Bertrand Laverdure : Opéra de la déconnexion : Poésie : Éditions Mains libres : 2024 : 114 pages

L’opéra n’est plus aujourd’hui l’art populaire qu’il fut naguère. Désormais, ce n’est qu’auprès d’une certaine élite qu’il jouit d’un prestige non négligeable. L’auteur le met en relation avec un phénomène mondialement répandu, celui de l’universelle connexion. De même qu’au cours des dernières décennies l’opéra a évolué au gré de la créativité des compositeurs les plus inventifs, la connexion s’est raffinée à l’extrême, passant d’une forme élémentaire, songeons à l’alimentation rudimentaire de l’ampoule électrique, aux intelligences numériques qui de plus en plus imposent leur loi dans les liens que nous tissons entre toutes choses. La connexion est à l’image d’une vaste toile dont sont captifs les moucherons, les puces, les cirons, dirait Pascal, que nous sommes.

Bertrand Laverdure est un créateur audacieux. Il l’est pour diverses raisons, dont la première consiste en cet intérêt, cette passion qu’il voue à l’opéra. On croira à tort que cet art est désuet. Il n’en est rien. Encore faut-il préciser que le poète en fréquente les réalisations les plus modernes. Dans le domaine de la musique contemporaine, dans celui de l’opéra tel qu’il s’élabore actuellement, rien ne vieillit rapidement. Une œuvre de Messiaen traverse longtemps le temps avant de connaître sa date de péremption, si jamais elle la connaît. De certaines œuvres poétiques on en dira tout autant. Leur circulation peut s’avérer restreinte, mais la lenteur avec laquelle on les appréhende serait plutôt signe de l’intérêt qu’elles méritent, et n’obtiennent qu’à la longue, si elles en sont un jour honorées. On souhaitera qu’on s’arrête longuement à cet Opéra de la déconnexion. C’est que, je l’ai dit, ce poète est audacieux. Il traite à sa manière, c’est-à-dire de façon originale, de choses qui sont loin d’être banales. Certes, l’idée de la déconnexion est dans l’air, mais des vents forts la repoussent et la réduisent presque au silence. Dans les chambres d’échos qui enterrent ainsi les voix dissidentes, celle d’un poète parviendra peut-être à se faire entendre.

Tout commence avec un exergue, de circonstance faut-il dire. Le poète emprunte à Rimbaud l’un des plus célèbres passages d’Une saison en enfer.  « Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur : l’action n’est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. » De telles paroles entretiennent avec l’ouvrage de Laverdure des liens sur la nature desquels nous ne nous étendrons pas. Je n’en retiendrai qu’une idée, mise en valeur, me semble-t-il, par l’ensemble des réflexions du poète à l’endroit de l’univers numérique. C’est que ce dernier serait contraire à la fatalité de bonheur dont parle Rimbaud. En se soumettant à ses règles, en se laissant ficeler par les milliers de fils tissés par cette araignée géante on perd toute sa vitalité, toutes ses forces.

Si Rimbaud ouvre le bal avec son opéra fabuleux, on ne s’étonnera pas d’avoir pensé d’abord que le verbe de Laverdure pût se déployer dans les larges avenues poétiques ouvertes au seuil de la modernité par le jeune poète de sept ans. On aura lu ces pages comme si elles étaient tout particulièrement redevables de l’aventure surréaliste. Elles ne le sont qu’en partie, aucun automatisme ne semble engendrer le discours du poète. Une apparence de délire appartient ici à une manière de dire où l’intelligence exerce une indéniable forme de contrôle. L’écriture est ici d’une extrême précision, dans son ordonnance, sa syntaxe, sa diction et finalement sa musique. Quant au sens des énoncés, il va sans dire que çà et là il se laisse ou non facilement saisir. Mais jamais ne songerais-je ici à en blâmer l’auteur, à lui attribuer quelque indigence ou négligence que ce soit. Le fil à retordre qu’il me donne n’est-il pas en partie dû à mes incapacités à le suivre ? Oui et non, la fréquentation assidue des poètes enseigne l’attention et la persévérance nécessaires à la traversée des œuvres les plus robustes. Elle met cependant sur notre route des œuvres qui libèrent plus facilement les effluves de leur sens. Tout s’y déroule sans nœuds sur le fil du discours. Ce sont des ruisseaux qui coulent tout doucement dans une campagne fertile. Or pour qui s’échine à dire les tourments de notre monde, il n’est guère possible de proférer de faciles et agréables paroles. Laverdure s’attaque à de graves problèmes, à ce que l’on pourrait appeler le mal de notre siècle. Revenons à Rimbaud, à sa fatalité de bonheur. Dès le premier texte de son livre, Laverdure évoque ce qu’il appelle la « glu sociale ». Celle-ci, écrit-il, « nous empêche de vivre l’art dans toute sa candeur accomplie. » C’est contre cet empêchement que s’élabore la pensée critique de l’auteur.

