Nicholas Dawson : Peur pietà : Poésie : Le Noroît : 2024 : 110 pages

La feuille de route de l’auteur impressionne. Il est non seulement poète, mais également éditeur et chercheur. Deux de ses ouvrages ont été primés. Ce n’est pas rien. Il offre ici un recueil franchement original. Nicholas Dawson n’est pas un faiseur. L’objet qu’il a élaboré vaut autant par son style que par les prégnantes observations qui s’en dégagent. Avec cette œuvre, il revient sur ses pas pour mieux amorcer un nouveau parcours de vie.

Dans certaines circonstances, la peur et la foi naissent à même le terreau fertile de la souffrance. Qui connaît l’exil éprouve un certain sentiment de détresse. L’exil est un arrachement cruel quand il advient au cœur de l’enfance. Ce fut le cas pour le poète. Il écrit : « je retourne à l’espace qui reste / une entaille depuis l’exil ». Son Chili natal sera évoqué à travers la présentation de trois femmes. Deux appartiennent au passé, il s’agit de la grand-mère maternelle et de la mère. La première est une femme menaçante. La seconde fut toujours bienveillante. La troisième est la sœur aînée de Dawson. L’exil pour ce dernier a moins trait au pays quitté qu’à son enfance révolue. Sans jamais entrer dans les détails de sa vie de famille, le poète présente et commente la dynamique de son petit clan. Du père, nous ne saurons qu’une chose, sa colère. Du frère, il sera dit qu’il « fuit / parmi des hommes bavards / sceptiques ». À leur sujet, l’auteur pratique l’ellipse. Ne restent plus que la grand-mère, qui prend beaucoup de place ; puis, la mère, personnage plutôt effacé, dominé, pliant sous le joug de l’abuela ; enfin, la sœur, grande complice du poète.

Dans la première partie de son recueil, Nicholas Dawson consacre une section à chacune de ces femmes. Dans « Abuela », il trace un portrait saisissant de sa grand-mère. Sa propre peur a conduit l’aïeule à une extrême piété. Pour contrer la menace que font peser sur elle les démons de l’enfer, elle se réfugie dans une foi exacerbée. Son leitmotiv est « somos falibles ». Elle est l’abuela (grand-mère, en espagnol) ; elle n’a de cesse de rappeler la faiblesse de l’être humain : « Son refrain cynique rugit comme une damnation adressée à sa fille, à ses petit·es-enfants, à l’humanité entière : nous sommes faillibles et nous mourrons dans d’atroces souffrances ».

Vient ensuite « Madre », la seconde section. Avec le temps, la foi de la mère s’est altérée : « elle se moque des miracles et du sang de Jésus, elle ne croit qu’aux récits dérisoires, aux lentilles froides et granuleuses ». C’est soir de fête, on célèbre le passage d’une année à la suivante. Elle est mélancolique. Elle boit : « le mousseux lui monte à la tête ». Elle se demande « ce qui a bien pu provoquer un tel maléfice ». Elle souhaite « que la dette, quelle qu’elle soit, ne s’essaime jamais dans le corps de quiconque ». Il est question d’une « peur au ventre devenue corail / excroissance ». On le voit, le spectre de la maladie jette son ombre sur les siens. Enfin, le fils voudrait lui rappeler qu’elle n’est « coupable de rien / de plus que l’amour ».

Dernière section : « Hermana », la sœur. C’est à elle qu’il dédie le recueil, dont l’incipit se lit ainsi : « mon premier souvenir est une prière / habillée à tes côtés ». Évoquant la madre et l’abuela, le poète dit à sa sœur que celles-ci « chuchotent à nos oreilles / des airs d’espérance / que toi seule comprends ».

À mon corps défendant, je résume ici un ouvrage dont l’essentiel se manifeste au-delà de tout récit, l’histoire de ces personnages n’étant pas vraiment racontée, sinon de manière fragmentée, et servant surtout de tremplin à de lumineuses réflexions. Du reste, pour intelligente que soit la méditation du poète, celle-ci est moins intellectuelle que sensible. Elle trouve sa force et sa pertinence dans l’inventivité langagière dont fait montre l’auteur. Comprenons que pour dire la maladie, la peur et la foi, il trouve des mots simples et percutants. Son chant en évitant toute forme d’éloquence s’élève à un haut degré de pensée sensible. Il conviendrait de l’identifier à une forme de prière bien particulière : « comme jadis il arrive que je prie / même athée je demeure croyant ».

Les poèmes de ce recueil sont magnifiques. On sent, on sait qu’ils émanent d’une véritable authenticité. La trajectoire qu’ils dessinent va de la souffrance à l’espérance : « gracieux / faillible / je souris // en attendant que la lumière / nous arrache des larmes de joie ».

Publié le 9 juillet, 2024 dans Nuit blanche Numéro 175

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

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