute altitude. Se repose durant trois secondes, se réveille, donne un battement d’ailes et se rendort. On en voit qui volent ainsi durant plus de six longs mois. Sitôt la nidification terminée, ils repartent de plus belle. Cela paraîtra de l’ordre du détail, mais un tel signe est loin d’être superflu. Ces martinets ajoutent un surcroît de sens aux poèmes qu’ils traversent.

Comme on le voit, la nature occupe une place prépondérante dans l’imaginaire du poète. Elle est intimement liée aux mouvements de son âme. Au même titre que les anges, elle influe sur ses sentiments et les reflète. Elle l’accompagne. Plus que de simples symboles, martinets, aigles, pâquerettes, le fleuve, la mer et les hauts sommets semblent chacun être la chose même. Et c’est alors sur les deux plans (monde réel et monde imaginaire) que se réalisent les phénomènes décrits par le poète : « un simple rai / […] délicatement se fraie une voie / Vers le fond de l’œil », atteignant l’âme et la soignant tel un baume pacificateur, apaisant. Voir le poète en marche sur la voie, buter contre des obstacles, pierres entravant sa route, le voir gravir les monts, couvrir de son regard qui l’embrasse le large horizon où se dessine enfin l’embellie, tout cela perçu d’abord comme images renvoie à une réalité intérieure et la traduit de manière si idoine qu’on dirait, encore une fois, le symbole être la chose même. Telle est la force du poétique, où la métaphore bien entendu n’en demeure pas moins métaphore. Lorsque des « piquants de chardons » blessent le pèlerin, c’est son âme qui est atteinte et non son pauvre corps. À dire vrai, la plupart des tropes chez Ouellette sont plutôt saisissants. Je ne parle bien sûr pas de ceux qui apparaissent tout au long de son parcours et avec lesquels la plupart de ses recueils nous ont familiarisés. Nulle surprise de voir apparaître çà et là le bleu, l’oiseau, le sommet et les heures, nous percevons aisément à travers ces images le propos de l’auteur et nous prenons du reste un certain plaisir à les retrouver et à les voir former ensemble de vastes réseaux de sens. Il se glisse au milieu de ces images récurrentes de nouvelles manières d’en jouer et de veiller à leur harmonisation, à quoi s’ajoutent des trouvailles, des manières de dire dont la poéticité a de quoi émerveiller.

Un jour je regarderai la mort crue,
Après beaucoup de périples,
Avec un regard ébloui, certes,
Mais sans avoir pu retenir
Au creux de la main
Le moindre bruissement de torrent,
La poussière du papillon
Qui l’a frôlé.
Ni surtout la petite grappe d’étincelles
Que j’ai cru, dans un moment de songe,
Avoir dérobé à la mer.

Ouellette, à l’instar d’un Baudelaire est aussi le poète de la synesthésie. Chez lui, « fauvettes et cardinaux / Trouvent enfin le son de leur teinture. » Mais, point commun plus significatif, un fort écart chez ces deux poètes se creuse entre leurs rêves et la réalité. Si le Spleen et l’Idéal baudelairiens sont moins chargés de mysticisme, ils n’en recouvrent pas moins une opposition qui est du même ordre que celle que l’on rencontre chez Ouellette. L’azur hantait un Mallarmé tout comme il avait tourmenté Baudelaire. Ces poètes aspiraient à l’élévation. On sait l’importance de la verticalité chez Ouellette. Elle s’oppose à l’horizontalité d’une vie terre-à-terre vécue à ras le sol. Le poète évoque un « désaccord avec un réel / Qui se manifeste par saccades », il chemine « dans l’intemporel ». C’est que pour lui « le terrestre est livré / À la cupidité ». Ici-bas se manifestent enfin les forces adverses qui entravent son parcours, contrarient sa volonté d’élévation, son espérance : le « trompe-l’œil », les « chimères » les « leurres », les « défiguration », les « déguisements » et autres « mirages ». On verra le poète se retirer, prendre ses distances d’avec cela même qui l’exclut, car il devient en quelque sorte l’étranger : « Pour qui me croise, / Je suis un étrange illuminé, / Sans besogne, / Hors d’un temps / Qui fait fi de l’innocence / Et des musiques inaudibles, Des évocations de ce qui veut naître. » Ainsi « Tout se moque / Du rêveur qui vacille » ; cela n’est pas sans faire songer à l’albatros baudelairien que tiraillent les matelots. Néanmoins, le poète poursuit son périple « à contre-courant, / Même parmi les aboyeurs » qui le ridiculisent.

Ainsi libéré il monte en ravissement,
S’éloigne déjà ébloui,
Malgré le péril
Incessant des flèches
Et des sarcasmes.