Lutter ici ne se fait pas en vociférant, en montant sur ses grands chevaux, en maniant l’épée des grands poètes épiques. J’ai dit et le répète, pour précise qu’elle soit, cette écriture, fort inventive du reste, est également marquée par une certaine pondération, une maîtrise en rapport avec la confiance lucide qu’accorde le poète à la puissance des mots qu’il choisit avec doigté, mots faisant l’objet d’une conscience et d’une science scrupuleuses.

Le poète entreprend ce qu’il appelle un voyage. C’est sous l’égide de figures exemplaires qu’il l’accomplit. « J’appelle Olga Tokarczuck, Olivier Messiaen. » Celle-là est une écrivaine d’origine polonaise. Elle a obtenu le prix Nobel de la littérature qui lui fut attribué pour l’année 2018. Celui-ci est un compositeur français. On lui doit entre autres le Quatuor pour la fin des temps. Laverdure fait grand cas de cette œuvre. Il lui consacre plusieurs pages de son ouvrage.

Au sujet de l’écrivaine, il écrit : « Je repense à Olga Tokarczuck qui a souffert de la même maladie que moi : the mean world syndrom. En lisant le début de ses Pérégrins, je me suis tout de suite attaché à son personnage de mésadaptée narcissique. Il y a d’abord le constat que nous n’allons pas bien, que le chemin tendu est une arnaque ou un piège, puis la volonté de s’en sortir. » Retour à Rimbaud, « nous n’allons pas bien », la fatalité de bonheur a viré à la fatalité de malheur. Laverdure l’affirme : « Il faut partir, c’est tout ce qui compte. // Ne plus répondre à personne. Nous cacher par nos propres moyens, laisser agir le Quatuor pour la fin des temps, Messiaen et ses paroles pastel. »

Bref, il faut se déconnecter et se rebrancher sur ce quelque chose d’autre qui rime sans doute avec ce que Rimbaud appelait la « vraie vie ». Il disait, si mon souvenir est bon, qu’elle est ailleurs. Et on lit aussi qu’elle est « absente ». Cette absence peut sans doute se convertir en présence pour peu que l’on se déconnecte, histoire d’écouter entre autres le chant des oiseaux.

« Le compositeur du Catalogue des oiseaux ne cherche pas à divertir. On ne sélectionne pas ses œuvres, c’est la mort attentive, l’orante retrouvée, le sans rien d’un flocon qui tombe. Messiaen nous dit : ‘‘ Écoute. Attends et écoute. ’’ Au même moment, il nous dit : ‘‘ Il y a de l’écoute et il y a le futur. Je vous demande d’écouter, donc de ne pas fuir. ’’ Cette injonction, « ne pas fuir », ne contredit pas la volonté de partir de Laverdure. Elle est plutôt à rapprocher de la posture que doit prendre, selon le compositeur, le mélomane en présence de sa musique. Ce que demande Messiaen s’applique, me semble-t-il, à ce qui est requis chez tout amateur de poèmes. En se posant lentement sur la page, en s’y fixant comme un oiseau sur la branche, le lecteur patient s’imprègne peu à peu de la sève animant le poème. Mais, l’heure présente n’est pas à la réception lente et attentive que requièrent les œuvres. « Voyager dans les œuvres n’intéresse plus personne. Notre attention s’anime sur le mode d’une porte coulissante de métro en arrêt à une station, puis se referme aussitôt. // Nous ne savons plus comment écouter : nous cochons. »

On ne résume pas un tel ouvrage. Il se livre sous différentes facettes, aborde divers aspects de notre monde. Bien que varié dans ses propos et tonalités, il se présente sous une forme tout homogène, en un tout finement articulé. Certains passages sont touchants, plutôt percutants, comme celui où l’auteur relate sa rencontre avec une itinérante. Le monde de Messiaen alors qu’il compose son quatuor au stalag est rendu avec brio. Je mets quiconque au défi de lire l’ouvrage de Laverdure sans éprouver vivement l’irrépressible besoin d’écouter cette œuvre.

On ne résume pas un livre pareil, mais en certains passages, lui-même en vient à proposer une manière de synthèse de cela qu’il renferme. Je laisse enfin la parole au poète.

