ENTRETIEN DE L’AUTEUR SAUVÉ DES EAUX

ENTRETIEN DE L’AUTEUR SAUVÉ DES EAUX

Un journaliste étranger eut un jour l’excellente idée de ne pas donner suite à un entretien que je lui avais accordé. La chose devait être publiée, elle ne le fut pas. Je remercie le journaliste d’avoir laissé le temps faire son œuvre et la poussière recouvrir notre échange. J’en étais venu à l’oublier. Je m’en suis souvenu l’autre jour. Après de longues recherches, je l’ai retrouvé.

Ce qu’on lira ci-dessous est franchement mauvais. Mes pires défauts d’écrivain s’y affichent. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’ils me sautent aux yeux. Je les prenais sans doute pour des qualités. Les voici exposés au grand jour : manque de simplicité, de naturel ; style ampoulé, syntaxe contournée, classicisme boiteux, vieillot ; adjectifs, adverbes nombreux. On me croira ou non, mais même en remaniant ces réponses, je ne parviens pas aujourd’hui à les épurer, à les débarrasser du trop qui les encombre, à réduire leur longueur, à leur soutirer tout ce qu’elles ont de factice et d’artificiel.

Je le répète, ce qui suit vient de faire l’objet d’une révision. La version qui devait paraître était encore plus déplorable.

On me demandera pourquoi je publie aujourd’hui ce torchon si bien léché. Eh bien ! En m’inoculant ce poison, peut-être pourrai-je me prémunir contre la fâcheuse tendance que j’ai à sur-écrire. C’est aussi un peu par masochisme que je livre ici ce texte en pâture, pour avouer devant tous et toutes ma tendance ridicule à me prendre pour un autre, à me présenter en public vêtu d’un costume dont l’élégance ne dévoile qu’un malheureux manque de naturel.

NOTE : J’interviendrai à l’occasion en mettant entre parenthèses et en majuscule le mot rire quand le ridicule manquera de me faire mourir de rire. Bien entendu, lecteurs et lectrices ont le loisir d’ajouter leurs rires aux miens.

1 – La première question portait sur les arts et les lettres. Le journaliste désirait savoir ce qu’ils représentaient pour moi.

Qui respire ne se demande pas s’il a des poumons, au demeurant ne se faisant d’eux qu’une vague idée, plus précise lorsque sa mémoire est bonne, car nous avons tous plus ou moins souvenir de nos lointaines leçons d’anatomie ; à plus forte raison, les spécialistes de la santé sont au fait de ces réalités, vitales, c’est le moins qu’on puisse dire.

L’écrivain que je suis écrit comme il respire. Il ne cherche pas forcément tous les jours à se représenter ce que sont pour lui les arts et les lettres. Pourtant, voici une question qui nous y oblige. Voyons de quoi tout cela retourne.

Personnellement, je vois en cette forme d’engagement que sont les arts et les lettres une manifestation de ce que je nommerais un émerveillement de la conscience, à tout le moins le travail acharné que celle-ci doit exercer si l’on tient à la vie. L’artiste plonge au cœur de la réalité brute et immédiate, dans le creuset où s’enflamment les conflits du vivant et de la mort (RIRE). Il a souci de créer quelque chose qui soit comme une rose, une source ou même un peu de lumière. Sans nécessairement en être conscient, il entreprend une quête. Cette dernière est de l’ordre du sacré, c’est dire qu’elle est également politique (RIRE).

Je confonds peut-être tout, mais à mon avis, l’artiste, qu’il soit poète, peintre, musicien, qu’il exerce l’art de la danse ou s’abandonne corps et âme au théâtre et que sais-je encore … l’artiste est celui ou celle qui par ses interventions tente de saisir et d’exprimer du sens. Il n’ignore pas l’importance de la beauté. S’il donne souvent la primauté à ses démons, c’est qu’à les méconnaître nous ne gagnons rien. Des vertus le préoccupent, celles de liberté, d’égalité et de fraternité (RIRE).  Les ouvrages faisant la promotion de la haine n’enrichissent jamais nos civilisations (RIRE).  Dans leur cas, le terme d’œuvre n’est pas approprié. 

