
L’amour est le feu vivant dans la maison du cœur. Pour pallier le manque, combler le vide laissé par l’absence, les lettres que s’échangent les amoureux font office de présence. Dans la distance, elles sont comme un fil fragile tendu au-dessus du vide. Les mots déambulent sur ce fil à la manière des acrobates. Dans ses œuvres, Dominique Fortier conjugue récit, essai, écriture de l’intime et fiction. On ne la savait pas poète. Avec cette nouvelle publication, les éditeurs parlent d’une première incursion dans le domaine de la poésie. Cela n’est pas tout à fait juste, car il y a beaucoup de poésie dans les ouvrages précédents de cette autrice. Mais à dire vrai, c’est probablement la première fois qu’elle publie des poèmes conformes aux conventions régissant aujourd’hui le genre, conventions dont force est d’admettre qu’elles sont assez floues. Parmi de nombreuses pages relevant du récit et de l’essai, on trouve dans Notre-Dame de tous les peut-être une bonne douzaine de poèmes, j’allais dire en bonne et due forme. Du moins, le recours au vers libre les signale-t-il comme tels. Entendons par poème un écrit plus ou moins lyrique, en vers ou en prose, où il est recouru aux images, aux métaphores par exemple, et où l’imaginaire prédomine sur le discours informatif et la communication d’idées plus ou moins abstraites. Les pages où Dominique Fortier s’arrête à l’étymologie des mots ou au travail de Gutenberg, raconte des anecdotes relatives à des performances d’acrobate, offrent-elles à proprement parler des poèmes? Poser la question engage, à mon avis, sur une fausse piste, un fil effiloché, rompu d’avance; c’est méconnaître la substance de ce livre et la nécessité qu’il y avait pour la poète de le concevoir tel quel. Certes, ce livre n’est pas un recueil de poèmes. Il est néanmoins un ouvrage poétique. Comme l’acrobate composant avec les vibrations du fil sur lequel il se meut, ce livre épouse un mouvement inhérent à la rêverie poétique. Son caractère hybride sert sa cohérence. Au fond, peu nous chaut la catégorie auquel il appartient. En raison de son inventivité, il se « tient » non seulement comme aurait dit Flaubert par « la force interne de son style », mais également par les propos que seule cette inventivité permet de véritablement traduire.
UN TITRE ET L’ESPOIR PRIS D’UNE SIMPLE PETITE FLEUR
Ce livre n’est donc pas un recueil rassemblant des pièces éparses provenant de sources ou d’inspirations diverses. Certes, on y verra une succession de discours variés sur le plan de la forme et quant à ses référents. Or si l’on croit passer du coq à l’âne, c’est faute de voir que le coq est un âne et que l’âne pour sa part est un coq. Autrement dit, si l’autrice semble divaguer, passer d’un sujet à l’autre, ce n’est là qu’une impression qu’efface bientôt la certitude qui nous gagne à l’effet que l’hétérogène est ici au service d’une plus grande homogénéité. Chaque élément de ce livre apparaît à sa juste place, étant requis par les propos que tient la poète alors qu’elle s’avance à petits pas sur le fil de ses pensées, là-haut entre les nuages, entre les tours du World Trade Center ou celles de la Notre-Dame, ou voguant au fil de l’eau, un peu à la dérive, mais gardant le cap, et croisant à l’occasion des navires, dont celui que pilote le grand Melville, cet écrivain américain qui conçut presque en rêve éveillé une grande passion pour un non moins grand auteur américain du nom de Nathaniel Hawthorne. Mais que vient faire dans cette galère la cathédrale de Notre-Dame ? On aimerait dire que l’écriture de Dominique Fortier jaillit à même les lieux qu’elle hante, traverse ou habite, que c’est de son sang que procède l’encre qu’elle couche sur la page. Or, on n’en sait rien. Toutefois, on pressent qu’à l’instar de la romancière-essayiste qu’elle est, la poète, telle qu’en elle-même, est présente au cœur de ses écrits. Autrement dit, elle accueille au sein de son écriture poétique ses propres expériences. De là à croire que nous lisons une manière d’autobiographie, il n’y a qu’un pas qu’on ne fera pas, car ce serait faire fi de ce qu’affirme la poète : « Nous sommes l’ombre de nos paroles. » Elle apporte une précision : « Ce que l’écrivain devrait annoncer, c’est : ‘‘Je te raconterai une histoire fausse en faisant semblant qu’elle est véridique. Et tu me croiras pour vrai.’’ » Nous ne sommes pas loin ici du mentir-vrai d’un Louis Aragon. Il y a dans les poèmes de Dominique Fortier un « je » qui est un je de l’écriture. N’empêche. La poète est une grande liseuse qui relie ses lectures et ses propres expériences à tout ce qu’elle écrit. C’est la raison pour laquelle Notre-Dame figure dans son recueil, et c’est parce que la cathédrale fut détruite par un incendie, comme le furent les tours du World Trade Center entre lesquelles Philippe Petit avait tendu naguère une corde de fildefériste. À quoi s’ajoute bien entendu le fait que les amoureux sont souvent dans leur vis-à-vis des tours distantes l’une de l’autre, que presque un océan sépare, des tours humaines qui elles aussi sont promises à la disparition, au feu que la passion dévorante anéantira ou qu’une tout autre histoire finira par réduire en cendres. Ainsi, le titre s’éclaire. On comprend son « Notre-Dame », mais l’étrangeté qui suit, « de tous les peut-être », nous échappe jusqu’au moment où la poète finalement nous fournit une explication, se lançant sur de nouvelles pistes d’interprétation qu’emprunteront lecteurs et lectrices : « S’il faut en croire le Littré, on disait jadis, au lieu de peut-être : espoir pris. » En écho, quelques pages plus loin, ces deux vers : « Tu dis peut-être / J’entends espoir ». La part de l’océan de la même autrice est un roman d’amour. Notre-Dame de tous les peut-être raconte lui aussi une histoire d’amour. C’est une belle histoire, triste, et dont ne survit, insérée entre les pages 46 et 47, qu’une toute petite fleur jaune, non pas une illustration, mais une vraie fleur, empruntée sans doute au jardin imaginaire d’une non moins imaginaire quoique bien réelle Emily Dickinson.
