
On ne plaisante pas avec le suicide. Ce livre n’a rien de léger. Il ne divertit pas, au contraire, il nous plonge dans le sombre, dans la gravité, dans les abysses de la mort volontaire. Il raconte des histoires troublantes, au premier chef, celle de l’auteure ; il présente des trajectoires de vie brutalement interrompues, celles de ses amis Francis et Katerine. Il regorge également de renseignements précis et précieux en cela qu’il propose une synthèse de l’ensemble des connaissances que nous avons à ce jour sur la question du suicide. Sa lecture nous apprend entre autres comment le suicide a été perçu à différentes époques et dans différentes cultures. En tant qu’œuvre littéraire, pour notre plus grand bonheur, il répond aux exigences de celle qui l’a conçu. Question d’écriture, rien n’y est laissé au hasard : chaque mot, chaque phrase, chaque section de l’ouvrage fait l’objet d’un soin minutieux. L’écrivaine y parle de l’importance que revêt la littérature à ses yeux, montre le rôle qu’elle peut jouer dans les établissements scolaires et analyse les liens qu’elle entretient avec la vie, la mort et le suicide.
Il existerait quatre formes de suicide vésanique, entendons par-là de suicide lié à la folie. La jeune Katerine aurait agi sous le coup d’une volonté soudaine. On parle dans son cas de suicide impulsif ou automatique. Les autres formes seraient celles du suicide maniaque, du suicide mélancolique et du suicide obsessif. Selon Durkheim, le suicide automatique « résulte d’une impulsion brusque et immédiatement irrésistible. En un clin d’œil, elle surgit toute développée et suscite l’acte ou, tout au moins, un commencement d’exécution. » C’est au suicide résultant d’une charge mentale démesurée, d’une trop forte anxiété, d’une humeur extrêmement dépressive ou encore d’une misère existentielle insupportable que s’intéresse Marina Girardin. Si elle puise dans les ouvrages savants, si elle recourt aux analyses et aux savoirs des spécialistes, c’est afin d’étoffer ses propres réflexions, afin de mieux comprendre ce qu’elle a vécu et continue de vivre — le suicide n’étant pas qu’un passage à l’acte ; mais, toujours présent, il habite constamment quelque recoin de l’esprit des suicidants. Dans ce livre fort instructif, très documenté, l’auteure ne néglige aucun aspect du sujet, elle l’aborde à partir des nombreux angles qui s’offrent à la recherche. Ainsi sont conviées la psychologie, la psychanalyse, la psychiatrie, lesquelles aident l’auteure à comprendre les sentiments qui l’habitent, sentiments de la faute, de la culpabilité et de la honte liés à ce qui au passage sera ici désigné en tant que « geste infamant » ? On le voit, si l’essayiste consulte maints ouvrages, elle scrute surtout sa propre psyché. D’où les récits qui émaillent son essai. Rien dans ces récits n’est de l’ordre de l’anecdote. On ne saurait en retirer aucun. Tous sont en lien direct avec l’analyse qu’entreprend madame Girardin. On pourrait dire qu’ils n’illustrent pas ses pensées, mais qu’ils les alimentent et qu’ils en découlent également. L’essayiste est solide, or la solidité intellectuelle de son ouvrage découle de sa grande fragilité, de sa trop humaine vulnérabilité, voire de son « empathie excessive ». On apprend beaucoup en la lisant, mais surtout, grâce au grand sentiment d’amour qui parcourt son essai, le lecteur est touché, atteint droit au cœur. C’est là ce qui fait la valeur de l’ouvrage, outre ses indéniables qualités littéraires : reposant sur un déchirant et profond sentiment d’empathie, il le procure à son tour. Il faut voir l’enseignante à l’œuvre, habitée par un grand sens de l’accueil, elle donne la parole à ses étudiants, ouvre la porte au dialogue, celle aussi de son bureau. Cela est saisissant. Un étudiant vient la saluer, lui dire adieu. Il a l’intention d’en finir avec la vie. Quel ange, quelle impulsion le pousse à venir rencontrer à son bureau celle qui lui a fait connaître le désespoir de la Mouchette de Bernanos ? Toujours est-il que la jeune enseignante lui ouvre les bras et parvient si bien à manœuvrer, le cœur dictant chacune de ses paroles, que le jeune étudiant finit par consentir à sceller avec elle un pacte de non-suicide.
