Jean-Pierre Pelletier : Une poignée de vent : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : Collection Magma Poésie : 2025 : 83 pages

Ce poète regarde le monde et le contemple afin d’en souligner à la fois les désastres et la beauté. Au centre de son tableau, il inscrit celui qu’il appelle « l’humain » ; il montre ce dernier dans un univers dévasté, une sorte de désert, un blanc, un vide absolu. C’est là un symbole. Il brosse le portrait d’un homme en marche, d’un pèlerin. Devant lui, au bout de sa route sont des villes nouvelles à découvrir et la mer, surtout la mer, le vaste océan où joue le vent et dont les vagues se gonflent.

Lisant ce recueil, je ne puis m’empêcher de penser à l’œuvre de Saint-John Perse. Non parce que la prosodie de Pelletier s’en rapprocherait, ce qui n’est pas tout à fait le cas, mais en raison de la hauteur et de l’ampleur de son propos. Aussi parce que du début à la fin, le registre littéraire se déploie avec une certaine magnificence.  Le caractère épique de la poésie de ces deux poètes est ce qui dans mon esprit les unit. On trouve chez l’un et l’autre une entreprise, une quête, une aventure collective. Certes, Perse ressemble à un oiseau de grande envergure volant lourdement et persévérant longtemps au-dessus des vastes territoires que parcourt, explore et conquière sa parole. La force des éléments naturels semble se retrouver au cœur de sa poésie, laquelle rivalise quasiment par sa haute tenue avec les vents et la mer. Au sol, sur la grève, il crée d’immenses blocs de paroles d’où son poème s’élève jusqu’aux plus hauts sommets, aux étoiles quasiment de la pensée et du sentiment. Un souffle incommensurable alimente sa forge.

Pelletier, lui, ne donne pas dans le monumental, dans le symphonique, dans les stratosphères. Il semble cependant nous offrir des fragments dont la tonalité est souvent similaire à celle des poésies de Perse, à la différence que chez lui le verbe ne s’accomplit pas à travers de vastes déploiements. Comme mentionné ci-haut, la prosodie chez ces deux poètes diffère considérablement. Aux longs versets qu’affectionne Perse, notre poète privilégie une forme plus concise. Ses poèmes, que sur la page de titre il prend soin d’appeler des prosèmes, ne sont pas versifiés, même librement ; ils n’empruntent nullement aux divers procédés de la versification, ne sont en rien construits systématiquement dans le constant souci des accents de rythme, dans l’alternance des sonorités, comme en une danse rappelant celle des longues et des brèves, ou plutôt d’assonances et allitérations prononcées et divers procédés se trouvant chez les Anciens, que Perse, tout moderne qu’il fût, parvint admirablement à ressusciter, chez lesquels en tout cas il puisa, et dont nos contemporains et moi-même, du moins pour la plupart, ignorons à peu près tout. Il y a belle lurette que le vers à peu près partout a été chassé de la poésie.

Chez Pelletier, donc, nous ne trouvons rien qui s’apparentent à de fastueuses constructions, nul recours aux grandes figures d’une rhétorique parfois ronflante, avec ses périodes emphatiques, non, mais de manière plus retenue, notre poète produit des morceaux qu’on croirait prélevés à même de gros blocs de discours, tels ceux que pratiquait Saint-John Perse, et alors ce ne sont pas à de grandiloquentes épopées que nous avons affaire, mais, ici et là, à « un bout d’épopée », quelque chose non pas comme le puissant aquilon qui souffle dans les versets du poète de Vents, mais bien plutôt une poésie générant des paroles semées en « une poignée de vent ».

Ce rapprochement, sur lequel je ne m’éterniserai pas, faute de pouvoir le mener à bien, avec preuves à l’appui, permet néanmoins de cerner une des particularités de la poésie de Jean-Pierre Pelletier, à savoir son caractère universel. Ce n’est pas à sa propre subjectivité que le poète nous convie, c’est à une collectivité, à un projet collectif, à une marche commune. Il y eut autrefois l’impassibilité parnassienne, le poète étant de glace, son poème empruntant à la dureté du marbre. Ce n’est pas le cas ici. Le verbe de Pelletier est vraiment habité par une âme, un sujet y manifeste de la pensée. Et c’est avec chaleur qu’il entreprend d’ajuster ses mots à notre monde, de recourir au langage pour mieux situer l’humain au cœur du désert.

Mais par désert, qu’entendons-nous précisément ? Je ne saurais répondre à cette question, et du reste le poète lui-même ne s’engage pas dans ses prosèmes à préciser nettement sa pensée et encore moins ses états d’âme, quoiqu’on les puisse aisément deviner —on le sent profondément inquiet. Non, rien ici qui soit de l’ordre de l’intime. Nous n’apprendrons rien sur le sujet Pelletier en lisant sa Poignée de vent. L’intime, du moins dans ces pages, ne l’inspire pas. Il ne se confesse pas, ne nous offre pas un autoportrait. Non, je le répète, il s’intéresse au sort du plus grand nombre. Devant le présent dévasté, devant le futur incertain, le poète manifeste de graves préoccupations. Son « je » est absent dans la première partie de son recueil. Le poète écrit au « nous ».