« Ce qu’il veut, c’est écrire dans un monde sans médias, sans prises de parole continues, sans répliques, sans réclames, sans nouvelles du monde et des autres, sans rires imposés, sans tragédies humaines suçant son sentiment d’impuissance et son bredouillement de soi, sans les coupures infinies sur l’hébétude culturelle. Il ne veut pas le silence, impossible à atteindre, mais se donne comme défi de réduire les bruits parasites qui lui rappellent constamment sa vétusté d’atome critique. Il veut mourir au sous-sol refait de l’édifice littéraire. »

Fernand Ouellette : Ces anges de sang : in Poésie – poèmes 1953-1971 : Éditions de l’Hexagone : 1972 : 283 pages

Les notes que je rédige ici ne sont que des notes, des notes en vue de. Ou, si l’on préfère, ce ne sont que des impressions, pas même encore des semblants de conjectures. Mon but est de saisir un parcours. Je veux voir de quoi aura été faite la poésie de Fernand Ouellette depuis Ces anges de sang jusqu’à Vers l’embellie.

Ouellette a-t-il conçu une œuvre allant dans tous les sens, expérimentant aléatoirement les voies les plus diverses, en écrivain soucieux principalement de formes et d’expérimentations ?

Je pose la question tout en sachant que c’est là une fausse question, puisque j’en connais la réponse. Ce n’est pas même une question rhétorique destinée à faire réfléchir qui me lit. Je sais qu’une grande unité caractérise l’ensemble de l’œuvre de Ouellette. Pourtant, cet écrivain prolifique s’est adonné à tous les genres littéraires ou presque. Il a fait paraître maints recueils de poèmes, une poignée de romans, des chroniques littéraires, des commentaires, des récits autobiographiques, des essais littéraires, d’autres, axés sur la spiritualité et la foi, une biographie d’Edgard Varèse et quoi encore ?

Le regard que je porte sur son œuvre se limite à ses ouvrages poétiques, mais comment détacher ceux-ci du reste ? Comment bien les saisir si l’on ne fait pas la part belle ne serait-ce qu’à ses écrits sur la littérature, la peinture et la musique ? Comment surtout ne pas prendre en considération ses essais religieux ?

On connaît l’importance du rôle que joue la foi dans son œuvre, et ce, depuis ses toutes premières publications. Qu’on songe, par exemple, à Ces anges de sang. Bien entendu, les anges ne se limitent pas uniquement au monde chrétien. Les anges peuvent être évoqués sur un mode métaphorique, ils réfèrent alors à des créatures imaginaires, ont une dimension symbolique. Or, si Ouellette intitule comme il le fait son premier recueil en attribuant une manière de corps aux anges, puisque ce sont des anges « de sang », force est d’admettre qu’il y a ici place à l’interprétation. Le poète crée mentalement une nouvelle espèce d’anges. Que cherche-t-il à réaliser avec cette sorte de concept ? Que cherche-t-il à exprimer avec cette réalité nouvelle si ce n’est la vision si personnelle qu’il se fait alors de sa propre réalité ? Assurément, il s’agit d’une vérité de soi s’élaborant au fil de l’écriture, au fil de sa propre existence. Ainsi, douze ans plus tard,  Dans le sombre fait-il part de cette création de soi : « Je me choisis sauvage ». Or dès Ces anges de sang, cette volonté avait été manifestée, le côté « sauvage » n’avait évidemment pas alors pour moteur les forces vives de l’érotisme, mais il n’en demeure pas moins que pour le jeune poète qui publie en 1955 son premier recueil une saisissante métamorphose s’opère en lui dans son rapport à son propre corps. Le jeune séraphin a passé la presque totalité de son adolescence chez les Frères mineurs capucins, fondateurs du Collège Séraphique d’Ottawa. Il est de retour à Montréal. Sa foi ne le quittera pas de sitôt, mais quelque chose en lui a profondément changé. Des années plus tard, dans divers récits, il s’expliquera sur ce revirement. En gros, durant un congé, à l’occasion d’un bref séjour à Montréal, il avait dansé avec une jeune femme lors d’une fête. Quelque chose en lui l’avait alors convaincu de renoncer à sa vocation religieuse.

