Alexandre Yergeau : Exhumez-moi  Je vous appartiens : Poésie : L’Interligne, 2023, 72 pages

Un recueil comme celui-ci ne peut naître que d’un sentiment dévastateur. Du moins, le poème liminaire en donne-t-il l’impression. Déjà que le titre instaure une atmosphère quelque peu lugubre. Un mort s’adresse à quelqu’un qu’il vouvoie ou à un groupe de personnes.

Que faire des morts ? On pourrait croire que, dans l’esprit de ceux qui demeurent, l’absence des morts est un don. Ils nous font une offrande. Nous pouvons raviver leur présence, entretenir avec eux de nouvelles relations. Ils nous appartiennent. Les mots du titre réapparaîtront dans le recueil avec une variante : « Exhumez-moi / Exhumez-moi de moi / Je vous appartiens ». Le vers central n’est pas innocent.

Le poème d’ouverture révèle l’importance qu’avait la poésie chez celui à qui s’adresse le poète. Première phrase du recueil : « Vous êtes né par la poésie ». Rien ne précise l’identité du personnage ou de la personne que vise le narrateur. On lira bientôt dans les poèmes suivants de brefs extraits, vers ou fragments de vers, signés Robert Yergeau. Robert, le père de l’auteur, est mort. Il serait ce je qui demande à être exhumé.

Alexandre Yergeau n’est le porte-parole de personne. Il parle ici en son nom. Son père ne fut pas le père de tous, mais bel et bien le sien. Nous entrons avec ce recueil dans un univers particulier, tout à fait singulier. Un père poète laisse derrière lui un fils poète. La poésie aura été et continue d’être leur territoire, le lieu où ils se retrouvent. Elle est partout présente dans leur existence. Ce n’est pas uniquement la première phrase du poème initial ou tout ce poème qui en témoignent, mais bien l’ensemble du recueil.

On aurait tort de croire que les poèmes de Yergeau débordent de pieuse, innocente et naïve tendresse, qu’il érige ici un doucereux tombeau à la mémoire de son père. En réalité, son pèlerinage poétique s’accomplit loin des lieux communs spontanément associés à la piété filiale. Rien ici n’est banal. La mort du père est évoquée de manière allusive. De quoi est-il décédé ? Nous ne le saurons pas. En poésie, les choses sont dites de manière poétique, évidemment. L’intensité chez Yergeau fils est affaire de mots. Leur force intrinsèque peut être violente. Quant à la scène réelle à laquelle il fait référence, elle reste dans le non-dit. Ainsi, le « vous » du poème est-il « décédé par la poésie ». Du reste, sa vie entière s’est déroulée sous la bannière du poème. C’était une « [p]oésie que vous avez édifiée dans la dévastation des êtres ». On le voit, le ton est grave. Celui à qui s’adresse le poète n’est pas entré paisiblement dans la mort : « Vous avez noué votre dernier vers autour du cou de votre dernier poème. // Suspendu entre deux cieux, vous avez fermé les yeux et posé votre regard sur le temps qui vous quittait ». Et plus loin : « Votre corps suspendu / Votre corps au sol / Votre corps en terre ». Cela est troublant. Cependant, le poète ne sombre pas dans la noirceur. Il en émergera. Il évoque l’« évanouissement de l’ombre ».

Le texte liminaire annonçait la lumière. La douleur s’est transformée. La poésie aura sans doute facilité cette métamorphose. La lumière à la fin devient monument. « Et ce monument sera l’unique poésie qui nous subsistera. » Parmi de beaux poèmes, deux vers suffisent à l’auteur pour nommer le bonheur auquel son père et lui finalement accèdent : « Et si demain l’infini devait se terminer / Jusqu’à l’infini je t’aurai aimé ».

Publié le 9 avril, 2024 dans le magazine Nuit blanche Numéro 174

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

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