Que dit-il de nous ?

Cela est du plus grand intérêt. L’auteur nous parle de notre aventure sur Terre, sur cette planète dont il ne répétera pas ad nauseam qu’elle est sur le point de voler en éclats, toutefois, c’est là une vérité qui se trouve en toile de fond dans son recueil et qu’il évoque sans jamais s’appesantir sur tous les malheurs qui nous accablent, malheurs qui ne sont pas uniquement d’ordre politique et social, qui sont aussi et peut-être surtout d’ordre métaphysique ; or tout cela est inextricablement relié. L’humain qu’il faut sauver est lui-même responsable de sa destinée. Nous voici lancés depuis l’aube de l’humanité dans une aventure qui aujourd’hui plus que jamais sans doute se heurte à des impasses. Du moins, tel est le constat du premier prosème :

Tout fuit, se délite, gagné par la fumée, le souffle et les choses sans forme autour desquelles nous gravitons, Les mots comme les gens courent au plus pressé puis s’effacent dans leur blancheur.

Je l’avoue, cet effacement dans la blancheur m’a longuement laissé songeur. Et admiratif. C’est là un blanc hautement significatif. L’auteur a trouvé le mot juste. Son blanc est celui de l’effacement, d’un certain retour à la page blanche de l’histoire de la Terre et de l’humanité. Nos discours — ils seront plus loin dévalorisés par le poète qui accusera leur inanité : « Se taire devient ce langage dont le vent porte très haut la connaissance et le respect. » — nos discours, dis-je, courent comme les poules sans tête que nous sommes. Les gens sont pressés. Nous sommes pressés. Puis, inéluctablement viendra notre effacement dans la blancheur. Notre disparition est en latence. Imminente.

Imminente, mais le poète tout de même ne se fait pas alarmiste, pas tout à fait ; il reste peut-être un certain espoir, qu’une page çà et là recèle, que l’ensemble du recueil assurément exprime. Le « passeur », un des « personnages » du recueil, cherche une issue afin d’échapper au délitement général. Aucune piste cependant ne lui apparaît dans le labyrinthe des cartes qu’il consulte. En l’absence des dieux, l’humain en est réduit à naviguer à l’aveugle, dans le blanc total d’une absence de sens, de direction indiquée, de directive. La nature cependant vient rappeler au poète que quelque chose en l’absence de l’homme, soit le monde tel qu’il sera ou aura été avant lui, amputé donc de sa présence, que ce monde au naturel recèle tout de même un caractère sacré, et à tout le moins connaît et manifeste une manière d’harmonie, voire d’absolu : « Nous disposons d’une patrie que nous avons peuplée par inadvertance. Les arbres, les montagnes, un étang nous incitent à l’indulgence. Nous existons peut-être par défaut. » Telle est aujourd’hui notre pauvre patrie, qu’il eût mieux valu habiter poétiquement. Ce vœu hölderlinien est fort pieu, trop sans doute pour ceux que plus loin dans son recueil le poète appellera les bourreaux et autres « prêcheurs sans envergure ». 

Le poète file dans son recueil la métaphore de la marche, de la pérégrination. Le passeur est celui qui favorise le passage d’un ici à un ailleurs. Il salue bellement « les voyageurs qui se libèrent de leurs pas. »

À la première partie du recueil, écrite au « nous », fait suite celle que le poète intitule « Des images dérobées ». Cette fois, il s’adresse à un « tu » qui est « le descendant des convoyeurs de rêves » bien que ce « tu ne rêves plus. » Devant lui se trouve « l’étendue incertaine ». D’autres départs sont à venir :

Si tu t’engages dans une terre d’exil, ou dans une voie plus délicate, continue de restituer au monde ses élans d’une jeunesse foisonnante. Il y aura toujours quelque messager aussi noir que le soleil pour t’escorter vers le terme du parcours : // tu le remercieras d’une poignée de vent. 

Ce recueil brillamment conçu contient trois parties. Après celle du « nous » vient la seconde où le poète parle au « tu » avant de donner dans la troisième la parole à un « je » qui affirme que « Tout n’est pas perdu ».

Ainsi, même par-delà « une cathédrale déserte » et même si « les pigeons ne nichent plus sur les gargouilles », le poète ne désespère pas. Il considère que tout n’est pas perdu.

« C’est cette parole qui vient d’appareiller aux quatre vents du lendemain. »

Avatar de Inconnu

Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

Une réflexion sur « Jean-Pierre Pelletier : Une poignée de vent : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : Collection Magma Poésie : 2025 : 83 pages »

  1. Daniel,

    Ce rapprochement avec Saint-John Perse, tu n’es pas le premier à l’avoir évoqué. Mais tu as fait les nuances qui s’imposent, me semble-t-il.

    Mes lectures d’Alexis Léger remontent à ma prime jeunesse.

    Je te remercie de cette lecture sensible, attentive d’Une poignée de vent.

    Mes salutations les plus senties,

    Iohannes Petrus

    J’aime

Laisser un commentaire