En raison de l’hostilité que représentent les forces adverses, le poète « repousse l’atroce », s’avance comme nous l’avons vu dans la direction de ce qui vient vers lui, semble s’éloigner de ses contemporains, se ferme « aux comédies, / Aux humours grotesques. » Il affirme se tenir « à l’écart / Des trouvailles fugaces ». Il tente par tous les moyens de se dégager de la « nappe de brouillard » qui l’enveloppe, qui l’emmure, risquant ainsi de maintenir son esprit captif dans les tenailles du terrestre. Le monde dans sa matérialité contraignante, dans son étroitesse (le mot revient à plusieurs reprises dans L’Inoubliable) multiplie les obstacles dressés sur le parcours du poète qui, « solitaire […] se retire des heures » afin de retrouver « la source », de rouvrir « l’intemporel / Qui seul permet de passer du corps / À l’adoration. »

Aussi, même si nous sommes momentanément
Un peu aveugles,
Le brasier ne s’en déploie pas moins au loin :
Sa véritable absence serait inimaginable …

Marcel Proust : À la recherche du temps perdu : Roman : Texte établi sous la direction de Jean-Yves Tadé : Quarto Gallimard : 1999 : 2,401 pages

À la recherche du temps perdu. Cette œuvre, à elle seule, semble faire office de littérature, en contenir et manifester toute l’essence.

Livre écrit par un snob, dit-on, lu par des snobs et portant sur un monde qui est justement celui des snobs. Voilà un des reproches récurrents qu’on lui adresse. À juste titre peut-être. Mais reproche qui peut se tourner en son contraire, qui loin de mettre le doigt sur un ensemble de défauts renverrait plutôt à des qualités, du moins selon qu’on le décide ainsi. Il y a en effet un paradoxe à l’origine de la méprise, voire du mépris qui entache l’œuvre de Proust.

C’est que ce livre n’est pas un. Le Narrateur exprime cette idée dans Le temps retrouvé. À laquelle idée, l’on pourrait ajouter qu’une tare souvent se trouve dans l’œil du lecteur, souffrant d’une partielle cécité, cause d’un hermétisme qu’aveuglément il attribue à l’auteur. Gilles Marcotte parle quelque part de l’hermétisme du lecteur. Il n’en faut pas plus, chez certains, pour sauter de l’un à l’autre et conclure que celui du livre est à l’origine de celui du lecteur, ou en tout cas le cause, l’alimente.

On reproche à Proust de créer, de tolérer une difficulté de lecture qui serait en quelque sorte inhérente à ses écrits. Mais revenons à ce livre pluriel dont nous parlions plus haut, ce livre dont le Narrateur finit par suggérer qu’il n’est pas « un », en tout cas, qu’il n’est pas « son » livre, que c’est plutôt un dispositif dont, comme le suggérait Valéry à propos de tout poème, chacun use à sa manière : « Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livre n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants […] ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. » À condition, osons-nous ajouter qu’ils sachent lire. Et le Narrateur de poursuivre en laissant une porte ouverte, plutôt une porte de sortie, car « quelquefois […] les yeux du lecteur ne seraient pas de ceux à qui mon livre conviendrait pour bien lire en soi-même. »

Or ce dernier souvent referme le livre peu après en avoir entamé la lecture. Il est outré. Selon lui, il n’en démord pas, Proust est un snob qui écrit pour les snobs, etc. Si on lui demande de préciser sa pensée, il poursuit en déclarant que cet ouvrage regorge de défauts. Défauts, à moins que ce ne soit au contraire des qualités. Car cet hermétisme qui serait cause de la défection du lecteur, en quoi au juste consiste-t-il ? Ne serait-il pas nécessaire au propos, éminemment éthéré on en conviendra, de l’auteur, lequel ne saurait de manière simple ou simpliste rendre compte du fruit de ses observations et réflexions on ne peut plus complexes. La plus rare sagacité tend à l’élévation, n’est pas à la portée du premier venu.

Il se trouve que le fâcheux a partiellement raison. On rencontre dans le livre de Proust un milieu qui justement est celui de l’aristocratie, auquel aspirent diverses gens du monde, tous plus snobes les unes que les autres, gravissant à la queue leu leu les échelons de l’échelle sociale. Proust lui-même a beaucoup fréquenté les salons, mais peu importe. L’univers qu’il dépeint semble superficiel et détestable, et peu des figures le composant gagnent la sympathie du lecteur. Dans l’ensemble, ses personnages sont bien peu comparables à ces héros dont le sort habituellement nous tient à cœur, par exemple dans les romans populaires d’une Lucy Maud Montgomery où l’on voit des personnages attachants, en bute à un destin les contrariant dans leur quête, jugée louable, noble dans le sens le plus noble de l’expression et dont ils sortent plus ou moins victorieux. Leur humanité est touchante. Madame Verdurin, Odette ou Charlus gagnent moins facilement l’estime du lecteur. Leur hauteur, combinée à une certaine bassesse, est moins séduisante.

Et ce lecteur mécontent aura encore raison, du moins lorsqu’il reprochera à Proust d’écrire comme il écrit, c’est-à-dire mal. Oui, Proust écrit mal, du moins si la litote demeure l’étalon avec lequel il convient d’estimer la qualité d’une œuvre. Pour apporter un démenti à ce lecteur qui avance que Proust écrit de trop longues phrases, et que par conséquent il écrit mal, il faut non sans une certaine mauvaise foi extraire des paragraphes interminables qui encombrent La Recherche une petite dizaine de phrases ne tenant que sur une ligne : « Au gré de notre oubli, ils évoluent. » Ces rares exceptions ne persuaderont personne. Le lecteur frustré ne se trompe pas : Proust ne se laisse pas lire facilement, mais ce n’est certainement pas parce qu’il écrirait mal. Les choses avec lui assurément sont rarement simples, à commencer par ses phrases.

