Paul Chanel MalenfantPaul Chanel Malenfant : Au passage du fleuve : Éditions du Noroît : Poésie : Montréal, 2024 : 130 p. Paul Chanel Malenfant
Le fleuve offre ses vérités à qui veut entendre les rumeurs de la marée. Un homme cherche à saisir ce que révèle tant de silence. Son regard retrouve la voyance propre à l’enfance, alors que posté devant le fleuve, il assiste au déploiement de ses eaux mêlées à l’immensité du ciel.
Il est maintenant âgé, suffisamment pour être jeune, non qu’il s’agisse ici de sénilité, mais bien plutôt d’une visite rendue, ultime peut-être, à ce qui fut au temps de son enfance et perdure jusqu’en son âge avancé. Le voici, engagé en poésie, avançant dans les territoires de la mémoire, faisant parfois face aussi à de sombres avenirs, tel un combattant de lumière. Ce qui s’est joué pour lui, devant cette presque mer qu’est le fleuve à Rimouski, se joue à nouveau. Les souvenirs lui offrent leurs plages de sable et de galets. Sous nos yeux s’ouvre le vaste album de sa vie. En se retrempant dans son passé, Paul Chanel Malenfant transforme en plénitude la mélancolie du gisant qui sous peu s’étendra auprès des siens dans le cimetière de Sainte-Luce-sur-Mer. Il reverse les couleurs d’hier dans le fleuve qui coulera encore demain. Il œuvre en vue de l’avenir. Il ne croit peut-être pas en Dieu, mais il se pourrait que Dieu croie en lui. En tout cas, bien que sa révolte le conduise à casser, en raison de son regard idiot, « une aile de l’ange de pierre agenouillé dans la neige », toute sa poésie s’ouvre à une grandeur qui transcende largement l’étroitesse de notre existence.
Dans l’épilogue, le poète rappelle qu’il y a une quarantaine d’années, il a publié un recueil intitulé Fleuves. Parlant de ses fleuves, il écrit : « Voici qu’ils poursuivent leurs cours ». On pourrait croire que le poète se répète. Encore faudrait-il rouvrir le livre ancien pour en avoir le cœur net. Une chose cependant est certaine, Chanel Malenfant est un écrivain qui se renouvelle sans cesse. En poursuivant, et même en revenant sur ses pas, il va de l’avant. Différents les uns des autres, ses derniers recueils témoignent de ses métamorphoses. Il a beau ressusciter çà et là ses vieux parents, évoquer les mêmes traumatismes (le suicide par pendaison d’un être cher), parler de ses sœurs, reboire dans les mêmes tasses un thé toujours ressemblant à celui d’antan, malgré ces retours en arrière, le poète ne fait jamais rien d’autre qu’avancer.
Son dernier opus est d’une remarquable richesse. Évidemment, les mérites formels de l’œuvre doivent être soulignés, mais il y a plus. Quelque chose ici est de l’ordre d’une quête essentielle. Pour le poète, plonger ses regards dans les abysses du fleuve, c’est remonter le cours de sa propre histoire, c’est lui donner un nouvel accomplissement. Il a des nœuds à dénouer, des détresses à affronter qu’il parviendra somme toute à convertir en enchantements. Pour ce faire, il recourra à la clef du poème, au solfège pour ne pas dire aux sortilèges de la poésie.
L’alchimie du verbe rendra possible la transformation de la détresse en enchantement. À tout le moins, verra-t-on le poète consentir à l’irrémédiable suite des choses. Un poème liminaire annonçait cette victoire. C’est une victoire qui cependant n’a rien d’épique. Elle se joue simplement à hauteur d’homme et en face du fleuve. Un revirement se produit : « j’étais […] un cadavre sur le champ d’une bataille perdue. » Cela s’est passé : « Aujourd’hui, je viens pour la pensée / qui traverse le fleuve. / Vivant, debout, // avec un cœur habité de mille voix. »
S’il est un verbe à retenir dans ce beau livre, c’est bien le verbe avancer, conjugué à la première personne de l’indicatif présent. Il se trouve dans le tout dernier poème : « J’avance désormais au pas, trébuchant parmi les missiles, les barbelés, l’artillerie des fureurs planétaires. » On le voit, le poète, ce rêveur définitif dont parlait Breton, n’occulte en rien le monde réel. Il « marche en guise d’accompagnements du monde. »
L’espace manque ici pour dire la beauté, la gravité des pages consacrées à la mère, au père surtout : « père et mère réconciliés dans la cendre ». Il faudrait citer des perles. En voici une : « Le chardonneret de l’été dans l’arbre s’est éteint. »
Le livre pose une question dont la portée métaphysique se révèle dans le passage du fleuve : « Mais qui étions-nous devant l’étendue du fleuve sans frontières ? » La question ne s’adresse pas tant à la nation (elle se referme sur ses frontières), pas uniquement au clan, à la famille du poète, ni au poète lui-même, mais bien à nous tous et toutes, dans l’absolu pourrait-on dire, dans le cœur même de notre être : qui sommes-nous au-delà de « notre existence aveugle » ?
La réponse du poète est infinie, elle part de l’enfance et y retourne : « La poésie renaîtra comme un art de l’enfance. » Ce que réalise le poète est de l’ordre d’un accomplissement. Il s’agit d’être au plus près de soi devant le fleuve, d’être vraiment vivant et de faire ainsi advenir le monde à sa pleine réalité, de sorte que l’univers retrouve « sa réelle présence, sa permanence et son poids.
EXTRAITS
Quel dieu ancien a dispersé les îles du Bic dans le cercle de l’anse ?
Blocs erratiques devant la montagne. Mausolée.
Qui a construit, sur la rue principale du village, cette maison blanche sans fenêtres où mon amour est venu mourir une dernière fois, d’un seul souffle, dernière demeure parmi les épilobes ?
**
Lorsque les livres se seront effacés dans ta mémoire et noyées dans la mer les ombres et les voix de Segalen, sauras-tu jaillir, entre les algues et le chaos, entre la transhumance et l’agonie sauras-tu éveiller tes morts, père et mère réconciliés dans la cendre, sauras-tu endormir en ton âme somnolente telle une veilleuse, la mélancolie d’être au monde ?
Sans sursis. Sans avenir.
**
Cette recension d’Au passage du fleuve a été rédigée pour la revue Possibles. Elle a paru dans le numéro de l’automne 2026. Je rappelle que ce recueil a fait de l’auteur le lauréat du prix du Gouverneur général de l’année 2025.
Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015.
Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. »
L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ».
Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV.
À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.
Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. »
Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans.
De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. »
Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. »
Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses.
Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. »
La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »
Voir tous les articles par Daniel Guénette