2 – Que représentent l’écriture, la lecture pour vous ?

Si le commun des mortels (RIRE) est aussi commun que nous le croyons, généralisons et formulons une hypothèse qui ne semblera à personne tirée par les cheveux. Pour la plupart, les listes d’épicerie mises à part et autres choses du genre, écrire serait un geste relevant de l’intime. Dans l’ordre des sentiments, mettons ceux de l’amour, la plus intense proximité hormis celle que procurent baisers et autres caresses (RIRE), provient de la correspondance, de l’écriture des lettres d’amour. C’est le cas surtout lorsque les amants sont jeunes ou qu’une distance entre eux est imposée par la force des choses, le séjour de l’un à l’étranger les séparant ou quelque chose du genre (RIRE).  

Des solitaires — ne le sommes-nous pas tous un peu ? — des âmes (RIRE) éprouvant le besoin d’ordonner leurs idées ou leurs sentiments recourent à l’écriture de ce que justement nous appelons des journaux intimes. Bref, telle se trouve être une pratique d’écriture pour le moins répandue. À quoi s’ajoute la poésie juvénile, qui n’est certes pas étrangère à la lettre d’amour ou aux chagrins tels qu’on le voit exprimés dans les journaux intimes.   

Les écrivains ont sans doute d’abord, comme tout un chacun, recouru à ce type d’écriture que je dirais première, originelle ; je ne dis pas originale. De même que la lecture aura été source d’évasion pour la plupart, elle aura ensuite pris dans le cas des écrivains une orientation plus exigeante, ne servant non plus uniquement à les distraire, mais bien plutôt à leur permettre d’accomplir une entreprise qui justement est tout à fait contraire à la distraction. Songeons à Blaise Pascal, au passage des Pensées où il traite du divertissement. La position du philosophe oriente dans une voie opposée à celle du divertissement. L’écrivain s’accorde à cette conception de ce que j’appelais plus haut un émerveillement de la conscience. Le terme d’émerveillement peut être remplacé par celui d’élargissement. Dans ses lectures comme dans ses écritures, l’écrivain ne cherche pas à oublier la réalité, à fuir le feu intense du creuset dont je parlais ci-haut, mais bien plutôt à l’envisager, et de face autant que possible, quand bien même le risque serait grand d’y encourir maintes brûlures (RIRE).  

3 – Parlez-nous des villes que vous avez visitées et qui ont laissé une remarquable trace dans votre parcours artistique.

Quand je songe à mon existence de petit sédentaire, il m’arrive parfois de déplorer d’avoir si peu voyagé. Certes, il y eut des éblouissements. Les villes de New York, Rouen, Paris et surtout la Provence. Mais à ces villes, à celles de mon pays, j’aurai toujours préféré l’océan, la vue du grand large, les plages du Maine, celles de notre fleuve immense, le Saint-Laurent, et celle d’Étretat où le pied heurte de gros galets. J’aimai la célèbre aiguille et le sentier qui sur les hautes falaises longe la Manche.

Mais à Étretat, durant une semaine, du matin au soir je sortais peu de ma chambre. J’y rédigeais un premier roman. Mes promenades avaient lieu à l’aube et au crépuscule. Je visitai non loin de là une tombe, celle d’André Gide. Ce séjour en France avait lieu dans le cadre d’un voyage de jeunes écrivains. Nous nous rendions au Marché de la Poésie, à la place Saint-Sulpice si mon souvenir est bon. Ma femme et mes enfants étaient restés au Canada.

Aurais-je voyagé davantage si je n’avais pas été père de famille ? Je n’en sais rien. Aujourd’hui, en temps de pandémie, les corridors aériens, habituellement fort achalandés là où j’habite, sont plutôt silencieux. Ordinairement, le fréquent passage des avions au-dessus de nos têtes me rappelle que le monde est vaste. Des voyageurs venus du bout de monde atterrissent près de chez moi. Certains sont de passages. D’autres s’installent à demeure. Montréal est une ville cosmopolite. Mes voisins immédiats sont originaires de Chine. Une famille marocaine a vécu durant quelques années dans le logement situé à l’étage de leur duplex. En toutes saisons, des enfants de toutes les nations s’amusent dans les parcs de notre arrondissement. Je n’aurai pas fait le tour de la Terre, mais j’aime l’idée que mon pays soit une terre d’accueil.