À dire vrai, notre contempteur n’est tout de même pas incapable de probité intellectuelle. Il ne dira pas bêtement que Proust écrit mal, mais il s’en prendra encore une fois à ces très longues phrases, trop longues à son avis, dont la syntaxe est à ce point complexe qu’il faut pour y trouver son chemin les parcourir parfois à plus d’une reprise, sans que pour autant, au bout du compte, elles ne livrent leur secret, car certaines demeurent opaques, impénétrables, formant des nœuds qu’on renonce bientôt à dénouer. Or cette difficulté, si elle ne survenait que de loin en loin, encore pourrait-on s’en accommoder, mais l’auteur a développé un style auquel il semble tenir, et qu’il parvient, au grand désespoir de son lecteur (le fâcheux), à conserver jusqu’à la fin, à laquelle fin le fâcheux finalement ne se rend pas toujours, car, comme mentionné ci-haut, très tôt il aura déclaré forfait, renonçant à poursuivre sa lecture plus avant.

Qui cependant persévère prend rapidement ses aises. L’habitude aidant, à force de se plier à la virtuosité de la phrase, celle-ci semble s’assouplir. C’est en réalité le lecteur qui chemin faisant a fait ses classes. Il a appris peu à peu à embrasser le phrasé contourné de l’auteur. La masse obscure que représentait la phrase, voici qu’elle s’éclaire, telle une rivière dont la lumière se libère des ombres qu’engendraient ses sinuosités, ses nombreux méandres. Il y avait une musique dont on se plaignait de la cacophonie qu’elle faisait entendre, c’est qu’il nous manquait la pratique et des notions avancées de solfège. Nous lisions un maître avec les yeux d’un enfant d’école. Nous lui reprochions de parler une langue non pas impeccable, c’est beaucoup plus que cela, mais une langue poussée au plus haut de ses prodiges lexicaux, grammaticaux et syntaxiques. Langue savante, objectera-t-on, équivaut à langue d’élite, de classe et, par conséquent, s’adresse à ceux que désignent l’insulte trop facile de snobs. Je veux bien. Mais analogiquement, faudrait-il alors refuser à l’écrivain ce qu’on vante ailleurs, l’expertise, le savoir-faire, la science et le bonheur de les exercer sans les borner à un horizon d’attente réduit à celui du plus grand nombre ? Cela reviendrait dans ces divers domaines à freiner les élans de la recherche, comme, par exemple, à ramener sur Terre toute velléité d’exploration de l’espace. Mais s’il souffre d’une grave maladie, notre lecteur colérique, après avoir voué Proust aux gémonies, se couchera docilement sur la table d’opération, afin qu’on le soigne d’un mal auquel il n’entend strictement rien, à l’exception des risques qu’il encourt s’il n’obtempère pas aux dictats de la très savante médecine et refuse obstinément de se plier aux méthodes de plus en plus pointues que la science met au point pour le guérir.

Le lecteur mécontent n’aura pas tort non plus d’affirmer que le romancier a produit un ouvrage où il ne se passe à peu près rien. Ce qui est paradoxal encore une fois. Avec une galerie de personnages aussi imposante, comment peut-on concevoir un tel statisme, si peu de mouvements, si peu d’actions ? C’est que la plupart des personnages sont réunis dans un salon. Ils parlent. Agissent peu. La recherche est une œuvre de discours. Les personnages ont beau être nombreux, ils se ressemblent à peu près tous. On les confond facilement, et cette confusion ajoute à une impression générale d’uniformité. S’ils se déplacent, en promenade par exemple, dans la campagne où sont les églises visitées pour leur beauté architecturale et leurs artefacts, sculptures, œuvres d’art, etc., ou encore à la plage ou sur les Champs-Élysées, on les découvre alors moins agissant que parlant. Du reste, leur discours est interrompu par le monologue du Narrateur. La recherche, plutôt qu’une histoire, semble offrir une longue intervention de narrateur. Ce dernier pense, réfléchit, commente le peu d’actions qu’il relate.

Le Narrateur est le personnage principal. Il a beau avoir écrit quelques articles, séjourné auprès d’une garnison (quelque chose du genre, camp de soldats où il a retrouvé son ami Robert), s’être rendu à Venise et, bien entendu, avoir rêvassé lors d’épisodes de villégiature à la mer, toutes ces situations, si on peut dire, contribuent à dresser de lui le portrait d’un être plutôt contemplatif. Le Narrateur est quelqu’un qui n’exerce aucun métier réel. Oisif, il ne recourt à aucune forme d’action concrète visant à assurer sa subsistance : il ne travaille pas pour gagner sa vie. À la fin, plutôt malade, convalescent, il ne bouge plus. Il a dessein de se retirer et d’écrire.