Il intégrera le marché du travail, entreprendra des études universitaires. Les circonstances de la vie lui feront découvrir le monde des librairies et de l’édition. Il rencontra de jeunes écrivains. Bientôt commencera pour eux la formidable aventure qu’aura été la fondation de la revue Liberté, la création de l’Hexagone, la participation à la vie culturelle québécoise et canadienne via la radio de Radio-Canada. Ouellette sera alors un homme marié. Avec l’avènement de la Révolution tranquille, il en viendra à quitter tout à fait la pratique religieuse pour n’y revenir que de nombreuses années plus tard. Ce retour à la pratique religieuse marquera-t-il ou non une coupure dans son œuvre poétique ? C’est la question que je me pose. En quoi les écrits de la première période, celle qui va des années 1950 jusqu’un milieu des années 1990, diffèrent-ils ou non de ce que le poète publiera après sa rencontre déterminante avec Thérèse ? Après avoir consacré un ouvrage à la sainte, après avoir produit de multiples ouvrages en lien avec sa foi, le poète reviendra à la poésie ; ce sera alors en publiant coup sur coup d’imposants livres de poésie. Parler de leurs thèmes me paraît réducteur, car Ouellette n’est pas de ces écrivains qui s’interrogent longuement sur ce qu’ils ont l’intention de produire, je veux dire qu’il ne cherche pas chaque fois qu’il entreprend l’écriture d’un ensemble de poèmes à découvrir, puis traiter des thèmes nouveaux. Jamais n’a-t-il l’intention de procéder artificiellement à partir de sujets détachés de ses réelles préoccupations. À défaut de trouver le mot qui convient, j’utilise celui-ci, je parle de thèmes. Ils désignent des motifs récurrents dans l’œuvre du poète : ange, bleu, verticalité, mer, montagne, etc.  Ces motifs abondent. Ont-ils au fil du temps subi de remarquables mutations de sens ? Les anges des poèmes de la seconde période, celle qui suit la fameuse nuit où Ouellette connaît l’illumination déclenchant son retour à la Sainte Table, ces anges, après avoir été de sang, sont-ils les mêmes quelque cinquante ans plus tard ? Chez celui qui écrit s’est opérée une radicale transformation. Il s’est choisi chrétien et pratiquant. Il avait été, de son propre aveu un « poète chrétien », il deviendra un « chrétien poète ». Cette modification terminologique peut-elle être prise au pied de la lettre ? On sait que notre poète n’est pas un faiseur de jeux de mots ; on n’en trouvera qu’une poignée dans ses nombreux livres et jamais ne sont-ils destinés à provoquer le rire ou l’étonnement gratuit. Certes, il y a de la fantaisie, quoique très peu, chez Ouellette, mais cette antimétabole, est-ce une facétie langagière, une entourloupette amusante ? La frontière ainsi tracée est-elle aussi nette dans l’œuvre ? Les écrits du « chrétien poète » se distinguent-ils vraiment de ceux du « poète chrétien » ?

Pour tenter de répondre à cette question, je suis revenu au très beau volume réunissant au tournant des années 1970 les premiers recueils de Ouellette. Cet ouvrage paru aux Éditions de l’Hexagone est-il toujours disponible quelque part, je veux dire chez les libraires ? Il contient Ces anges de sang, Séquences de l’aile, Le soleil sous la mort, le remarquable Dans le sombre (assurément une œuvre majeure), et des écrits plus ou moins de circonstances, pièces éparses recueillies en quelques légers bouquets à la fin du volume. Un court texte de prose portant sur les rapports qu’entretiennent Le poème et le poétique met fin au volume.

On devinera que je m’attarde en lisant ces poèmes à tout ce qui de près ou de loin réapparaîtra dans les ouvrages de la seconde période, à commencer par les motifs religieux, les anges par exemple, la figure du Christ (curieusement, elle est rarement présentée de face, nommément je veux dire ; le poème de Ces anges de sang intitulé « Le Christ galérien » faisant exception à la règle). Le bleu, la verticalité, la mer, la montagne attirent mon attention. Mais j’oubliais la lumière et tant d’autres motifs.

Prenons le thème du bleu. « Un instant bleu, tout n’est qu’âme. » C’est par cet exergue que s’ouvre le tout premier recueil de Ouellette. Décidément, le bleu aura parcouru de manière constante l’ensemble de son œuvre. L’enfance aussi, sur laquelle j’aurai à revenir, car chez Ouellette se rencontre à la toute fin cela qui en rien ne diffère du commencement. À quoi rime l’enfance ? À une pureté ? À tout le moins, en fin de parcours, l’être renoue-t-il avec son origine. Et je suis frappé, vraiment j’insiste, par cette intuition qu’eut le poète, intuition ou savoir précoce, car juste après avoir cité Georg Trakl, Ouellette offre un deuxième exergue, emprunté cette fois à Rainer Maria Rilke : « Ne croyez point que le destin soit plus que cette densité de l’enfance : ». Voilà qui résume dès le commencement de l’œuvre la pensée, je dirais même plus, le parcours de l’homme qu’est Ouellette. Il est au tout début de la vingtaine et il cite ces auteurs avec un sens très précis du raccordement de sa pensée à la leur. Oui, l’enfance jamais ne sera occultée, elle sera de retour à la toute fin, au cœur des derniers poèmes, alors que le poète s’avancera dans la lumière, ayant enfin gagné les hauts sommets. L’harmonie avec le bleu sera enfin pleinement réalisée au moment où il rejoindra ses morts bien-aimés.

