
Errances est un livre-objet, un ouvrage collectif conçu par Suzanne Cloutier qui en réalise la présentation et à qui l’on doit les nombreux dessins qui l’illustrent. Ce sont des dessins qui parlent, puisqu’ils reproduisent essentiellement des symboles, plus exactement des pictogrammes, des Zinken. Ces signes élémentaires faits de quelques traits, l’artiste les rehausse de couleurs elles-mêmes significatives : le rouge pour le danger, le jaune pour la prudence, le vert et le bleu pour la sécurité. Onze écrivain.e.s participent à l’aventure.
Le texte de présentation regorge d’informations. On y découvre entre autres les travaux du designer Henry Dreyfuss destinés à créer un langage universel. Ses recherches graphiques l’ont conduit à inventer des icônes dont découlent aujourd’hui les pictogrammes que l’on retrouve sur la plupart des objets que nous utilisons quotidiennement. Dans un ouvrage qu’il publie en 1972, Symbol Sourcebook, une section est consacrée aux signes dont se servent les vagabonds. Ces derniers les dessinent ou les gravent sur les murs. À l’aide de ces signes, les bohémiens, hobos, voyageurs ferroviaires clandestins de Suède, d’Angleterre et des États-Unis partagent entre eux diverses informations relatives aux contrées où ils séjournent, à l’accueil qu’on leur réserve. C’est à ces pictogrammes et à ceux qu’elle découvre dans le Dictionary of Symbols de Carl G. Liungman, un sémiologue suédois, que Suzanne Cloutier redonne vie dans ce très beau livre.
L’œuvre de Jean-Michel Basquiat et les écrits de Jack Kerouac éclairent également le parcours de l’artiste. Basquiat est un anticonformiste notoire. Son mode de vie bohémien n’est pas sans rappeler la quête de liberté commune à certains vagabonds. Le peintre intégra des pictogrammes dans ses travaux. Les communautés francophones de la Nouvelle-Angleterre, dont la famille de Kerouac, font face à la misère tout en s’entraidant. Près de la porte d’entrée de leur maison, un banc est réservé aux quêteux.
Suzanne Cloutier ratisse large. Elle évoque la figure de Martin Luther (1483-1546), auteur d’un ouvrage, le Liber vagatorum, dont la préface fustige les vagabonds et les Juifs. Adolf Hitler lui-même « déclare les vagabonds ‘‘ asociaux ’’ au même titre que les sans-abris, les mendiants, les petits délinquants, les alcooliques et les chômeurs. » (page 21) On aura compris que le travail de Suzanne Cloutier rend hommage à ces exclus et ces parias.
Les écrivains invités font de même. Ils joignent leur voix à celle des pictogrammes. Pictogrammes qui, éloquents pour les initiés, nécessitent la « traduction » offerte par l’artiste pour chacun de ses dessins, lesquels se voient donc accompagnés de mots laconiques éclairant leur signification. Ces signes, on l’aura deviné, sont relatifs à des informations vitales que se transmettent les itinérants. En enfilant leurs misérables perles sur le fil d’un poème imaginaire, on obtiendra ce qui suit. La première section du livre s’intitule Danger. Voici le poème qui résulterait de la suite des « traductions » inscrites sur les dessins : « Livre rouge / Cette eau est dangereuse / La maison est bien gardée / Un crime a été commis ici / Préparez-vous à vous défendre / Gens hostiles / Partez sans tarder / Gens désagréables et chiens méchants, etc. » La dernière section offre des pictogrammes plus sereins. J’en fais défiler les mots d’empathie et de solidarité : « Livre vert et bleu / Ici, on donne du manger / C’est l’endroit idéal / Si vous êtes malade, on vous secourra / Vous pouvez dormir dans la grange / Il y a des fruits dans le jardin / Femme au bon cœur : offrez-lui une histoire émouvante, etc. »
Les textes et les poèmes de Joséphine Bacon, Marie-Andrée Gill, Catherine Mavrikakis, Laure Morali, Alex Noël, Rodney Saint-Éloi et Élise Turcotte prolongent de brillante façon les dessins de l’artiste. L’errance est au cœur de chacun. La souffrance également. Jean Barbe et David Gaudreault l’expriment de manière saisissante. Perrine Leblanc réalise un récit remarquable. Mauricio Segura propose une histoire toute pleine d’humanité.
Recension parue dans le magazine Nuit blanche, numéro 173