Contrairement à ce que déplorait notre contempteur, à l’effet que la galerie au centre de laquelle évolue le Narrateur serait emplie d’individus peu sympathiques, le personnage principal de la Recherche est attachant et n’est pas seul à l’être. On peut songer entre autres à sa grand-mère et à sa servante. Également à tous ceux qui, comme Charlus, auront été par le Temps réduits à l’ombre où leur déchéance finalement les aura relégués. La Berma s’éteint après une fête à laquelle un seul de tous les individus conviés se présente. Son étoile a pâli. Celle de Swann connaît un sort identique. Le Narrateur est engagé sur la même pente ; n’est-il pas un avatar de Swann ? Combien nombreux sont les parallèles qu’on peut établir entre les destins de ces deux personnages ? À commencer par leur sensibilité, leur tempérament, leur raffinement extrême. Sans oublier la parfaite similitude de leur histoire amoureuse où la jalousie joue un rôle si important. Cette ressemblance renforce bien entendu l’impression d’homogénéité qui s’étend sur l’ensemble de l’œuvre. Mais cette immobilité n’est pas sans faire songer à de très lents mouvements de plaques tectoniques. Il n’y a pas d’histoire dans La Recherche ? Il faudrait y regarder de plus près.

Non seulement retrouve-t-on à travers le si peu d’aventures vécues par le Narrateur les nombreux aléas de cette existence réfléchie dans l’ensemble de ses observations, mais s’ajoute à ce que vivent les personnages secondaires une plus large histoire qui justement est celle, non seulement de leur milieu, mais celle également de la nation française, voire de l’Europe tout entière. Ce sont là, dans tous ces cas, mouvements lents de plaques tectoniques relatifs à la vie politique et aux idéologies, on songera par exemple ici à la question de l’antisémitisme tel que perçu à travers le prisme de l’affaire Dreyfus ou celle de l’homosexualité, centrale et traitée dans La Recherche avec un doigté qui n’autorise pas, sous prétexte que le Narrateur connaît pour sa part des amours dites normales, à minimiser le courage de l’auteur et à prétendre qu’il n’a pas pleinement assumé le caractère illicite de ses propres amours. Illicite est un terme qui apparaît dans le discours du Narrateur et qui se conforme au discours de l’époque où se situe La Recherche. En adoptant le point de vue de la norme, c’est-à-dire en écrivant, par l’entremise d’un narrateur hétérosexuel, Proust a, au contraire, jeté un éclairage sur l’homosexualité permettant à ceux qui refusent ou hésitent à la considérer de face, du moins de l’aborder de biais. Il l’a en quelque sorte universalisée, et en la faisant ainsi entrer dans la norme, en procédant de la sorte, il en a facilité l’analyse. Je songe ici aux nombreux passages, quasi essayistiques, où le Narrateur commente les faits et gestes d’Albertine et de Charlus. 

Dans un autre ordre d’idées, et pour en venir une fois de plus au fameux style de l’auteur, on trouve chez Jules Renard, je songe notamment à son Poil de Carotte ainsi qu’à son journal, une écriture en tout et partout opposée à celle de Proust, je veux dire radicalement différente. La phrase est courte ; la langue limpide, claire ; le mot, évidemment toujours juste. C’est le domaine de la litote. Et cette sorte de classicisme n’est pas, toujours chez Renard, sans autoriser la fantaisie, ici cinglante, de l’ironie.

On peut également regarder du côté de Léautaud. Son écriture est savoureuse, plaisante, agréable. Il formule des vérités souvent désagréables, où affluent le mépris et sans doute une certaine mauvaise foi.  Il faut selon cet auteur écrire comme on écrit une lettre. Il se réclame de Stendhal, du journal de ce dernier. On est loin de Proust.

Avec Paulhan, nous nous trouvons à la limite de l’épuration. La plume est sèche. Son trait, mince. Tout se joue dans la pensée, logique. Ce penseur pense la langue et met à jour ses mécanismes. Il est le linguiste du lieu commun, il analyse la pensée dans les expressions toutes faites. Il démonte les clichés et commente ainsi les maux idéologiques véhiculés par les stéréotypes. Paulhan n’écrit que comme Paulhan. J’exagère.