Mais n’anticipons pas sur cette embellie.

La lumière pleure dans le premier poème de Ces anges de sang. Pleure également « le silence / au creux du matin / endormi dans l’enfant. »

Quelque chose ici s’apparente à une grande désolation. Il y a perte : « ici-bas c’est l’histoire en dérive / de l’ancienne absence. » « et sur l’âme plus nue qu’une lande / couve une chevauchée de vents gelés. » Aux archanges s’ajoute la préoccupation du bleu. Il est question justement du tourment que provoque l’appel du bleu. Ce trouble perdurera jusque dans les poèmes de Vers l’embellie. C’est que le bleu n’est pas qu’une couleur, il est aussi, qu’on me permette ces paronymes, une douleur présente ainsi qu’une douceur à venir.

J’ai mentionné plus haut la présence, quasiment la découverte du corps. Une fois retirée la bure du jeune séraphin, le corps apparaît dans toute son étrangeté. Le poète parle d’un échec du corps et se demande quel ange enfin se portera à son secours : « Quel ange me rendra / le haut sentier d’un geste plein / l’ardent pays d’un corps en marche ? » Il demande aux esprits de l’assister dans les efforts qu’il fait afin d’accéder pleinement à la matérialisation de son être. Sans doute lui faudra-t-il attendre le temps où se réaliseront pour lui les fulgurances de l’amour telles que décrites dans le grand recueil qu’est Dans le sombre. Mais pour l’heure, le poète est seul à lutter « contre l’assaut des anges de sang ». Ces anges, on peut se demander si ce sont les femmes. Le poème relatif à ces assauts s’intitule « Comme une tour de soif ». Il y est question de solitude.  Le « je » du poème est en manque. Il a soif, il a faim. J’ignore à quel moment ce poème a été écrit. Avant ou après sa rencontre avec sa femme. Sans doute avant. Chose certaine, celle-ci est présente dès ce premier recueil. Le poète lui dédie le poème intitulé « Naissance ». Ce poème est très beau. Il fait part d’un apaisement, d’une sorte de réconciliation du poète avec son être. Je cite les derniers vers : « Et l’odeur infinie de ta présence / comme une large main lumineuse / étreint mon élan, étreint mon exil ; / et l’odeur infinie de ta présence / endort mes plaies, convie mes aigles / à l’intense élévation d’un chant de feu. »

Le premier recueil de Fernand Ouellette était somme toute une plaquette réunissant un peu moins de vingt poèmes. Au moment où il reparaît dans le gros volume de l’Hexagone, plus de quinze ans plus tard, le poète en retire un poème. J’ignore quand ses dix-sept poèmes ont été rédigés, je ne puis départager ceux du jeune célibataire de ceux écrits après sa rencontre avec Lisette. Ces détails jouent sur les significations qu’on peut leur attribuer. Mais à dire vrai, cela importe peu, puisque la réunion de ces poèmes ne se fait pas aux dépens d’une certaine unité. À travers eux, ce qui se joue est une lutte constante : le bleu est mis à l’épreuve et le corps échoue, mais son échec semble provisoire, ne serait-ce que parce qu’un ange vient ici-bas « offrir son être à l’éveil des morts » ou encore et surtout peut-être grâce à la rencontre amoureuse favorisant enfin « l’intense élévation d’un chant de feu. »

Une chose est certaine, au terme de cette lutte l’ange désormais se trouve incarné. D’autres luttes néanmoins attendent le poète. Les recueils à venir en témoigneront. Que ce soit chez le « poète chrétien » ou chez le « chrétien poète », le chemin ne prend jamais fin. Des obstacles surgissent çà et là. Le poète choisit d’aller de l’avant, s’engage dans la montée abrupte, aspire à l’embellie.  