4 – Que représente la beauté pour vous ?

Nous avons abordé la question du voyage. J’ai parlé de villes. De la mer. J’aurais dû mentionner la nature terrestre, ses multiples offrandes (RIRE).  J’aime les beautés champêtres autant que les sauvages. Non sans nostalgie, je pense à Rousseau et lui envie ses pérégrinations. Dans Les Confessions, il relate ses déplacements de ville en ville. Il quitte l’une et se rend dans l’autre, Lausanne, Genève, je ne sais plus. J’ai gardé par contre en mémoire le fait qu’il s’agissait pour lui de voyages pédestres (RIRE).  La beauté saisie dans de telles conditions, me semble-t-il, pouvait se déployer avec lenteur. Le marcheur, qu’il fût ou non pressé, avait le temps d’inscrire sa conscience dans les paysages ainsi traversés, d’en être pénétré pour peu qu’il fût sensible à de tels spectacles. Ces beautés d’antan, l’industrialisation les a profondément altérées. La modernité est à ce prix. Le revers positif de cette médaille veut cependant que le lointain se révèle à nous aujourd’hui par l’entremise des télécommunications. Ce que nos yeux ne voient pas directement, ils le voient depuis quelques décennies grâce à la télévision et au cinéma. L’internet s’est ajouté et prend de plus en plus le relais.

Bien entendu, la beauté qui se voit, celle des êtres, je songe à la grâce des femmes, au charme des enfants, à l’oiseau sur sa branche, au félin, à la pierre qu’admirait un Roger Caillois, à l’arbre, à la tour et son château (RIRE), également à tout ce que conçoit l’inventive architecture et qu’érige le patient labeur du constructeur (RIRE), bref les fruits de la nature (RIRE) ainsi que ceux du génie humain ne sont pas seuls à nous émerveiller (RIRE).

Des scènes de la vie quotidienne nous émeuvent. On parle de beaux gestes lorsque la compassion et la charité ou l’héroïsme les motivent. Ce sont là le plus souvent les manifestations de ces vertus, idéaux humanistes liés aux nobles élans de la Révolution française (RIRE) (RIRE) (RIRE) (RIRE). Gestes indissociables de la pensée. Gestes nés du discours. La poésie n’est pas loin, qui, portée par le chant, élève l’âme à de telles idées, à de tels sentiments (RIRE).

Le poète, un Victor Hugo par exemple, dit le monde en vers puissants. Leur séduisante beauté nous émeut (RIRE). Si en revanche le poète fait entendre les gémissements, les cris du prisonnier que l’on torture ; si le romancier ou le cinéaste exposent de pareilles laideurs à nos sens et à notre entendement, il nous semble que leur travail est nécessairement inscrit dans une lutte, un combat à mener toujours, à reprendre sans cesse afin que la beauté du monde ne s’évanouisse jamais totalement (RIRE).   

5 – Parlez-nous des livres, des films que vous avez déjà lus, vus et qui ont marqué vos pensées.

Les albums Tintin en tout premier lieu. Moment premier de la rencontre avec l’autre. Une Europe, la France, si différente de mon coin de pays. Puis, les aventures de Bob Morane. Mais bientôt, grâce au collège, tout autre chose, bien qu’à petite dose, des œuvres bien différentes. Enfin, l’exaltante rencontre des poètes, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire. À lui seul, ce trio infernal occultait tout le reste. Mais force fut bientôt d’admettre que les classiques ne pouvaient être balayés du revers de la main. Le merveilleux Racine, Corneille, Molière, drôle et profond, sans oublier La Fontaine dont « le Chêne et le Roseau » contient des vers parmi les plus beaux de la langue française. Tout cela s’imposa.

