
D’abord, ce titre. « Vertiges », au pluriel. Le mot renvoie à une position de hauteur et d’instabilité, de peur aussi bien que d’ivresse. Il exprime également la verticalité. Le concept des « années-lumière » nous propulse quant à lui dans une temporalité pour le moins énigmatique, du moins dans le cadre du présent recueil. Une femme traverse ici les heures que la vie lui impartit, vivant à même le sol terrestre ; or, son âme et sa conscience aspirent à une dimension supérieure de la vie. Elle vit donc au jour le jour ses heures terrestres tout en percevant une espèce d’autre monde, celui justement où le temps n’est pas régi par la physique de notre monde visible. Ainsi la retrouve-t-on dans ses poèmes, affairée à l’entretien de son jardin, soucieuse de son quotidien, apte à recueillir les moments de bonheur que la vie lui offre, ne serait-ce qu’humblement, en cueillant les fleurs généreuses de l’été, en se réchauffant au feu de l’âtre quand vient l’hiver, tout en contemplant paisiblement à travers ses fenêtres les flocons qui voltigent pareils au fin duvet des oiseaux. Ainsi veille-t-elle, et son esprit alors s’élève au-delà de la poussière terrestre, par-delà la poussière des étoiles.
La quatrième de couverture parle avec justesse d’un « voyage poétique aux confins de l’intime et de l’indicible. » L’intime est celui d’une solitude assumée, celui aussi que connaissent les amants, tantôt proches, tantôt prenant leur distance l’un de l’autre. C’est un intime qui fait l’objet de réflexions sur la finitude de l’être et la fragilité des liens qui l’unissent aux autres, qui unissent notamment l’amante à son amant. L’intime, c’est aussi comme dans la traversée du miroir, la démarche personnelle de l’esprit se dégageant des liens, des chaînes le retenant au sol, au terre-à-terre du quotidien, pour lui laisser entrevoir plus largement un espace-temps invisible, indicible. Il s’agit ici d’une autre dimension de la vie que le prosaïsme des jours dissimule derrière sa banalité, que cette banalité soit « ordinaire » ou tragique. Pauline Michel n’élude pas le chaos. Autour de nous et en nous.
Nous sommes étrangers à nous-mêmes, le prologue l’affirme, un poème vers la fin du recueil le confirme : « Socrate a menti / Tu ne te connaîtras jamais toi-même ». Non seulement sommes-nous étrangers à nous-mêmes, mais nous sommes également en fuite. Et le « temps vacille ». La femme apprendra-t-elle avant la fin « à s’habiter, sans peur, sans gêne, sans vertiges, face à un miroir éclaté ? » Oui, elle y parviendra. Elle poursuivra le périple qui de ce miroir éclaté — lui renvoyant l’image d’une femme elle-même brisée —, la conduira à un nouveau miroir qu’elle ne sera désormais plus seule à habiter.
Le recueil est divisé en deux parties. La première s’intitule « Années-lumière », la seconde, « Vertiges ». L’une et l’autre renferment en alternance des poèmes dont l’écriture est « tantôt incandescente, tantôt nue » comme on peut lire sur la quatrième. Une certaine dualité traverse le recueil. Non seulement l’écriture l’affiche-t-elle dans ses envolées lyriques auxquelles succède la retenue dénudée de textes plus simples, mais cette dualité va-t-elle jusqu’à s’incarner dans la personne même de la poétesse. D’entrée de jeu, elle parle de son double. Il y a deux personnes en elle : la femme de la vie ordinaire et celle qui, plus spirituelle, médite et s’élève, se détachant si l’on peut dire de son enveloppe charnelle afin d’entreprendre « une mutation vers l’invisible ».
La dualité, voire le dualisme en ce qui a trait aux concepts, donne lieu à une série de contrastes. La narratrice « navigue » entre « effroi et fascination / chute et envol / trahison et serment ». Les effets de miroirs s’étendent au cosmos : « L’océan en écho au ciel qui s’y plonge / frémit à la surface du monde ». Du reste, on retrouve le phénomène du miroir dans l’écriture elle-même : « Feuillets noircis / doubles de soi-même / à demi calcinés ». Les contrastes, les oppositions, en cours de route, de cheminement intérieur, en viennent à s’atténuer, à fusionner, à ne faire plus qu’un : « il n’y a plus de frontières », ce dont témoigne « la parenté des pétales et des flammes / des étincelles et des cristaux d’étoiles ». Grâce au « regard vertical », la poétesse redécouvre le « lien entre le cœur de la terre et celui des astres ».
