
Et si nous commencions par la fin ? En lisant le premier des cinq poèmes de l’épilogue.
J’atteins six pieds de profondeur
percer la croûte terrestre
mon projet inachevé à huit ans
je dépose ma tête au fond du trou
j’entends l’os de la roche-mère
entrouvrir sa chair
des kilomètres de magma
font méandres nœuds lanières
nuées ardentes du séisme
les enfants barbouillés de cendre
s’amusent dans le ventre de la Terre
Je vois une précocité à l’œuvre dans ces vers ; j’y lis un signe avant-coureur manifesté par la curiosité de l’enfant précoce que fut le poète. À huit ans, il amorçait une quête que le désir maintiendrait tout au long de son parcours ; l’ensemble de ce recueil témoigne de sa quête. Ce projet n’avait rien de véritablement enfantin : « percer la croûte terrestre », comme on perce un mystère à force de science et de conscience, de méditation et de poésie. Et cela au gré de pérégrinations entraînant le poète ici et là sur les routes, à l’étranger, chez lui, marchant dans les sentiers et les rues. À la recherche de quoi ? D’un certain bonheur, peut-être ; en tout cas est-il désireux de connaître l’éblouissement inquiet qu’offrent les découvertes pour qui sait ardemment creuser les territoires et hanter les grottes où se révèlent non seulement l’âme de l’humanité, mais également, dans le bouillonnement tellurique de la Terre, les forces d’une création en perpétuel mouvement. Le poète est ici un enfant prenant plaisir « dans le ventre de la Terre ».
Le savoir est source de joie ou d’apaisement. L’angoisse d’ignorer met en branle le processus de la recherche. À certains moments, la vie n’offre rien moins qu’une série de cauchemars. Déposer sa tête au fond du trou, c’est aussi un peu déposer son corps, ses os au creux, au cœur du paysage, pour ne faire qu’un avec la Terre, dans le savoir ultime peut-être que procure la mort. Ce poème qui inaugure la fin du recueil est à l’image des pages qui le précèdent. Il est riche de sens et d’avenues. J’en retiens néanmoins tout principalement l’aspect que je dirais scientifique de la démarche et de l’esprit du poète.
Joël Pourbaix ne manipule pas les mots de manière aléatoire, en leur abandonnant les rênes d’une pensée déréglée. On pourrait le dire cartésien dans son approche et faisant montre de rigueur dans son travail. Cartésien, peut-être pas tout à fait, mais assurément méthodique, ce qui bien entendu n’éteint pas la flamme de l’imagination, mais vise à fixer le verbe à l’intérieur de balises concertées ou, si l’on préfère, dans un cadre solidement conçu. La table des matières de l’ouvrage en témoigne éloquemment, le recueil étant divisé en trois parties de dimensions similaires, comptant environ une trentaine de poèmes chacune, répartis en deux sections. Suit l’épilogue. Des titres sont donnés aux grandes parties ainsi qu’aux sections. Ce dispositif pourrait n’être qu’une apparence de souci formel, de soin apporté à la composition. Ce ne l’est pas. Il suffit pour s’en convaincre de percer la croûte du recueil, de s’attarder aux poèmes que le poète a déposés dans ses couches, de suivre ses traces sur les chemins où il s’aventure, de pénétrer avec lui dans les temples et les grottes où il descend afin d’y contempler des ossuaires, des signes que la vie laisse derrière elle et devant nous, tant au passé qu’au présent.
C’est un hasard, mais il se trouve qu’alors que me voici plongé dans ce recueil m’arrive par la poste le dernier numéro de la revue Exo planète. Je l’ouvre et y fais maintes découvertes, dont celle d’un texte du poète. Je lis ce qui suit : « Les choses et les êtres naissaient comme des histoires voyageuses recueillies au long de mes promenades avant que je les rassemble au chevet de la lampe. Lire et écrire étaient des actes sacrés, guérisseurs, rapiéçant la solitude, réanimant des voix intérieures, pourvoyeuses de joyeux mystères. » Ces mots m’ont rappelé le précédent recueil de l’auteur. Dans Nous sommes oiseaux, ce dernier nous entraînait dans des explorations entreprises le long de la Rivière-des-Prairies. C’était là des histoires justement voyageuses, des promenades comme il s’en trouve également dans Les os du paysage.
À un voyageur aussi curieux sied bien le titre d’explorateur. Quoi ? Il resterait encore de nos jours des choses à découvrir, des territoires à explorer. Oui. Un terrain vague recèle des secrets. Un entrepôt abandonné en livre tout autant. Un ruisseau révèle sur ses rives des végétations de plus en plus rares. Le poète ouvre les yeux. Quand vient le soir, à la clarté des lampes, le poème accueille dans son antre les marges du monde, celles qu’oblitèrent des passants qui ne voient que le temps passer et non pas ce que l’espace déploie face à leur aveuglement.
Un explorateur est un regardeur. Il contemple et analyse non seulement le monde dans lequel il vit, mais se montre également attentif à son monde intérieur, à la noirceur que le sommeil de ses nuits éclaire dans chacun de ses rêves et surtout dans ceux qui virent au cauchemar.