N’oublions pas ici les écrivains modernes à qui je dois tant, de Flaubert à Léautaud, de Breton à Bonnefoy. Mais ces noms ne sont pas forcément les plus importants pour moi, il en est d’autres qu’on pourrait leur substituer. Par exemple, dans mon coin de pays, des auteurs et autrices remarquables m’ont profondément touché, dont Jacques Ferron, Fernand Ouellette, Gabrielle Roy, sans parler de quantité de nouveaux venus dont certains sont déjà quasiment en allés, car venir au monde en littérature ne se fait pas en un seul jour et souvent, ce jour, malheureusement tarde à se lever et s’évapore aussitôt. Il y a des poètes dont je ne découvre les travaux qu’aujourd’hui ; certains ont plus de soixante-dix ans.

Quant au cinéma, si riche, si important, pour moi il se résume à un seul nom : Chaplin. Ses films m’ont fait rire et pleurer. L’artiste était un génie, un homme qui sut révéler la beauté. Truffaut en France a fait du vrai cinéma. Mais là encore, la liste est parcellaire et il y a des chefs-d’œuvre bouleversants dont j’ai oublié les titres. Ne m’en sont restés que des images furtives, des fragments d’émotions. Une ombre susurre à mon oreille le nom d’Ingmar Bergman.

6 – Parlez–nous de vos projets culturels artistiques à venir.

J’ai le projet, particulièrement naïf, de parvenir à faire oublier, grâce à une manière de puissant chant du cygne, tout ce que j’ai publié ces dernières années et même ce qui devrait paraître prochainement sous ma plume. L’idée est de pouvoir quitter ce monde l’âme en paix, en m’imaginant avoir écrit enfin quelque chose qui soit si vrai et si beau que rien n’en puisse être retranché. Beau et utile, agréable et nécessaire comme l’est une pierre ajoutée à l’édifice (RIRE). Ce sera une gerbe littéraire constituée d’un ouvrage de poésie, d’un roman et d’un essai. Des deux premiers, je n’ai aucune idée de ce qu’ils seront. Je les désire tout simplement sublimes. Du dernier, par contre, déjà en sentier, l’idée est assez claire. La poésie aura été l’aventure principale voire la raison d’être de mon existence d’homme et d’écrivain. Je désire rassembler en une poétique les diverses idées qui ont nourri ma réflexion et mon écriture poétique. Ce serait un bilan et j’y tirerais ma révérence en rendant hommage aux poètes dont je me serai nourri tout au long de ma vie.

Jean-François Beauchemin : Le Roitelet : Récit : Québec Amérique : Collection Littérature d’Amérique : 144 pages

Hypotypose. Voilà sans doute le seul mot rare qu’on rencontrera en lisant Le Roitelet. Il sera prononcé par le frère du narrateur qui, ce faisant, en fournira la définition. « C’est une figure de rhétorique frappante, animée. […] Les poètes le savent : recourir aux images est presque toujours un moyen de répondre non pas à une faiblesse de la pensée mais à une espèce d’insuffisance de celle-ci, qui compense alors en adjoignant aux mots l’émotion qu’elle avait d’abord choisi d’ignorer. » Les dictionnaires nous apprennent que l’hypotypose consiste en une description animée et frappante. Le narrateur a évoqué antérieurement une scène mémorable, c’était aux funérailles de sa mère. Son frère, le Roitelet, y revient en déclarant que ses propos relevaient alors de l’hypotypose.

Mentionner que les mots rares brillent par leur absence dans Le Roitelet conduit à l’observation suivante. Ce récit est d’une simplicité remarquable. Il raconte avec des mots bien ordinaires une histoire qui, pour banale qu’elle puisse paraître, est loin d’être insignifiante. Elle se résume en peu de mots. Un écrivain mène une existence tranquille. Comme Candide chez Voltaire, il cultive son jardin. Je dis Voltaire, mais songe plutôt à Rousseau, à ses rêveries, à ses promenades dans de souriantes campagnes où l’accompagnent parfois son chat et son chien plus souvent. Ce promeneur n’est pas un homme seul, il vit avec une compagne discrète et fort aimable. Il écrit tous les jours. Il en vient à constater que les jours sont courts et que ses pas le conduisent tout droit au cœur d’un avenir incertain. Il songe à ses derniers jours. Il songe également au passé. Ses morts bien-aimés l’accompagnent. L’hypotypose des funérailles en témoigne. Au sujet de sa mère, il avait rappelé les circonstances dans lesquelles elle lui avait transmis la recette de son minestrone. Enfin ! Dans sa vie, tout comme dans le récit qu’il en fait, il ne se passe presque rien, à l’exception des visites quasi quotidiennes de son frère, ce Roitelet affligé d’un mal atroce qui a pour nom schizophrénie.