Le « regard vertical » qu’elle évoque n’est pas sans faire songer à la démarche d’un Fernand Ouellette. Certes, le style de la poétesse et celui du poète diffèrent. Celle-ci tient du reste des propos qu’on ne retrouve pas dans les ouvrages du poète ; elle s’adonne à plus de fantaisie, pour ne pas dire de légèreté. Dans ses poèmes où le sacré se manifeste, Pauline Michel, qu’elle ait ou non la foi, exprime des sentiments et des idées que n’aurait pas désavoués le poète de Vers l’embellie. On sait l’importance chez lui du « vertical ». De même, il contresignerait l’idée qui veut que « Modifié dans l’amnésie collective / l’esprit s’est aliéné des splendeurs originelles / Eden perdu dans les débris de civilisations meurtrières ». Je songe à Ouellette aussi lorsque la poétesse évoque les « derniers humains [qui] s’éveillent avec une soif intense / de lait, de miel et de Lumière » et lorsque dans ce même poème — qui s’intitule « Le concerto de l’aube » —, je lis les vers suivants : « Ainsi renaît le concerto de l’aube / de la fissure d’une coquille brisée / par les ailes d’un ange matinal / le sénior ou le seigneur des oiseaux ». Qui lira ce poème y verra à l’œuvre une belle fantaisie non dépourvue de gravité. En effet, cette coquille brisée n’est rien moins que celle du soleil.
La poétesse a vieilli, elle est « au bout de ses heures », la voici en contemplation devant un lever de soleil. Alors, « elle réinvente / l’origine du monde // Un frôlement d’ailes brise la coquille du soleil / cet œuf lumineux lové dans la Voie lactée ». L’aube est également un motif important dans l’œuvre de Ouellette. En fait, force est de constater qu’il existe dans le vaste répertoire des figures et des symboles, ce que l’on pourrait appeler des universaux. La métaphore est comme une étoile filante, elle prend chez les uns et les autres des proportions d’allégories. Dans le langage sacré, l’aube témoigne de l’avènement d’une lumière tantôt métaphysique, tantôt spirituelle. Elle marque à tout le moins un passage, un fort désir d’ouverture. Cette ouverture, sans qu’il soit besoin de s’élever au-dessus de la condition humaine, nous y replonge. Dans la trajectoire qui est celle de Pauline Michel, l’autre est essentiel : « Lorsque la solitude / se fait gisante / au fond du cœur inerte / le présent n’a de sens / que s’il est habité / par un autre / par les autres ». Et : « Entre la cendre et l’encens / le sacré / l’étincelle incandescente du regard de l’autre ».
Enfin, tel que le stipule le dernier vers du recueil, l’ultime réconciliation de soi à soi, de soi tant au monde d’ici qu’au monde de l’intemporel (« nos musiques intérieures / [sont] assoiffées / d’intemporalité »), la réconciliation, dis-je, ne peut se réaliser que grâce à la présence de l’autre : la poétesse envisage la possibilité « de voir les autres en moi / sans brouiller leur image / ni oblitérer la mienne ». Alors, comme l’indique le dernier vers du recueil, lui est-il possible de « Ne pas habiter seule [son] miroir ».
Pauline Michel a rassemblé dans ce recueil des poèmes témoignant d’une authentique démarche de femme et d’écrivaine. Peut-on parler ici de sagesse ? Je le crois. La poétesse qui n’est pas née de la dernière pluie a beaucoup vécu. Elle a aimé, elle a ri et pleuré. De toutes les épreuves qui ont pu la déchirer, qui ont pu briser son miroir, elle a finalement su faire un jardin. De ce jardin se sont élevées mille et une réflexions sur le sens de la vie. Une espérance se manifeste en son sein : « Nous gisons près des chrysanthèmes / osant le souhait d’une renaissance / imméritée ».
Je pourrais en terminant citer maints très beaux poèmes. Plusieurs sont remarquables. Ils sont fantaisistes à souhait. Imagés. Donnant à réfléchir. J’en choisis un dont j’apprécie tout particulièrement la chute.
Elle chancelle
en déséquilibre
dans une éternité réelle ou imaginée
jusqu’aux traces invisibles
laissées
aux passants des chimères
ou au plan obscur
du chorégraphe de l’humanité
