Geneviève Boudreau : Une abeille suffit – Carnet d’observation d’un jardin urbain : Essai – Poésie : Le Noroît : 2024 : 147 pages
Une politique du jardin. En cultivant le sien, Candide, le personnage du conte de Voltaire, tourne le dos à la marche du monde. Le jardin est pour lui un refuge. Et si jardiner était plutôt un acte de résistance ?
La poètessayiste entomophile rappelle qu’à propos de ses fleurs, Jim Harrison se demandait si elles lui causaient du tort en « [le] tenant à l’écart des grands problèmes ». « Bien sûr, avait-il répondu, mais les grands problèmes n’ont pas besoin de moi. » En déduirons-nous que le jardin n’offre qu’un refuge ? Qu’il est synonyme de démission ? Geneviève Boudreau montre au contraire qu’il correspond à un acte de résistance. Ce en quoi, selon l’esprit dans lequel il est entrepris, le jardin constitue une forme bien particulière d’engagement politique.
Le chaos du monde correspond à un amas confus de choses et de phénomènes apparemment hétéroclites dont l’ordre nous échappe. Le regard indistinct n’y voit goutte alors que nous échappe une essentielle taxinomie. Le poème y peut parfois suppléer ; pour voir véritablement, il faut recourir au langage. Une abeille ne diffère d’une autre qu’à condition de pouvoir l’identifier. Il faut connaître le nom de son espèce. Je croyais sans trop y avoir réfléchi qu’une abeille est une abeille, un point c’est tout. À ma décharge, mon esprit concevait qu’il y eût deux types d’abeilles, celles des ruches, dites domestiques, et les autres, les sauvages, celles des libertés champêtres et naturelles. J’ignorais que les espèces varient énormément. La poète pose la question : « Quelle existence a pour nous ce qui demeure sans nom ? » En cultivant son jardin, en se lançant dans la nomenclature, en rédigeant « ce carnet botanique et entomologique », l’écrivaine a en quelque sorte désaveuglé son langage : « Au regard, il fallait sans doute que le langage ménage une ouverture ». Armée d’un appareil photographique et d’un carnet pour y tracer ses croquis d’abeilles, consultant force sources documentaires, elle est parvenue à identifier les hôtesses de son jardin, à distinguer les unes des autres les multiples espèces d’abeilles qui le fréquentent : « Anthidium manicatum, Osmia lignaria, Andrena milwaukeensis, Megachile melanophaea, Halictus rubicundis, Peponapis pruinosa, Coelioxys rufitarsis… »
L’écrivaine signe de son prénom le bref avant-propos de son essai. S’en tenir ainsi à un simple « Geneviève », c’est manifester d’entrée une posture d’humilité, quasi d’enfant au milieu des splendeurs que lui révèle son jardin. Or, cette enfant s’y connaît. On apprendra beaucoup de choses en lisant son carnet, mais n’allons pas croire, comme pourrait nous y inciter le savant recours à la désignation latine, que la lecture de ce petit livre relèvera du pensum, car à vrai dire nous avons ici affaire à un ouvrage agrémenté poétiquement à la manière d’un jardin. Tout y est vivant. C’est à de passionnantes aventures que nous convie Geneviève. Elle fait voir combien les insectes et les plantes entretiennent des relations fascinantes. Elle nous initie à un univers dont n’est pas exempte une certaine forme de violence. Vivre est un combat. On s’entredévore.
Au milieu des abeilles, des fleurs, des arbres fruitiers et des légumes, notre jardinière n’est rien de moins qu’une bonne fée. Elle est métamorphosée par la quête qu’elle entreprend. Non seulement va-t-elle de découverte en découverte, mais la voici transformée à son tour par ses propres découvertes. De propriétaire d’un petit bungalow de banlieue qu’elle est, la voici décentrée, invitée dans un jardin qui dans les faits appartient, se dit-elle, davantage à sa flore et à sa faune qu’à elle-même. La petite Alice de Lewis Caroll, à qui elle s’identifie, s’émerveille. Le jardin atteint quand on le regarde bien les proportions de l’Univers. Le microcosme projette la poète dans le macrocosme. Une véritable rencontre se produit : « Dans toutes ces voix rampantes, ignorées ou humiliées, j’ai reconnu une présence amie ».
La poète est au cœur de ses écrits. L’inscription de ses affects, sa sensibilité ajoutent à l’objectivité de ses observations. La chair de l’observatrice y frémit, faisant ainsi des réalités appréhendées un monde d’autant plus réel qu’il n’est pas soustrait à sa subjectivité. Ainsi l’écrivaine n’hésite-t-elle pas à évoquer des souvenirs d’enfance, tous liés bien entendu à la flore et aux insectes qu’elle côtoie. Ce sont des souvenirs savoureux qui contribuent à rendre vivant ce récit se déployant de mai à octobre, du réveil printanier à l’endormissement progressif de l’automne. La dernière phrase du livre se lit comme suit : « Puis, janvier finira de tout recouvrir, dans un presque effacement ».
Il faut mentionner les qualités littéraires de ce carnet. Geneviève Boudreau est une écrivaine remarquable. On admire les tours diversifiés de sa syntaxe, son élégance, sa sobriété, ses métaphores pondérées, ses images « justes », ainsi que les souhaitait un Roger Caillois. Elle possède une impressionnante panoplie d’instruments. Elle a de l’aplomb, est apte à saisir dans le vaste champ du langage les mots propres à exprimer, à évoquer, à communiquer l’idée et le sentiment. Ses propos ne sont jamais insignifiants. Ils donnent à réfléchir. Pianiste, elle aurait la main heureuse, ferme et délicate, ne donnant jamais à entendre la moindre fausse note. Cette écrivaine est une virtuose du langage. Or, au-delà de toutes les prouesses techniques ou esthétiques, elle parvient surtout à saisir les choses et à manifester du sens. Cultiver son jardin est chez elle un acte de résistance.
Publié le 9 juillet, 2024 dans Nuit blanche Numéro 175
Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015.
Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. »
L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ».
Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV.
À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.
Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. »
Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans.
De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. »
Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. »
Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses.
Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. »
La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »
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