Tout dans ce récit repose sur l’étroite relation unissant les deux frères. La plupart du temps, leurs jours s’écoulent tel un long fleuve tranquille. Mais bientôt s’élèvent les vents, les eaux s’agitent, survient la tempête. Le Roitelet est en crise. Rien ne va plus. Des puissances occultes lui veulent du mal. Il entend des voix. Il délire. Seul l’écrivain semble en mesure de lui porter secours. Sa grande sollicitude impressionne. Les soins qu’il prodigue à son petit frère lui sont salutaires. Et c’est un peu donnant donnant. Ce petit oiseau blessé, lui-même grandement impressionnant, se montre capable en certains moments d’éclairer la lanterne de son frère, l’écrivain. J’en veux pour preuve ses remarques relatives à la scène de l’hypotypose. Ce grand malade, souvent en proie au délire, sait, lorsqu’il n’hallucine pas, lire mieux que quiconque le monde réel. Il parle peu. Mais ses silences sont éloquents. Son frère et lui se devinent à demi-mots. Si l’aîné écrit, le cadet de son côté est un immense lecteur. Les poètes représentent dans son existence comme des bouées de sauvetage. Par temps d’accalmie, après les violentes tempêtes, la poésie l’apaise, elle lui permet de maintenir sa pauvre tête malade hors de l’eau. Il importe ici de souligner l’intime corrélation prévalant dans la constitution des deux hommes. L’un est le double de l’autre. Le malade et l’aidant naturel sont en quelque sorte des frères jumeaux. Ils se complètent comme lecteurs et écrivains se complètent. Je rappelle que le Roitelet lit et que son frère écrit. Le premier lit non seulement les poètes, mais également les ouvrages du narrateur. Il les commente et jette sur eux un éclairage si pertinent que pour la recension que voici je pourrais me contenter d’enfiler telles des perles les propos qu’il tient à leur endroit. C’est lui d’ailleurs qui conclut le récit. « Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens. »  

Le sens. Quand rien ne se passe, à lui seul ou presque, confère sa raison d’être à une histoire. Pour le Roitelet, qui recourt dans son chaos à la lecture de si nombreux recueils de poésie, lire a tout à voir avec une quête de sens, mais rien, vraiment rien avec la recherche d’un divertissement. Sur ce plan, en digne émule de Pascal, il refuse de détourner son regard de la lumière que doivent impérativement lui renvoyer les livres. Il s’élève avec véhémence contre son frère qui lui a un jour proposé la lecture d’un roman destiné à lui changer les idées. Il ne l’a guère apprécié. Dans sa colère, on croirait entendre fulminer l’Antonin Artaud qui déclarait que « Toute l’écriture est de la cochonnerie. » Elle l’est pour le Roitelet si elle ne l’augmente pas. Retour à Pascal, au peu de considération qu’il accorde au divertissement. Pour des raisons analogues, ayant hautement trait à Dieu, le Roitelet réclame du sens : « Je veux que les livres changent ma vie. » Dieu est au centre du sens. Il y est dans son absence pour le narrateur, il y est dans sa trop grande distance pour le Roitelet. Les discussions entre les frères portent souvent sur ce sujet. Ah ! se dira-t-on, ce livre est un ouvrage intellectuel, il traite de questions complexes, est une manière de traité, d’essai littéraire. Mettons les choses au clair, ce serait le cas, on ne s’en plaindrait qu’à condition d’exiger que toute substance soit frappée d’interdit dans un ouvrage de littérature. Ce n’est pas là notre opinion. Où est l’action ? Où l’aventure ? On les cherchera en vain. Mais on trouvera mieux. Ce ne sera pas à la manière de Stevenson, mais on découvrira maints trésors. Ce sont des trésors d’humanité, des bijoux de la pensée, des scintillements de fleurs des champs, des lumières perçues par des regards scrutant l’immensité de la Voie lactée.