Fernand Ouellette : L’Abrupt : Poésie : Éditions de l’Hexagone : Ouvrage en deux tomes : 205 pages et 207 pages : 2009

J’ai pris tout mon temps pour lire L’Abrupt. Ce gros ouvrage de poésie contient presque 400 poèmes répartis en deux tomes. Fernand Ouellette les a écrits en moins d’une année. La lecture que je fais ici de cette somme lève à peine le voile sur cet imposant recueil. Il me faudra le relire afin de dépasser mes premières impressions. Les propos de la petite étude que je fais paraître aujourd’hui sont quasiment intuitifs, notamment ceux ayant trait à d’autres recueils de poésie du même auteur, lesquels, tout pertinents qu’ils soient, me paraissent moins denses que les grands cycles que sont L’Inoubliable et L’Abrupt. L’article que je publie ne marque qu’une étape de mon projet de consacrer un essai à l’ensemble de l’œuvre poétique de Ouellette. Il me tarde de mettre à l’épreuve non pas une hypothèse, mais bien encore une fois une intuition, celle que voici.

Malgré son indéniable unité, il y a deux grandes périodes dans la production poétique de Ouellette. La présence du divin occupe une place moins grande dans la première. Puis, après ce que l’auteur a désigné comme sa conversion, sa poésie devient plus limpide, à l’image de celle qu’offrait au siècle dernier le recueil des Heures. Mais, bien que la poésie de cette seconde période soit plus simple et facile d’accès, il faudra attendre le vide très concret laissé par sa compagne au moment de son décès pour que la poésie de Ouellette s’éloigne tout à fait de l’abstraction un brin éthérée qui chez lui faisait part de sa quête spirituelle. Quelque chose de très humain se fraie un chemin dans les poèmes de la seconde période. Dans ses derniers ouvrages surtout.  

L’inspiration du poète ne l’éloigne bien sûr pas du bleu du ciel, mais une transformation s’opère en lui. Désormais l’unique prend un tout autre visage. Dieu est en quelque sorte éclipsé, toujours présent, mais dissimulé derrière les gris nuages de son chagrin. Dieu demeure l’Unique, mais l’Unique de Vers l’embellie sera désormais l’épouse en allée. Nulle part ailleurs que dans ses derniers poèmes Ouellette aura-t-il été si profondément poète, si profondément humain.

Paul Celan est un poète qui à l’instar de Pierre Jean Jouve aura beaucoup compté aux yeux de Fernand Ouellette. On connaît l’influence du Français, cité dès Ces anges de sang. Celan apparaîtra plus tard dans l’itinéraire de Ouellette, non à titre d’initiateur, mais bien plutôt pourrait-on dire à titre d’accompagnateur, en écho à des préoccupations récurrentes depuis déjà longtemps alors chez Ouellette. Ainsi n’est-il pas étonnant de voir L’Abrupt s’ouvrir avec en exergue une citation qui lui est empruntée. On lit : « Une pensée à hauteur/d’arbre/attrape le son de la lumière : il y a/encore des chants à chanter au-delà/des hommes. »

Chez Ouellette, les épigraphes et autres citations sont toujours méticuleusement choisies. C’est le cas ici. Le terme de « hauteur » entretient des liens très étroits avec l’altitude qu’évoque une paroi escarpée. Et ce sera, faut-il le préciser ? d’élévation spirituelle qu’il s’agira dans L’Abrupt. Et pour employer l’un des rares mots inusités présents dans ce fort volume de poésie — il se déploie sur deux tomes, contenant chacun environ deux cents poèmes — c’est de manière tout à fait allégorique que le poète s’y fera rochassier. La pensée de Ouellette est hantée par les hauteurs. Le mot verticalité se retrouve partout dans son œuvre. Le faîte des arbres apparaît çà et là comme l’équivalent des sommets que sont monts et pics, élevés comme autant de bras tendus dans la direction du bleu ou, si l’on préfère, dans celle de la lumière. C’est le « son de lumière » qui résonne dans l’esprit du poète. C’est ce chant que fait entendre l’arroi des anges, au-delà du chant des hommes, que Ouellette cherche à capter en se faisant rochassier, autrement dit alpiniste.

Il y eut pour lui dès l’abord, avec son premier recueil, un effort pour que l’angélisme, dans le sens le plus positif du terme, en vienne à s’incarner dans la chair des hommes, pour que le divin se manifeste concrètement dans leurs faits, gestes et pensées. Puis, tout au long du parcours du poète, le monde dans sa réalité brute tel qu’habité par l’homme, uniquement homme et coupé du divin, ce monde où l’âme et l’esprit étouffent, le poète l’a considéré dans des limites qu’il a jugées définitivement trop étroites. C’est qu’à ses yeux, elles occultaient justement l’illimité, l’infini, la présence d’une surréalité ayant peu à voir avec celle que les surréalistes pourchassèrent dans leurs œuvres, mais tout à voir avec celle du divin.