J’exagère, car un auteur ne sort jamais de nulle part. Proust était un grand lecteur de Saint-Simon. Chez celui-ci découvre-t-on des filons, engendre-t-il des sortes de rejets (comme avec les plantes dont les racines courent sur le sol pour donner au loin naissance à de nouveaux arbres), produit-il des surgeons, des drageons réapparaissant plus tard chez Proust ? Un auteur n’écrit jamais seul. La phrase d’André Breton, le prosateur, produit chez le lecteur des effets comparables à ceux produits par la plume de Proust. Or les univers et préoccupations de ces deux auteurs diffèrent grandement. Chose curieuse, à ses débuts, Breton a corrigé les épreuves de certains des tomes (un seul peut-être) de La Recherche. Il ne me vient pas à l’idée d’insinuer que la phrase proustienne ait pu influer sur celle de Breton. Avec de tels écrivains, c’est d’une écriture atteignant son plus haut période qu’il conviendrait de parler. L’excellence de l’un fait aisément songer à celle de l’autre. Les grands auteurs (cette terminologie est discutable) se la partagent chacun à sa manière. Leiris assurément appartient à ce regroupement d’écrivains qui n’ont en commun que le fait de savoir jouer de toutes les ressources mises à leur disposition par la langue. Un esprit apte à se confronter à ce qu’il y a de plus subtil choisit d’exprimer ses vues en s’autorisant, dans l’écriture, une précision et une élégance que le premier venu taxera facilement d’obscurité. C’est l’insulte suprême, on n’a pas manqué d’en user afin de réduire Mallarmé à son hermétisme (ne jamais oublier le concept de Marcotte : l’hermétisme du lecteur). Breton lui-même a rappelé que le maître faisait mine, avant d’abandonner un de ses sonnets à un visiteur, de devoir encore y ajouter « une goutte d’obscurité ». Je cite de mémoire.

Dans la voix, couchée sur papier, il y a tout l’homme. Oui, ce mot de Buffon dit vrai, mot que l’on entend habituellement très mal, mais qu’il n’y pas de mal à entendre de manière erronée, à savoir que « le style, c’est l’homme ». Autrement dit, il y a là quelque chose d’aussi personnel que l’empreinte digitale ; nos phrases, indépendamment de ce qu’elles signifient, disent ce que nous sommes. Leur engendrement, le cours qu’on leur imprime, leur élan ou leur immobilité, rythme alerte ou minutie extrême, tout cela, c’est nous, profondément.

On peut cependant se demander ce qu’il en est de nous justement dans une page de nous. Ou si ce ne sont pas plutôt les autres qui s’y manifestent, notamment Proust, lequel y aurait substitué son empreinte à la nôtre, si tant est que l’on exploite une veine semblable à la sienne.

La chose est sans doute plus complexe. Néanmoins, avec Proust, comme avec tant d’autres, se pose la question du style. Il faut y revenir.

Un auteur peut-il penser dans les termes suivants ?

« Si je raconte une histoire, l’écriture, me semble-t-il, doit être au service du récit. Je la désire quasi transparente aux yeux du lecteur. Son invisibilité devant donner à voir du contenu. Comme une eau claire, elle doit permettre au regard d’accéder à la contemplation du fond.

Si au contraire l’écriture est à l’avant plan, manifeste, ostensible, le lecteur reste captif de ses lacs. Trop de brillance l’aveugle, il ne voit qu’elle et rien au-delà.

Et encore, j’aurai beau dire magnifiquement des sottises, ce ne seront jamais que des sottises. En revanche, je dévoilerai des vérités profondes, nul ne les entendra si je les exprime avec maladresse. »   

Relisons L’éducation sentimentale. Encore une fois, non sans admiration. C’est que Flaubert écrit mieux que mieux. Il est davantage que ce parnassien auquel trop souvent on le réduit. Certes, sa phrase est parfaite, qui résulte d’un savant dosage de tous les éléments la constituant. Même la musique y est. Mais surtout, et ce n’est pas peu dire, sa haute maîtrise se manifeste avec une énorme discrétion.

Si avec sa Recherche, Proust jamais ne me fait oublier que je lis un chef-d’œuvre, dont chaque phrase est exquise, Flaubert, ce gros ours à la patte si lourde, réalise un autre tour de force. Ses raffinements sont moins éthérés, mais son art est constant, fort peu volatil. Il papillonne très peu. La ligne une fois tracée dicte ce qui suit. Il y a une histoire, Flaubert veut la raconter. Il ne dérogera pas. Aucune digression. Pas d’intervention du narrateur.

Proust écrit au « je ». Son narrateur fait plus que raconter une histoire. Il a des choses à dire, il formule des pensées. Son récit fourmille d’observations, de trouvailles. Il analyse, sonde les abîmes de la conscience. Sa phrase pour s’immiscer dans de tels arcanes doit se contourner, épouser des dédales, s’ouvrir à de nouvelles avenues, revenir sur ses pas. Rien ne presse l’auteur ni ne la contraint à la brièveté. Il semble n’avoir cure de son lecteur ou plutôt le situer sur un palier similaire au sien du moins en hauteur. Proust fait confiance à son lecteur.

Mais « je » a été congédié par Flaubert. Cet auteur se sait trop bavard, prolixe, inventif, délirant, hirsute, comique, ironique et trop sensible lorsqu’il s’abandonne à sa véritable nature. Il a trop d’opinions, d’indignation, de dégoût. Sa correspondance fait voir le bonhomme, cet ours totalement absent de son œuvre. J’ignore qui a rêvé d’une Madame Bovary écrite par le bonhomme, plutôt que par l’écrivain. Le résultat aurait été tout autre, sans doute plaisant, divertissant, plus percutant, pas du tout assommant diraient d’aucuns. Mais tous ces plus ne valent pas les refus flaubertiens. Ce qu’il s’est interdit, les moins dont il a troué l’écriture de ses romans, ses rejets et l’ensemble de ses ratures ont donné lieu à des œuvres solides, parfaitement équilibrées, écrites avec un louable souci d’art et de perfection.