Mais diable ! Comment s’y prend-il ce Beauchemin pour nous envoûter de si aimable manière ? La réponse se trouve dans son écriture. Même s’il y a là plus qu’une question de style, son écriture, me semble-t-il, est en grande partie responsable du sentiment de bien-être que l’on ressent en parcourant son petit livre. C’est qu’il y entre une bien discrète magie, une douce sorcellerie tenant à sa nature, que je dirais toute naturelle.

Lisant Le Roitelet, devant tant de naturel, je ne puis m’empêcher de songer à Fénelon. Je reviens inlassablement à ce passage de son Projet de poétique : « Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit d’abord tenté de croire qu’il l’aurait trouvé sans peine, quoique peu d’hommes soient capables de le trouver. […] Ce n’est ni le difficile, ni le rare, ni le merveilleux que je cherche ; c’est le beau simple, aimable et commode que je goûte. » Fénelon prônait une grâce sans afféteries, exempte d’ornements qui ne soient que fioritures. Il recommandait de tracer une ligne d’écriture qui soit toujours claire.

Outre la limpidité de l’écriture de Beauchemin, laquelle agrémente la lecture en raison de son charme, il convient de mentionner la brièveté de ses chapitres. Ils se déploient sur deux ou trois pages, parfois une demi-page. Ce sont des genres de fragments, chacun rédigé comme une courte nouvelle. Ils contribuent par leur précision à rendre vivants les petits tableaux que brosse l’auteur. Ces derniers ont la légèreté de l’aquarelle, puisque jamais l’auteur n’appuie sur ses mots, ne souligne à grands traits ses idées, lesquelles sont surtout des intuitions, des méditations sur le sens de la vie. Oui, il y a lieu ici de parler d’un certain naturel. En réalité, c’est un naturel de seconde nature, que seule favorise une longue pratique de l’écriture. Commentant un recueil de poèmes qu’il estime grandement, le Roitelet exprime ses vues sur l’écriture dans les termes suivants : « Ce que j’aime de ce livre, commença-t-il, c’est qu’il me raconte avec beaucoup de clarté ce que, confusément, je sais déjà. À mon avis, son auteur a dû travailler très fort pour en arriver à un tel degré d’intelligibilité. La littérature, c’est très facile quand vous ne savez pas comment faire. Mais quand vous savez, c’est plutôt difficile. »

Les deux frères exercent l’un sur l’autre une influence considérable. Le plus rationnel des deux, le plus « normal », pour utiliser un terme employé par le schizophrène, doit à son protégé jusqu’au raffermissement de sa posture spirituelle et philosophique. « Je m’en suis remis à lui comme à l’un de mes maîtres les plus sûrs. »

Je le répète, le Roitelet est un double du narrateur. Du fond de sa noirceur, il éclaire brillamment le travail d’écrivain de son grand frère. Il est son image inversée si l’on peut dire. Plusieurs passages le confirment, celui-ci par exemple. Dans un passage, le narrateur commente le travail méticuleux qu’accomplit le Roitelet dans un centre d’horticulture. Il constate que son frère s’applique à remplir scrupuleusement ses tâches. Il écrit : « Venant de lui, ce souci du détail et cette conduite structurée m’étonnent toujours. Comme si vivait en lui un autre homme luttant contre le chaos, s’efforçant de donner à sa vie un aspect plus défini, presque géométrique. Ce que je trouve intéressant, c’est que l’exact opposé se produit en moi-même : sans cesse, une volonté que je crois indépendante de moi cherche (et parvient) à perturber mon esprit peut-être trop systématique. »

Les qualités du jeune frère schizophrène sont impressionnantes à bien des égards. Elles diffèrent encore une fois de celles du narrateur. La complémentarité de leurs personnalités est saisissante. Le petit oiseau blessé dès les premières pages du livre fait montre d’une débrouillardise exemplaire. Dans la grange où les deux jeunes enfants aident un fermier, une vache vêle. Le plus jeune se porte à son secours et joue étonnamment bien son rôle de « sage-enfant ». Il aide la vache à accoucher, alors que son frère aîné est réduit au rôle de témoin passif. Des années plus tard, un oiseau se brise une aile en percutant la vitre d’une fenêtre. Encore une fois, c’est le Roitelet qui prend les choses en main. Le narrateur assiste à la scène. Il en sera de même lorsqu’un coyote sera à l’agonie. Le jeune frère le soignera. L’aîné ne possède pas de telles compétences. Image inversée, avons-nous dit.

