Diane Régimbald : Elle voudrait l’ailleurs encore : Poésie : Le Noroît : 2024 : 130 pages

Nous pourrions mettre au pluriel le titre de ce très beau recueil : Elles voudraient l’ailleurs encore. Elles, ce sont les femmes qui, de mère en fille, partagent une même difficulté de vivre et surtout une insatiable soif de liberté.

Ce sont également les milliers de femmes saluées par la traduction en quelque 150 langues de ces mots tout simples : « une fille », « une mère ». Les premiers apparaissent sur la page de gauche et les seconds, sur celle de droite. Voilà un procédé qui laisse entendre que partout dans le monde une commune volonté d’épanouissement irrigue le désir des femmes.

Avant les deux pages où défile la kyrielle de ces mots traduits se trouve un exergue emprunté à Nicole Brossard. Il commence de la façon suivante : « Écris-moi. Sois ma mère encore un temps ». Comme en réponse à cette tendre injonction, Diane Régimbald écrit au nom de sa mère, afin de la nommer – elle s’appelait Denise Leduc –, afin aussi de prolonger dans le jour présent l’ombre de son existence. Ainsi procède le deuil, dans la contemplation ici de ce qui reste de la mère, de « l’image de son absence ».

À travers une série de poèmes, de fragments où le récit emprunte à la mosaïque, l’écrivaine dissémine de manière plutôt discrète des éléments de sa propre histoire. Sa posture a quelque chose d’effacé. Sa silhouette est à l’image des illustrations accompagnant les poèmes, elle est enfermée dans un brouillard qui en atténue les contours. Du vague entoure la précision de ses confidences. Entendons-nous bien, car cela s’apparente à un sortilège propre à la plus savante des écritures qui soit, à savoir qu’il existe des textes, assez rares, où tout de soi se trouve dit sans que pour autant y figurent des confessions en bonne et due forme, je veux dire des révélations qui soient de l’ordre d’un étalement noir sur blanc de sa plus intime vérité.

C’est que l’intime ici englobe les autres. Dans le miroir de la page sont conviées d’autres femmes. La fille de Denise, j’insiste sur ce point, en tant qu’unique est également plurielle. Elle évoque une histoire ancienne qui est toujours actuelle. Celle de sa mère. Rien n’est révolu. Il n’y a aucune résolution, mais une passation, de la poursuite, un lien de mère en fille. Elles désirent l’ailleurs encore. C’est d’abord chez la mère que ce désir se manifeste. La fille en hérite. Elle écrit : « comme elle / je me défais de ce qui m’enferme ». La vraie vie est ailleurs. C’est du moins ce que pense la mère. Le portrait qu’en fait la poète incline à lui donner raison. Elle a mené une existence de sacrifice, mère de cinq enfants : « Qui avance avec la progéniture / et supporte le fardeau / autrement que la mère ? » Mal mariée, « elle avait voulu que passent les maladies / de l’homme sa violence […] et pardonner encore cela ne se pouvait plus ». Il fallait autre chose, autrement.

La poète dépeint sa mère dans une série de portraits d’autant plus touchants que ne s’y manifeste aucune sensiblerie. Elle écrit : « j’enfante ma mère morte ». Enfant, elle avait esquissé des croquis de sa mère. Après son décès, c’est aux mots qu’elle confie le soin de la dépeindre. La mémoire alors ravive des scènes où prédominent la tendresse et l’affection. Mais cette mère partira « en douce folie / en toute solitude / choisissant sa mort ». La fille à son tour deviendra mère : « et je recommencerai / enfanterai à nouveau / les rêves prendront racine / dans les fondements du désir ». Ce qu’elle écrit au sujet de ses propres enfants élargit un propos principalement axé sur l’amour. Si toutes veulent l’ailleurs encore, outre leur commun désir d’échapper à l’enfermement, ce qui unit vraiment les mères et les filles n’est pas autre chose que l’amour.

Un certain militantisme apparaît en filigrane. Le chant murmuré de la poète, sans que jamais elle ne jette les hauts cris, livre une sublime pensée de libération. Denise Leduc incarne magnifiquement cette volonté. Elle qui « rêvait d’un autre voyage au-delà / du tracé des habitudes ». Remarquez ici la coupe des vers. Voyez cet au-delà suspendu à la fin du premier. C’est du grand art. Entendez surtout, comme elle savait si bien l’entendre elle-même, le doux chant des oiseaux.

Publié le 7 mai, 2024 dans le magazine Nuit blanche Numéro 174

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

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