Chanter au-delà des hommes, voilà pour dire vite la tonalité des poèmes de L’Abrupt, et cela vaut tout autant pour ceux des recueils postérieurs à la publication de Je serai l’Amour. Cela ne signifie en rien qu’à partir de sa rencontre avec Thérèse de Lisieux, Ouellette se sera détourné des grands bouleversements qui font et défont notre monde. Mais à titre d’homme et de poète, ce qui le préoccupe, et ce, depuis déjà Ces Anges de sang, a trait au spirituel. En exergue de ce recueil, empruntés à Georg Tralk, les mots suivants témoignaient déjà de ce qui chez Ouellette n’est rien moins qu’un engagement : « Un instant bleu, tout n’est qu’âme. » Comment ne pas souligner ici la présence du « bleu » ? Elle est la couleur emblématique de la démarche du poète. Et comment ne pas s’émerveiller de cette autre constante, relative celle-ci à la pureté de l’enfance, à la profonde résonance qu’elle fait entendre par avance, elle-même vagissement de ce chant vers lequel aura tendu le poète tout au long de ses heures, afin de se dépêtrer justement du carcan que celles-ci imposent, lorsque traversées de manière inconsciente, alors que l’esprit est évacué au seul profit d’une soumission aux réalités matérielles : « Ne croyez point que le destin soit plus que cette densité de l’enfance » ? Ouellette citait ici Rainer Maria Rilke. Il était âgé d’à peine vingt-cinq ans. Savait-il que jamais par la suite il ne dévierait de sa trajectoire ? L’enfance, en effet, réapparaît dans L’Abrupt et est présente jusqu’au cœur de Vers l’Embellie, son tout dernier recueil. Ce n’est bien sûr pas d’une régression qu’il s’agit avec elle, ni non plus d’une nostalgie qui enfermerait le poète au cœur de ses souvenirs, qui ferait barre à toute tentative d’accéder à une lucidité prenant en compte la réalité telle qu’elle est. Au contraire, cette enfance, loin de l’anecdote de ce qu’historiquement elle aura été, constitue la prémisse de cet état que l’on pourrait dire de grâce aimantant l’âme du poète depuis même avant ses pérégrinations du côté de Thérèse.

L’Abrupt, dans les œuvres qui constituent à mes yeux le deuxième grand volet de la production poétique de Ouellette, je parle des ouvrages parus depuis 2005, année de la publication de L’Inoubliable, me semble être l’un des plus « construits » de tous ses ouvrages poétiques. Il fait justement suite aux trois grandes chroniques de L’Inoubliable. Le poète avec ces trois imposants volumes effectuait un retour à la poésie. Je dis retour parce qu’Au-delà du passage, paru une dizaine d’années après la publication des Heures, soit en 1997, me paraît être quasi un intermède, un regroupement de poèmes d’inspirations diverses. Il faudra attendre presque dix ans encore avant que le poète n’entame après ce recueil des œuvres encore plus essentielles, nées dans l’urgence. Je crois pouvoir affirmer que les poèmes d’Au-delà du passage sont d’une facture différente de ce qu’on lit dans l’Abrupt, car un centre de gravité ne les rassemble pas tous, le livre réunissant des morceaux écrits entre 1982 et 1997. Il en ira de même avec Présence du large. Bien que sa parution soit postérieure aux grands cycles de L’Inoubliable, les poèmes qu’il regroupe appartiennent eux aussi à des époques différentes s’échelonnant de 1997 à 2008. Certes les grands thèmes chers à Ouellette réapparaissent dans ce recueil, mais de grands intervalles séparent la semaison de ses poèmes, tandis que l’unité des grandes œuvres poétiques est due en grande partie au fait que leurs poèmes ont été écrits au jour le jour, répondant en cela à une impérieuse nécessité, au besoin pressant éprouvé par le poète de trouver, comme le disait Rimbaud, son lieu et sa formule. Ou, plutôt, les ayant trouvés, de les exprimer au moyen du verbe poétique. Le poème était en quelque sorte le bâton du pèlerin, le feu qu’il allumait pour mieux percer les mystères et misères de sa condition humaine.