Au sujet de quelle œuvre de Flaubert Malraux évoque-t-il une Rolls-Royce en panne ? Salammbô a quelque lourdeur, procède avec lenteur, je veux bien. Mais la distance dans le temps et les cultures y est sans doute pour quelque chose. L’auteur réfère à un univers lointain et, pour ce faire, se livre à d’abondantes recherches, là est son côté réaliste. Pour mieux dépeindre les réalités, il s’applique à manier avec précision une plume qu’il qualifie de scalpel — il avoue user du langage à la manière d’un chirurgien. S’agissant de l’histoire, des mœurs, de la géographie, il ne se contente pas de vagues décors peints dans l’à-peu-près, il recourt au mot juste. Or dans les œuvres du passé, surtout celles dont l’action se situe dans l’Antiquité, le mot juste désigne des réalités qui n’ont plus cours. Le lecteur peu consciencieux, et comment l’être autant que l’auteur sur le plan de la précision du lexique, se laisse entraîner par le flot et la musicalité des périodes, dérive et bientôt se perd dans une réalité, pour lui brumeuse, à l’éclaircissement de laquelle il refuse par son inculture de collaborer.

Il renonce à faire sa part, à monter dans la Rolls. C’est alors lui et non elle qui est en panne. Le lecteur souvent est un imbécile, Flaubert parfois dans le privé ou sa correspondance l’est également. Il se permet des grossièretés, fait le Garçon, débite pire que des idées reçues, c’est qu’il s’amuse et cherche à amuser. Il fait le pitre. Mais lorsque vient le temps d’écrire, à partir de ce que j’appellerai son illumination, fictive peut-être, car je la devine, ne sachant trop où la situer, ni si vraiment elle a eu lieu en un lieu précis ; or, très certainement il y a eu chez lui prise de conscience, quasi prise du voile, car cela est selon lui sacré : écrire ne se fait pas n’importe comment, exige de soi labeur et don total, engagement, rehaussement de soi, « disparition élocutoire du poète » comme le dira Mallarmé. Cela Flaubert l’a compris. Jamais n’aura-t-il dérogé, bifurqué de sa voie, vocation s’il en est, qui diffère de sa première, jeune et emportée, romantique, romanesque, où sa figure de jeune romancier correspondait trait pour trait à la figure de celle que deviendra son illustre Emma Bovary.

L’Éducation. Tout le savoir, le bagage de l’écrivain, la somme de ses lectures, la montagne, le volcan qui tant grondait dans ses fureurs d’écriture va converger ici, trouver son embouchure, comme l’avait auparavant trouvées Madame Bovary et Salammbô. Flaubert désormais sait faire et ce qu’il fait éblouit. La leçon est apprise.

Cela étant dit, je n’ai encore rien dit. Rien dit du travail colossal de l’auteur, travail qui n’importe que par la qualité de son résultat. L’éducation est un roman remarquable à tous points de vue.

« Idiot de la famille » tant qu’on le voudra, en vérité, on devrait plutôt parler de lui en termes plus respectueux : « saint Flaubert » me paraîtrait plus approprié.

En le lisant, nous éclatons parfois de rire, mais nous sommes aussi très émus lorsque Mme Arnoux rend visite à Frédéric. Ce qu’ils se disent, ce qu’ils ne se disent pas, ce que le narrateur révèle de leurs sentiments, tout cela est juste, fin et subtil. Proust qui est très intelligent disait de Flaubert qu’il ne l’était pas. Flaubert qui était très sensible aurait pu croire que Proust manquait de sensibilité. Il aurait eu tort, mais le fait est que dans toute La recherche, où l’on rit par moments et applaudit l’esprit si fin du narrateur ainsi que l’art du romancier (il invente des situations qui, très souvent, sont comiques), il y a peu ou pas de passages aussi émouvants que les retrouvailles de Mme Arnoux et Frédéric. Et si Proust analyse ou en tout cas décortique avec psychologie l’âme humaine, alors que ses personnages éprouvent des émotions (la jalousie, par exemple, la tristesse et la nostalgie, l’attachement, l’amour), rarement le romancier ne semble chercher à franchement émouvoir le lecteur. Si je fais ici erreur, c’est que sa Recherche est si longue (ce n’est pas un reproche) qu’une fois le dernier tome terminé, on ne souvient plus très bien de ce qui, outre des émotions d’ordre esthétique et intellectuelle, a pu nous toucher ou franchement nous émouvoir. Je ne dis pas nous éblouir. Tant de beautés, à coup sûr, nous auront profondément éblouis.

Le narrateur de L’éducation fait parfois défaut à certains des principes de l’auteur. Ses interventions, je regretterais qu’il les ait biffées. On rencontre dans ce roman beaucoup de commentaires, du style aphoristique. Ils ajoutent par leur laconisme à la qualité de l’œuvre, à sa profondeur.