Si au sujet de Dieu les conceptions des deux frères ne se rejoignent pas tout à fait, en revanche, ils s’entendent plutôt bien au sujet de la vie, de la poésie et de la littérature. Le Roitelet joue même un certain rôle dans un projet littéraire qu’il propose à l’écrivain : « Tu devrais écrire un livre dans lequel rien n’arrive. » Le lecteur ici ne s’étonnera pas d’être en train de lire justement un tel livre. Ce projet aura souri à l’auteur : « J’ai trouvé l’idée d’autant plus séduisante que j’ai sous la main, avec ma vie très banale, une grande quantité de matière à partir de laquelle travailler. » Avec ce projet, nous ne sommes pas très loin du livre auquel rêvait Flaubert, quoique chez lui le livre sur rien était davantage une affaire de style qu’une affaire de vie spirituelle. Chez Flaubert, le livre sur rien devait tenir en raison de ce qu’il appelait la force interne de son style. Or chez Beauchemin, en matière de style, les choses sont plus simples, j’ai parlé d’aquarelle ; en musique, je songe au Schubert de La truite. Non, ce n’est pas le style, mais bien la force de l’amour qui fait tenir ensemble les pages de Beauchemin. Il cherche à peindre des âmes simples et lucides, hommes et femmes ordinaires ayant conservé la pureté de l’esprit d’enfance, animaux aussi, domestiques et sauvages. Le chien Pablo, le chat Lennon sont des êtres introspectifs. Ils rêvent, ils pensent. Le monde aimable où ils évoluent fait songer à celui que la littérature en images offre aux jeunes enfants. Les animaux sont quasiment dotés de langage, chose certaine, ils communiquent avec le narrateur qui les aime et comprend.

Un matin, le chat accompagne l’écrivain à la pêche. Les deux sont dans la chaloupe. Enfin, au bout d’une heure, le narrateur est récompensé de sa patience, il remonte une truite à la surface et la voici qui bientôt se tortille au fond de l’embarcation. Le chat l’observe distraitement, puis passe à autre chose. Le narrateur écrit : « Je sentais que le spectacle de la montagne, à présent éclaboussée de rayons solaires, l’inspirait davantage, alimentait son esprit sans cesse hanté, ému, rieur, indigné, traversé par le doute et, surtout, imprégné de l’intense joie de celui qui ne s’habitue pas à l’inexplicable splendeur de ce Monde. » On le voit, les réflexions du chat s’accordent à celles des deux frères, à leur « secrète connivence », celle où tous deux se rejoignent dans « le sentiment tragique de la déchirante douceur du monde. » 

En tant que lecteurs, nous devons remercier l’auteur pour l’élargissement de la vision qui s’opère en nous lorsque nous lisons son Roitelet. Que nous partagions ou non sa vision du monde, force est de constater qu’il la communique de manière fort subtile. Son narrateur ne croit pas en Dieu, mais si cela se trouve, si Dieu existe, très certainement il croit en des hommes et des femmes qui vivent et sentent les choses à sa manière. Il est poète tout comme l’était le chien de son enfance : « Il y avait de l’infini dans ce regard imprégné d’une seconde conscience, d’une intuition si forte de l’invisible. » De même, le narrateur et son frère sont des hommes mus par une spiritualité qui les fait poser sur le monde des regards comparables à ceux d’un tout jeune enfant.