Le tout premier poème du recueil s’ouvre sur un magnifique paysage, un paysage rêvé, idyllique : « L’air salin d’une mer si bleue / la famille entière et heureuse / des oranges roulent sur le sable ». C’est là une image de bonheur. Mais : « brutalement les images s’affaissent / tu te redresses dans le lit », frappé de plein fouet par la brutalité de la réalité : il y a parallèlement aux joies intimes, dans des ailleurs que le poète n’occulte pas, « des blessés des disparus des morts ». C’est le bruit des explosions lointaines, inaudibles pour qui repose au sein de la paix, qui pourtant a précipité le dormeur en dehors de ses songes. Combien de cadavres ? 2000 ou 200 000. Les chiffres ne font rien à l’affaire, il semblerait que « les nombres ne pèsent rien ». D’autres poèmes suivront qui rediront ce constat : « nous parlons d’un enfer / comme s’il n’existait pas vraiment », « soigneusement l’indifférence / participe à l’effort de guerre ». Nous sommes au cœur de l’infamie, dans la section qui ouvre le recueil et a justement ce mot pour titre : « Infamie ». Un autre poème y décrit une scène de guerre. De dévastation. Dans un appartement dont les murs extérieurs ont peut-être volé en éclats — quoi qu’il en soit c’est tout comme —, un vieillard et sa compagne « dans leur cuisine boivent un dernier thé / main dans la main amoureusement ». Les bombes font entendre leurs coups de tonnerre.
Notre poète a de la suite dans les idées. Sa première salve de poèmes embrasse une même thématique, traite du monde contemporain. Mais aborde également les proches moments de l’histoire où de grandes infamies ont embrasé le monde : en août 1943, les « travaux forcés en Basse-Silésie », à la fin de la Seconde Guerre, Hiroshima, Nagasaki, l’explosion enfin d’une bombe H « sur l’atoll de Bikini ». Tout cela a eu lieu, alors qu’aujourd’hui le pire se produit à nouveau : « tranquillité du chez soi une jolie fiction / sous la dislocation du monde ».
Dans la seconde section, le rêve est toujours présent. Le narrateur est ébranlé. Hanté. « Cette fièvre émiette le troupeau des rêves / je quitte furtivement mes draps ». Le poème s’arrête sur une scène, nous fait pénétrer dans la psyché de l’explorateur. D’autres poèmes semblent ensuite référer à son corps malade. Nous étions au début mis en présence d’un univers dans lequel les sujets « individuels » souffraient au sein d’un mal collectif (la guerre), le chaos maintenant se manifeste à l’intérieur du corps intime. Le poète est dans un « lit sans fond », il est « un tas de sable ». Comme il le dira dans l’épilogue dont nous avons lu le premier poème, il a atteint six pieds de profondeur, il a percé la croûte terrestre et déposé sa tête rêveuse et exploratrice au fond du trou. Il peut se « souvenir de ses rêves » et il en livre quelques-uns, dont celui où « revoici la prairie et son cheval ». Un autre poème fait bientôt apparaître un moine qui « dort dans sa cellule ».
Je ne saurais raconter en détail ce qui se passe dans chaque poème, mais tous sont saisissants, et leur substance est riche et savoureuse. Le réel avec Pourbaix se présente dans toute sa complexité, et pour la saisir et nous la faire saisir, le poète recourt à sa puissante imagination poétique. Ainsi, dans le poème où dort le moine, c’est dans un sursaut qu’au milieu de la nuit il bondit hors de son lit, en proie à l’angoisse, tentant désespérément « d’ouvrir la porte à coups de pied ». Et le poète écrit : « je rêve que je rêve je m’acharne / à ouvrir mes paupières ». Il veut revenir à la vie.
La richesse d’un recueil de poèmes ne se résume pas, surtout lorsque chacun d’eux, isolément, brille, distinct des autres, tout en se rattachant à l’ensemble. J’en veux pour exemple cette seconde section de la première partie. Elle s’intitule « L’incubateur des limbes ». Le rêve la traverse. C’est le fil qui relie les poèmes entre eux. Qui fait converger la variété des poèmes dans un même sens, qui confère à cette section son indéniable cohésion, sa grande unité.
Ce qui est vrai pour cette section s’avère tout aussi vrai pour l’entièreté de l’ouvrage. Il est assez remarquable qu’une telle unité s’accomplisse sans le recours à de nombreuses répétitions, les variations sur les mêmes thèmes étant ici justement de véritables variations. À travers des poèmes toujours subtilement reliés les uns aux autres, le poète parvient d’une section à l’autre à faire avancer son propos de manière vivante. Sa parole est une, jamais figée, toujours en mouvement, tandis que les sauts faisant passer d’un mouvement à l’autre du recueil ne creusent aucun abyme, n’accusent aucune rupture. C’est toujours une même aventure qui se poursuit, que le poète interroge le lit sans fond de son inconscient ou qu’il nous fasse pénétrer dans une cuisine où deux octogénaires se soutiennent l’un l’autre tandis que le monde s’effondre autour d’eux, sorte d’oxymore où la paix niche au sein du tumulte … oui, c’est toujours une même aventure, celle d’un homme qui arpente le monde, promeneur, pèlerin, qui plus jamais ne cache ses « yeux d’enfant », qui entre « dans les abysses du paysage », qui « explore la gravité du monde ». Tel est notre poète, je l’ai mentionné déjà, un arpenteur doublé d’un archéologue sensible aux os du paysage, aux os des paysages défunts, ceux du néolithique et du paléolithique, ceux aussi qui soutiennent de l’intérieur les architectures du monde dans lequel nous évoluons.
Dans ce très beau recueil, excellent à vrai dire, Joël Pourbaix nous entraîne à sa suite dans la grotte de Gargas, nous fait voyager « dans les veines fuligineuses de la terre » : « couché au sol j’écoute / un profond tambour tellurique / lourd de silences dévastés ». À sa suite, nous pénétrons dans l’univers de Cézanne, marchons « dans les carrières de Bibémus », et « allons au plus près de l’intimité des choses ».
Rares sont les recueils aussi prégnants. L’écriture de Pourbaix est maîtrisée, voire savante. Elle est surtout vivante. Elle invite à vivre et à célébrer la vie.