Il faudrait rappeler ici le fameux « Il voyagea. » À mon sens, ces deux petits mots forment l’un des plus courts paragraphes qui soient, et aussi l’un des plus beaux de la littérature française. Sa vertu tient à son emplacement dans le roman. Il vient à la toute fin. L’essentiel du roman est derrière nous. Le héros est parvenu au terme de son parcours. Ce paragraphe est elliptique, ramassé, dense. Beaucoup de temps est contenu dans ce bref énoncé. Ces mots précèdent la rencontre, les retrouvailles avec Madame Arnoux.

Mais La recherche dans tout ça ? Oui, justement. On peut en faire l’éloge en rappelant que ses plus ardents admirateurs ne se contentent pas de la lire une seule fois. Ils y reviennent régulièrement. Cet Everest de la littérature est assurément un monument. Parler ici de chef-d’œuvre, ce n’est pas se payer de mots.

Louise Warren : La ligne d’incertitude : Poésie : Noroît : 2023 : 146 pages

On ne sait
comment naît
d’où revient
une voix

Je souhaiterais assister à la genèse d’une œuvre de Louise Warren. J’aimerais voir comment naissent et se développent ses courts poèmes. La voix de cette poète me paraît singulière. Elle fait montre d’une qualité de silence allant de pair avec une certaine plénitude. Tout se passe ici comme si le presque rien générait du presque tout — je ne dis évidemment pas du n’importe quoi. Il s’agit ici d’un art s’apparentant à la litote, au moins, au souffle ténu, à la ligne fine, tige de la fleur sauvage et non grand fût de l’arbre massif. Le mot délicatesse pour identifier cette manière de faire ne me semble pas vraiment juste. Il évoquerait une sorte de faiblesse. Or si Louise Warren opte pour le dépouillement, ce n’est pas faute d’insuffisance de souffle, me semble-t-il. Le manque ne dicte pas la rareté, le degré quasi zéro de l’expression. Tenant peut-être à quelque trait de la personnalité de la poète, la discrétion de son discours ne peut qu’être volontaire, choix délibéré d’une poétique faisant toute la place à la contemplation et à la méditation.

Les poèmes de La ligne d’incertitude semblent sourdre tout lentement du silence ainsi que d’une solitude vécue au sein d’une profonde et lointaine nature, celle de forêts que l’on pourrait croire intactes, originelles, intemporelles. Les traces d’humanité que l’on croise sur son sol sont celles de la poète qui y déambule au milieu de sa flore et de sa faune. Ce n’est pas que le monde ne soit son souci, mais il est comme tenu à distance, comme pour mieux s’en rapprocher. S’en rapprocher essentiellement, c’est-à-dire en empruntant la voie intérieure, celle du recueillement, de la pensée, de la rêverie.

La nature offre ses signes. La poète s’interroge : « quel sens donner ». Oui, quel sens peut-on donner aux « branches », aux « ronces » et aux « broussailles serrées / en dedans » ? Ce vers répond peut-être à la question du sens : « éveille le silence ». Et le poème suivant :

rejoins le sens

en chantant
la respiration de la rose
la danse de l’oubli

Chaque poème est un dispositif dont chacun, selon le mot de Valéry, use à sa guise, la poète donnant finement matière à la méditation du lecteur. Ainsi, puisqu’une liberté égale nous est confiée dans la lecture, je m’autorise la saisie d’une roche et en fait l’image d’un poème.

une roche
contenue dans le nœud
ne roule pas
n’éclate pas

de plus en plus seule

C’est là un peu forcer les choses et, je le sais, comparaison n’est pas raison, mais je ne puis m’empêcher de m’arrêter devant cette roche. Elle est de plus en plus seule, sauf au passage, lorsque l’on porte intérêt à sa présence. À moi d’y faire rouler, voire éclater du sens. Oui, le poème, tout comme la roche, peut sembler se taire. La poète ne nous incite-t-elle pas à le croire ? Elle écrit : « mon poème / se tait ». Il se tait, dis-je, comme la roche. Mais, la poète n’a-t-elle pas auparavant affirmé que « la trame invisible / n’abandonne pas » ? Dans le cœur invisible de la roche et du poème se trouve une trame, porteuse d’une voix. Si « mon poème / se tait », rien n’empêche le lecteur d’entendre son silence. À dire vrai, une personne vit et respire au cœur de ce recueil. Elle prend la parole, si ténue soit-elle (« phrase muette »), semble s’adresser à elle-même, à un autre soi-même en même temps qu’à un tiers : « ne traîne plus / autour du fantôme // regarde-le / s’évanouir ». Il convient de noter l’usage de l’apostrophe dans quelques poèmes, dont celui-ci. L’impératif y joue un rôle marquant un souci, une préoccupation d’ordre moral. Qui conseille et recommande assume une posture, propose une attitude. J’y reviendrai comme on revient au monde, même et peut-être surtout dans les poèmes où l’on se tait, dans les forêts où l’on se terre.

mon poème
se tait
ignore l’illusion
je respire
dans son enveloppe
il ne console pas
me pousse
dans la forêt

spirale verte

Ce dernier poème offre sans doute une clé de lecture, exprime une poétique, celle du silence dont j’ai déjà parlé et dont il faudra reparler. Les liens entre l’écriture et la nature sont ici confirmés. Ailleurs, nous avons pu lire ces vers : « l’herbe / déjà des signes ». Du reste le poème conduit à la forêt, cela n’est pas insignifiant.