AU FIL DE LA CORRESPONDANCE
Tout se tient. Rien dans ce livre n’est gratuit. Un élément, si petit soit-il, donne lieu bientôt à un développement, reçoit un écho, se prolonge. Ainsi, une anecdote est-elle une illustration. Par exemple, celle où des saltimbanques en équilibre précaire, montés les uns sur les autres, forment une pyramide sur un fil de fer. Une panne d’électricité survient alors qu’ils sont à mi-chemin de leur parcours. Ils doivent patienter durant de longues minutes avant que la lumière ne revienne. Alors seulement peuvent-ils poursuivre leur traversée au-dessus du vide. La poète file la métaphore du fil reliant une chose à une autre. On lit au début du livre : « Ciel, océan. / Réunis par un fil, l’écriture. » (page 14) Vers la toute fin, variation sur un même fil, on lit ceci : « Terre, ciel. / Réunis par un fil, le désir. » Ainsi le fil est-il le motif principal de l’œuvre, qu’il s’agisse du fil tendu entre les tours de la cathédrale Notre-Dame ou de celui reliant celles du World Trade Center — on se souviendra de l’exploit de Philippe Petit qui, épousant le mouvement du fil de fer, passa de l’une à l’autre de ces tours. Il y a aussi le fil de la conversation épistolaire reliant les deux amoureux de cette histoire, leur missive franchissant l’océan, passant d’un continent à l’autre. La « narratrice » fait un lien entre sa situation et celle des acrobates plongés dans l’obscurité : « Chaque fois que je t’envoie une lettre, j’attends de même dans le noir, sans bouger, que la lumière revienne — tes paroles — pour me remettre à exister. » L’écriture relie les deux amants. C’est le désir amoureux qui met l’écriture en branle et c’est l’écriture des lettres qui nourrit et entretient le feu de leur amour. Tout comme dans La part de l’océan, roman dans lequel les protagonistes s’écrivent des lettres, la « narratrice » de Notre-Dame écrit à l’homme qu’elle aime. L’attente des réponses de ce dernier « est chaque fois un nouveau précipice, c’est un écho qui précède ta voix et l’appelle. Son abyme. » Au-dessus de ce précipice est tendu le fil fragile de l’écriture. L’amour et l’amitié « sont deux façons de jeter / au-dessus du vide / jour après jour / une fragile passerelle de mots. » Il est beaucoup question de fragilité dans ces pages : « Tout ce qui nous entoure, cathédrales, océans, gratte-ciel et forêts anciennes, est fragile comme le cristal. » Cette fragilité n’est pas sans faire songer à celle de la narratrice de La part de l’océan.
DES LIVRES ESPOIR PRIS GIGOGNES
En fait, les similitudes sont nombreuses entre ce roman (roman qui est aussi autre chose qu’un roman) et ce premier recueil (qui est également autre chose qu’un recueil de poésie). Pour peu, on imagine facilement une Dominique Fortier se mettant à l’œuvre, écrivant au fil des jours des pages qu’elle finira par déposer autour d’elle, composant ses livres à la manière de l’Emily Dickinson qui, dans Les villes de papier, répand sur le plancher ses petits poèmes afin de voir à leur agencement. Faisant le tri, l’autrice aurait rejeté certaines pages de son manuscrit de roman, les conservant dans ses cartons, les réservant espoir pris à d’autres fins. Il se pourrait que Notre-Dame de tous les peut-être soit constitué de fragments ayant d’abord appartenus à son « Melville », roman dans lequel de nombreux miroirs échangent leurs lumières. Dans ces deux ouvrages, tout gravite autour de l’amour, du manque et de l’absence, de l’aimé que l’on rejoint grâce aux mots qu’on lui écrit. Ainsi le Simon avec lequel correspond la narratrice du « Melville » trouve-t-il son clone dans le recueil, tandis que le « je » de Notre-Dame possède une voix similaire à celle de la narratrice du roman. Les deux livres sont constitués de fragments où alternent l’essai et le récit. On retrouve également de l’un à l’autre les mêmes thèmes. Ils sont tissés avec le même fil. Melville apparaît ainsi dans l’un des plus beaux poèmes de Notre-Dame. Ce poème vibre de la même intensité que les dernières pages du roman. Pour des raisons d’équilibre et de calibrage, l’autrice pourrait avoir eu la présence d’esprit de répartir son matériau dans deux ouvrages distincts, mais jumeaux, de les mener de front. Le recueil me paraît en tout cas livrer en « harmonique » la substance du roman. Ses pièces forment une œuvre autonome solidement ficelée. Cette « première incursion en territoire poétique » est une fort belle réussite.
Reconsion parue dans la revue POSSIBLES, automne 2025