Entre de telles scènes, dont les plus émouvantes sont celles où sont relatées les histoires de Francis et de Katerine, sans oublier celle de la « narratrice », celle-ci comme mentionné si haut poursuit ses lectures. Elle nous fait découvrir les liens que l’Église et l’État entretiennent avec le suicide. L’Église a longtemps interdit la sépulture ecclésiastique aux suicidés et excommunié ceux et celles qui ont attenté à leurs jours sans succès. J’ignore si c’est encore le cas aujourd’hui. Au Canada, jusqu’en 1972, le suicidant était condamné à la prison, aux travaux forcés, à l’amende ou à l’asile s’il était démontré qu’il souffrait d’aliénation mentale. L’inventivité de l’auteure vient illustrer les tragédies liées à ces positions légales. Elle imagine de brèves histoires où elle révèle l’ampleur des drames que suscite l’intransigeance de l’État en matière de suicide. Ces histoires font évidemment progresser la pensée de l’essayiste.
Camus nourrit ses réflexions. Il est d’avis que l’idée du suicide germe « dans le silence du cœur » et que la société « n’a pas grand-chose à voir avec ces débuts. » Notre essayiste ne partage pas ce point de vue. Elle soutient le contraire. Elle aborde l’anxiété générée par le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui et s’interroge sur l’impact que les divers chaos peuvent avoir sur la jeunesse. Elle rend compte des impacts qu’ont les modèles économiques centrés sur le profit et la surconsommation : « L’asservissement du travailleur en régime capitaliste est jugé dangereux dès la naissance de la société industrielle, où des penseurs accusent les gouvernements de générer les misères qui conduisent à l’autodestruction. » Tout ce qu’elle étudie la conduit à affirmer que la « psychologie du suicide rejoint donc désormais la psychologie du burn-out ».
Je dois insister sur ce point, contrairement à ce que pourrait être un essai strictement scientifique, de type universitaire ou savant, l’auteure pratique une écriture qui fait la part belle au littéraire, à l’écriture de l’intime. Ainsi au fil des pages sommes-nous mis en présence non pas de deux types d’écriture, mais d’un amalgame où registres savant et littéraire s’entremêlent sans qu’il soit toujours possible de les distinguer, sauf quand il s’agit de passages nettement littéraires, voire poétiques.
Marina Girardin est une littéraire, elle travaille la forme d’une manière subtile, avec une rigueur qui n’a rien de rigide. Les sections de son ouvrage s’enchaînent, pourrait-on dire, de manière à la fois logique et naturelle. Cela coule comme l’eau d’une rivière. Sa phrase est tout aussi fluide. Sa richesse impressionne, toute discrète soit-elle. Elle se manifeste avec brio tout particulièrement dans les passages où l’écrivaine laisse libre cours à son inventivité, à son intelligence littéraire, à sa sensibilité créatrice. Il n’y a pas de réelle rupture entre les pages plus littéraires et celles qui relèvent davantage de l’écriture essayistique, une différence certes est marquée — on quitte un registre pour un autre —, mais l’enchaînement est assuré par un principe que j’allais dire de nécessité, de nécessité intérieure si je puis dire, de nécessité littéraire. Au bout du compte, l’écriture seule, l’écriture littéraire s’entend, permet selon l’écrivaine d’accéder au dicible, de manifester au plus juste et au plus près l’expérience du suicide. Comble de réussite, l’alternance de l’essai et du littéraire est telle que ces deux formes s’agencent ici à la perfection, l’une nourrissant l’autre et vice versa. Il y a là un dialogue entre le général et le particulier, entre les passages où l’auteure réfère aux ouvrages qu’elle consulte et ceux où elle se livre à une écriture relatant ses propres expériences et celles de ses précieux disparus. L’analytique et l’empirique entretiennent dans son texte des rapports très étroits.
Pour écrire son livre, l’auteure dit qu’il lui a fallu sortir du tragique. Prendre ses distances d’avec sa propre expérience du suicide, qui est, confie-t-elle, et n’est pas qu’une faute. Pour atteindre un état de calme relatif, pour parvenir à « cette disposition à la fois intellectuelle et morale […] nécessaire à la mise en mots de ce que j’avais vécu, par un retour du balancier, seule l’écriture pouvait véritablement me permettre d’y accéder. » Elle s’interroge : « ce livre risque-t-il de me garder prisonnière du sentiment de la faute ? Il est des moments où l’envie me prend de faire avec lui ce que j’ai maintes fois voulu accomplir dans ma vie : j’accroche le document numérique avec ma souris et le jette dans la corbeille puis, l’instant d’après, je le récupère et le dépose à nouveau près des autres icônes. » On assiste ici en quelque sorte au suicide du livre. Dans une sorte de contagion, de truchement, à la manière d’un exutoire, l’écrivaine songe à imposer à son livre la mort volontaire qui la hante.