La communion avec la nature ne va pas sans une certaine sensibilité. Dans la contemplation, l’on peut se montrer réceptif au silence de la roche : « une roche / a reçu l’ordre / d’être dans la présence ». C’est, me semble-t-il, dans la forêt que la poète parvient à s’inscrire tout entière dans la présence. Sa sensibilité ne va pas sans un très grand sens de l’observation. Elle se montre attentive au moindre détail du territoire. Elle nous révèle des merveilles. Il va sans dire que son poème procède d’une description minimaliste.

flanc de la vallée

les bruits s’allongent
s’éloignent
le ciel vibre
fond violet

Dans un autre poème, elle fait également entendre l’écho : « jappements au loin / au loin ».

Certains poèmes de ce recueil me semblent tout simplement beaux, sans que je puisse vraiment dire sur quoi repose ce sentiment. Je ne perçois pas toujours aisément le sens de l’herbe et des fines broussailles du poème, mais il m’ouvre malgré sa petitesse (les poèmes sont tous brefs) un large espace de vie et de sens. Parfois, la poète ne livre qu’un instant, qu’une impression fugitive :

étendue lisse
trait de certitude

si doux le passage d’un vélo
après l’averse

Merveille, dis-je : ce trait de certitude, sans doute celui rectiligne de la rue, je n’oublie pas qu’il se manifeste dans un recueil dont le thème principal, ainsi que le souligne son titre, est l’incertitude. Je ne l’oublie pas et sur ce sujet il y aurait tant à dire. C’est avec lui que l’on rejoint ce souci du monde dont je parlais plus haut. Le monde n’est pas évacué. La poète ne lui a pas tourné le dos, elle lui a plutôt offert son âme, sa conscience. Ainsi traite-t-elle en maints poèmes de l’inquiétude, quasi synonyme ici de l’incertitude. Elle ne rédige pas un essai sur ce thème, ne développe pas une pensée, mais elle jette sur le papier (le terme est trop violent, disons plutôt qu’elle dépose tout doucement) les fragments d’une longue et patiente réflexion.

Une interprétation est souvent discutable, mais les poèmes aérés de Louise Warren me semblent ouverts et accueillants. On peut y loger sa propre vision.

front anonyme
main tendue

recoudre la lumière
l’abandon

prélèvement d’inquiétude
soutenir le plus seul

Ce « front anonyme », pourrait-ce être celui du réfugié, du migrant emporté sur un fragile esquif, tendant la main et à qui tendra la sienne ? Pour qui l’on recoudra « la lumière » et reprisera l’abandon ? Le poème, avec un infinitif qui somme toute correspond à un impératif, se termine sur cette injonction : « soutenir le plus seul ». On le voit, Louise Warren dans ses déambulations au milieu de la forêt n’oblitère pas le monde.

Il y aurait tant à dire sur ce très beau recueil. Je prélèverais çà et là des « roches » qui sont à proprement parler de véritables pierres précieuses. De l’une à l’autre, il y a ellipse. Il s’agit du passage silencieux de la trame invisible dont parle la poète, ou, si l’on préfère de la déambulation de celle-ci au sein de la forêt, laps de temps où s’accomplit le mûrissement de ce qui deviendra le poème. Ainsi, les poèmes apparaissent-ils comme les stations du chemin parcouru en solitaire par la poète, chemin qu’à sa suite reprend et modifie le lecteur, non cependant pour combler les vides isolant chacun des poèmes ici réunis, car entendre la voix qui profère ces textes brefs lui suffira amplement. Ce sont pierres posées dans l’intervalle et générant tout le sens.  

Tant ils donnent à voir, on finit par regarder les poèmes de Louise Warren autant qu’on les lit. En fait, dans leur toute simple brièveté, ils n’en finissent plus d’être et de s’inscrire dans une manière de signifiance pure, telle qu’on dirait avec eux les mots libérés de leur banale et usuelle fonctionnalité. Lire et voir.

Ces poèmes ressemblent aux œuvres visuelles, résolument modernes, contemporaines que l’on découvre dans les galeries d’art. Je parle de dessins ou toiles semblables justement à l’illustration courant sur la couverture du recueil. On la doit à Julie Bénédicte Lambert. On y voit des lignes dans lesquelles on peut lentement glisser le regard, laisser danser notre lecture. Une abstraction semblable se rencontre chez Louise Warren. L’esprit et la manière du haïku ne sont pas loin.

lueurs
l’érable japonais
ses mains délicates
vers nous

La beauté, la gravité non plus ne sont pas loin. J’en veux pour preuve cette historiette.

claquement

l’oiseau meurt
dans les reflets

ramures tièdes
au creux des paumes

Voilà porté à sa plus simple et parfaite expression l’art du raccourci et de la discrétion.