Au-delà du passage et Présence du large ne sont bien entendu pas des œuvres secondaires. La variété qu’offrent ces recueils leur ajoute une indéniable plus-value. Il y a là un éventail rafraîchissant. Il en va tout autrement avec L’Abrupt. Ce livre prolonge la voie unique sur laquelle le poète s’est aventuré dans L’Inoubliable. Conséquemment, le poète ouvre-t-il le premier tome de cet ouvrage (« Face au massif ») en accentuant le fait qu’il entame une nouvelle étape de son parcours. Il inaugure le livre avec le poème intitulé « Pression bleue ». Je n’insiste pas sur la présence de ce bleu qui lui est si cher. Le premier vers marque le fait qu’il s’agit bel et bien pour lui d’un retour : « À nouveau me voici ». Les deux derniers vers de ce court poème vont dans le même sens : « Au commencement du mur,/Du massif à gravir. » « À nouveau » signifie aussi « encore une fois » ou « une fois de plus ». Nous voici donc au commencement, au recommencement poétique du perpétuel commencement qu’inlassablement entame le poète jour après jour, poème après poème. Il marche dans la direction de l’embellie, laquelle ne sera jamais plus belle que là où la Terre s’élève au point le plus élevé du massif. Ainsi que l’indique le titre du premier tome de L’Abrupt, nous sommes avec le poète face à un escarpement, et lui surtout se trouve « Face au massif ». Notons que « Gravir » sera le titre du second tome. Or « gravir », tout comme se tenir « face au massif » sont des termes qui décrivent l’avènement d’un éternel recommencement, comme l’est chez l’orant et le stylite la reprise d’une même méditation, d’une même prière.

Pour échapper aux heures telles qu’elles nous incitent à ne vivre que pour traverser distraitement le temps, sans voir au-delà, sans écouter le chant se déployant au-delà du chant des hommes, il faut au quotidien reprendre la route, celle sur laquelle s’avancer, dans la montée, dans le mouvement ascendant, ascensionnel. Il s’agit de gravir. Le rochassier en pensée se livre à l’escalade. Il est à l’affût du moindre signe témoignant de la présence du divin.

Lorsqu’il est question du divin chez Ouellette, et il en est tout le temps question, je tiens toujours à rappeler à quel point le lecteur non-croyant aurait tort de se détourner du témoignage éminemment humain que représente la poésie de l’auteur. La quête spirituelle qu’il entreprend est riche de résonances, se peut facilement traduire sur le plan d’une réflexion plus pragmatique dès lors que l’on pose un regard objectif sur le simple fait d’habiter poétiquement ou non la Terre. En effet, les mouvements animant les avancées spirituelles du poète, ainsi que ses reculs, ses piétinements, son sur-place et ses errements sont comme ceux de tout un chacun. Nous connaissons tous l’obstacle et l’entrave, la limitation intrinsèque à l’être, à ses impuissances, à sa vulnérabilité en regard des leurres et des pensées qui en viennent inexorablement à nous détourner de nous-mêmes.

Les heures sur nous tous accentuent leur emprise, nous tenant dans les rets de l’immédiate adhésion à l’idée de combler nos désirs, de pourvoir aux besoins les plus élémentaires de l’existence, dont celui du divertissement au sens pascalien du terme. J’ajoute qu’en l’absence de tout prosélytisme, de tout angélisme, ce mot entendu cette fois dans son sens le plus restrictif, bien loin donc de tout simplisme moral et religieux, le travail de la pensée chez Ouellette est, à mon sens, exemplaire. Que la foi anime ou non ses lecteurs, ces derniers en suivant le poète dans sa quête découvrent une pensée de l’ouverture dont devrait témoigner il me semble toute poésie digne de ce nom. Si quelque chose peut détourner les lecteurs de l’œuvre de Ouellette, ce ne doit donc pas être à mon sens sa dimension spirituelle. Qu’on cherche ailleurs ses failles s’il s’en trouve.

Les failles, poussières, alors que dans l’œil de certains lecteurs sévit une poutre, je les décèle à dire vrai dans l’impatience qui à la limite peut gagner qui se confronte à l’ampleur d’une œuvre si abondante. Des poètes fabriquent des dispositifs plus aérés, où des haltes, des silences ponctuent le cours de la lecture. C’est qu’ils écrivent aussi et peut-être surtout pour plaire. Ce n’est pas le cas ici. Ouellette a beau écrire des poèmes qui pour la plupart tiennent sur une page, ses vers ont beau être souvent constitués de quelques syllabes, le lecteur qui se lance dans la lecture de L’Abrupt se heurte lui-même à un imposant massif. Afin de bien l’escalader, il doit adopter un rythme de lecture modelé sur celui que le poète a mis dans l’écriture de cette œuvre. La quatrième de couverture précise que le poète a écrit les quelque 375 poèmes de son livre (c’est moi qui les compte) en neuf mois seulement. Je recommande la lecture lente, voire les nombreuses relectures. Pour lire cette œuvre, n peut mettre une année, à raison de courtes séances de lecture. En s’imprégnant de chaque poème, on se familiarise avec la voix du poète, avec ses images. On comprend davantage le sens de sa démarche.