Lorsqu’on écrit avec simplicité, rien de très clinquant ne dérange l’attention du lecteur, ne force son admiration ou son exaspération face à l’exhibitionnisme stylistique. Une écriture marquée par la sobriété n’en recèle pas moins de richesse. C’est le cas ici. L’auteure sans vantardise aucune reconnaît ses dettes à l’endroit des écrivains qui l’ont marquée : « Murakami […] m’a aidé à cultiver le calme nécessaire à la réflexion en me rappelant que l’important était de dire les choses simplement. Flaubert, lui, a maintenu ferme en moi l’exigence du mot juste. » Tout dans cet essai est clair et limpide. Les mots sont les mots qui conviennent. Le vocabulaire sans être recherché est propre à nommer les phénomènes qui préoccupent l’auteure. Ce sont là des qualités auxquelles s’ajoutent en plus-value un fin doigté littéraire, un souci du balancement de la phrase, un art subtil dans l’enchaînement des différentes phases du discours. Surtout, dans les passages les plus littéraires, remarque-t-on une inventivité narrative, elle aussi discrète, mais oh combien efficace. Il faut lire ces passages où l’écrivaine quitte l’écriture essayistique pour se livrer au récit personnel, pour raconter les drames qui ont marqué sa vie, la perte d’amis qui se sont donné la mort, les circonstances dans lesquelles ces suicides se sont produits. On se croirait dans un roman tant cela est vivant, vrai et intense.
Enseignante, elle met au programme des œuvres fréquemment en lien avec sa hantise du suicide. C’est qu’elle est persuadée qu’il faut ouvrir le dialogue, non seulement sur l’épineuse question de la mort volontaire, mais sur tous les sujets qui heurtent les sensibilités et fractionnent l’opinion publique. Elle considère que la littérature ne fait surtout pas que divertir : voici « l’idée que je me fais de la littérature, à qui je demande de me conduire au plus près du cœur sauvage, primitif, de l’exigence absolue de la Beauté — les œuvres les plus fortes étant celles qui nous mettent à l’épreuve et nous éblouissent, qui nous donnent tout à la fois le vertige des profondeurs et celui des hauteurs. » Et ceci : « Je n’ai pas appris à m’attacher aux livres qui nous gardent indemnes en ne bousculant rien de nos vérités. »
Elle ne souscrit pas à la culture du bannissement et de l’évitement. On doit pouvoir faire lire aux étudiants même des ouvrages traitant du suicide. C’est notamment avec une œuvre de Bernanos que son essai et son enseignement nouent le plus fructueux des dialogues. Nouvelle histoire de Mouchette est au centre de son essai. Je ne résumerai pas le résumé que l’écrivaine en fait. Je me bornerai à dire que Mouchette entretient avec Marina Girardin des liens bien réels, comme si l’héroïne du roman de Bernanos était en quelque sorte le double de l’essayiste.
À douze ans, la jeune Marina fait une tentative de suicide. Elle la raconte. Tout cela est saisissant, poignant. Elle vient d’absorber en grande quantité les médicaments de sa mère dépressive. Elle sort de chez elle et s’enfonce dans la forêt. Elle atteint une clairière. Mouchette pareillement dans des circonstances similaires aboutit dans une clairière. Et qui plus est, on parle dans son cas d’une mort par noyade, alors que lors de la dernière tentative de suicide de notre auteure, c’est dans sa baignoire qu’elle plongera avec une bouteille d’alcool, un flacon de comprimés et un couteau destiné à lui entailler les poignets. Est-ce là de la littérature ? Comme on le dit souvent, la réalité dépasse la fiction. Quant aux liens qui unissent Mouchette à Marina, ils sont encore plus nombreux que ce que je mentionne. On verra le livre de Bernanos devenir dans une salle de classe un sujet de discussion dont l’auteure est convaincue de la grande utilité.
On ne peut, on ne doit pas tout dire. Et malheureusement, ce qu’on dit au sujet d’un livre manque souvent de précision, de pertinence, ne l’éclaire pas tout à fait, ne rend pas tout à fait la lumière d’un texte. J’aurais pu me borner à recommander fortement la lecture de cet ouvrage. Il en a été question récemment dans Le Devoir et dans Le Journal de Montréal. À mon sens, on n’a pas suffisamment fait mention de son importance, de la grande humanité qui l’anime et du talent de l’écrivaine. Quelle écriture ! Du prologue à l’épilogue, tout se tient. Au tout début il est question d’une photographie où l’on voit la jeune femme dans les eaux glacées de l’Isar. Son sourire sur cette photo tient « d’une gageure des plus hasardeuses. » On retrouve cette rivière à la toute fin du livre. Et bien vivante, l’auteure nous sourit à nouveau. Non, vraiment, Camus a raison. « Il n’y a pas de honte à être heureux. » Et notre amie Marina d’ajouter ; « Il n’y en a pas non plus à être malheureux ou à l’avoir été. »
Merci, Marina.