Le narrateur le confesse. « À bien des égards, je suis encore l’enfant solitaire qui, sur le chemin de l’école, bifurquait vers les champs pour aller s’y allonger et contempler le ciel. Bon sang, quelle est cette mince ouverture que depuis toujours je crois apercevoir tout au fond du réel, ce passage quantique menant il me semble à une vie terrestre plus humainement lumineuse ? »

En terminant, je ne voudrais pas donner à entendre qu’il ne se passe rien dans cette histoire où rien ne se passe. Il y a çà et là des scènes fortes et troublantes. On y voit même des « méchants » à qui l’on doit la vitre d’une fenêtre fracassée par une brique. Geste d’hostilité, il va sans dire. Il y a aussi d’étranges phénomènes. Les morts en songe reviennent visiter le narrateur. Et aussi, on voit passer une galerie d’êtres lumineux et aimables. Ils manifestent tous une forme de « solidarité humaine ». Ces personnages sont les voisins du couple formé par le narrateur et sa bien-aimée. Monsieur et madame Chung sont des personnages exquis. Le narrateur parle de « l’habituel et réconfortant ronronnement de bonté » de monsieur Chung. Les Vermeulen, le patron du Roitelet, le docteur Dumontier, le chien Pablo et le chat Lennon sont également fort sympathiques. Je le répète, la « solidarité humaine » est au programme. « J’essaye le plus possible de favoriser dans ma vie comme dans celle des autres les comportements affables et bienveillants. »

C’est l’amour qui soude et relie si solidement les deux frères, et c’est aussi la poésie. L’écriture du narrateur en viendra peut-être un jour à se transformer. Il n’écrira « plus que des phrases très mystérieuses, pleines de symboles et de métaphores. » Son frère lui dira : « Tu es poète, à présent ». Peut-être leurs rapports, écrit le narrateur, « en seront-ils transformés parce que la poésie sera devenue entre nous deux une espèce de territoire commun, une façon conjointe de tenter de déchiffrer l’énigme du monde. »

Monsieur Chung a lu presque tous les livres du narrateur. Il lui fait un curieux compliment. Il lui dit que la plupart sont « considérables. » C’est là un formidable compliment. En effet, les Coréens admirent le tigre qui pour eux est un animal « considérable ». Monsieur Chung use même de cette épithète pour décrire le jeune frère de l’écrivain, un homme, dit-il, animé « d’une grande force spirituelle, un tigre. »

La conversation avec monsieur Chung secoue l’écrivain : « Alors pour la première fois depuis longtemps j’ai eu envie de pleurer de joie puisque, soudainement, je n’étais plus seul à comprendre la vraie nature de mon frère. Ensuite j’ai été heureux d’être encore à mon âge à ce point capable de rire, et d’aimer les gens aussi, parce que si la vie malgré tout est belle c’est quand même en bonne partie en raison de tous ces gens considérables qui la traversent. »

Des fâcheux pourraient bouder un livre aussi beau, en raison justement de sa beauté, de la bonté qui partout l’irradie, exception faite de cette brique lancée dans la fenêtre du logis occupé par le Roitelet. Tous ne tolèrent pas la présence des « fous ». On cherchait à le chasser. Certains pourraient reprocher à Beauchemin de paver son roman de bonnes intentions, de présenter une vision idyllique de l’existence, voire de manifester de la confiance en ce qui a trait à l’avenir de l’humanité : « Je ne doute pas une seconde qu’une fois la crise actuelle passée, le Monde et l’humanité entreront du bon pied dans l’avenir. »

Mais ce roman, ou est-ce un récit ? Ce roman, dis-je, me paraît décrire la vie de manière tout à fait réaliste. Le portrait qu’il fait du jeune frère est si pertinent qu’on le croirait fait sur mesure, à partir d’un modèle que l’auteur connaîtrait dans la vraie vie. Mais la question de l’autofiction, du roman, du récit, ne doit pas évacuer le fait que toute cette histoire est essentiellement vraisemblable. Et elle se termine très bien. Je ne dirai pas comment.

Cette histoire d’amour entre deux frères se vit parallèlement à une autre belle histoire d’amour. Celle du narrateur et de sa compagne : « Récemment j’ai aperçu au coin de ses yeux de petites rides durables et je me suis souvenu que depuis le début, d’autres s’y formaient momentanément quand elle riait, comme si durant toutes ces années le bonheur s’était exercé à laisser sa trace. »

Je demande beaucoup à la littérature. La plume de Beauchemin est généreuse. Elle offre des trésors.