Carole Forget : Langue d’arrivée – Carnets des lieux, de la langue, de leurs liens : essai poétique : éditions du passage : 2023 : 112 pages

L’auteure s’est attelée à une tâche complexe. Il s’est agi pour elle de plonger dans ses archives, de revenir sur ses pas, de se remémorer ses passages au fil des ans en diverses villes, pour enfin parvenir à une langue, à une ligne d’arrivée où rien pour elle ne saurait s’arrêter, d’où les choses enfin commencent, pourrait-on dire, à pleinement signifier. Car de tout temps, le projet ici est d’être, de devenir à part entière soi-même, fidèle à ses désirs et ses choix.

Pour dire et poursuivre son parcours, l’auteure trouve des mots si justes, les dépose de manière si réfléchie dans ses carnets, qu’on craint de déformer ses idées sitôt qu’on les aura extraites de leur contexte afin de les faire passer de sa langue à la nôtre.

Disons-le d’emblée, cet ouvrage est exigeant. Il n’offre rien qui soit de l’ordre d’un divertissement. En cela, il se conforme à l’attitude de la voyageuse qu’aura été Carole Forget durant ses nombreux séjours à l’étranger. Elle ne s’est pas rendue ailleurs pour s’étourdir en ces vains plaisirs qu’offrent les attractions touristiques. Elle ne le mentionne pas ou alors seulement le manifeste entre les lignes : pour elle, voyager n’entretient aucun rapport avec les divertissements. Le voyage pour physique qu’il soit est d’abord et avant tout voyage intérieur. Il est ici question d’une quête. La poète s’interroge sur ce qu’est partir, sur ce que signifie revenir.

Qu’ont à nous dire les lieux que nous hantons ? Que nous hantons d’abord là où se situe notre lieu premier, car nous y percevons que le monde ne s’arrête pas au seuil de notre maison familiale, mais qu’il y commence une fois nos valises faites et la porte enfin ouverte pour partir de chez soi à la recherche de cela que précisément nous ignorons, et qui nous dira enfin, peut-être, sans doute, dans ce qui se réfléchira sous nos yeux, à travers ce que ces autres réalités du monde nous révéleront.

Qu’ont à nous dire ces lieux que nous découvrons enfin dans les pages des livres ? Les livres que les vagues de l’histoire ont déversés sur nos rivages, nous venant de France et de Navarre, des quatre coins du monde, ne nous montrent-ils pas eux aussi ces ailleurs où quelque chose s’est passé et se passe encore ? Tandis que chez soi, il n’y a rien de tel, rien dans son coin de pays, souvent une banlieue, fade et moderne. Il s’agit d’un lieu sans âme. Je cite Mallarmé, un extrait de son « Coup de dés » : « RIEN […] N’AURA EU LIEU […]  QUE LE LIEU ». Donc, rien n’aura eu lieu avant que les maisons en rang y aient été érigées, formant des quartiers sans histoire autre que celle, inconnue, — ou reléguée aux oubliettes — des premiers habitants du vaste territoire américain dont on les a chassés. Carole Forget ne mentionne pas nos autochtones, mais elle réfère souvent à une terre qui a comme histoire surtout celle de sa géologie. Comment, au milieu de ce qui apparaît ici comme un désert culturel, une âme curieuse et sensible n’éprouverait-elle pas devant les richesses dont regorgent les villes anciennes, celles de la vieille Europe surtout, de forts désirs d’ailleurs, dont on pourrait dire qu’ils relèvent chez elle d’un certain bovarysme intellectuel ? On a découvert dans les livres les merveilles des mille et une villes du monde et l’on se contenterait de s’enterrer vivant dans les déserts de son propre petit Yonville ? Non, décidément, il faut partir, partir à la découverte du vaste monde et y découvrir, peut-être surtout, à quelles possibles réalisations de soi y donner libre cours.

Comment ne pas trahir un tel livre ? Ou plutôt, comment le présenter en occultant le moins possible les méandres tous plus significatifs les uns que les autres de la pensée qui le traverse ? Ce livre est un essai, qui plus est un essai poétique. On le sait, il n’est pas d’essai sans exercice de la pensée. La pensée en soi est exigeante. On me pardonnera ces truismes, mais j’insiste. Il importe de présenter un ouvrage en disant ce qu’il est. Pour ce faire, pour peu que l’on éprouve quelque difficulté à accomplir cet exercice, on peut tenter de mentionner ce qu’il n’est pas. Je le ferai d’abord, puis tenterai de coller le plus objectivement possible à l’objet qu’est Langue d’arrivée.

L’essai de Carole Forget n’est pas un ouvrage de vulgarisation. Il ne porte pas sur un sujet « évident ». Le sous-titre manifeste clairement le projet de l’auteure. Il sera question des lieux, de la langue et du rapport liant l’une aux autres. Ah ! se dira-t-on, cela ressemblera à une étude portant sur la langue parlée, disons le français, tel qu’il se déploie sur les territoires québécois, français et ceux de divers pays de la francophonie. Eh bien, non. L’enquête ici n’est pas de nature ethnolinguistique. Elle est plutôt philosophique. On parle à son sujet d’un essai poétique. Voilà qui risque de brouiller les pistes. La plupart se font de la poésie une idée qui confine ses propos au vague des mots et des idées. Un essai poétique ne nous apprendra rien en clair si tant est que poème est le discours qui, par définition, s’en tient à un mélange de flou avec de l’encore plus flou. Telle n’est pas mon idée, mais, en général, c’est à peu près ce qui est véhiculé à propos de la poésie. Or voilà, que cela soit dit une fois pour toutes, la plume de Carole Forget, pour poétique qu’elle soit, et parvenant en certains passages à franchement nous éblouir, cherche véritablement à faire de la lumière, la poète ne se complaisant pas dans l’obscur afin de se montrer plus brillante qu’elle ne l’est. Non, si sa phrase peut donner du fil à retordre, c’est que l’auteure tente de dénouer à la fois les réalités et les rêves, à la fois ses sentiments et ses idées. Et c’est donc en poète qu’elle s’y prend. Mais attention ! Il est une autre idée que l’on associe spontanément à celle de la poésie, c’est celle du lyrisme. Or voilà, ce texte est plutôt exempt de lyrisme. Le « je » est relativement peu employé bien que l’auteure conduise de fort près une analyse de ses rapports personnels et intimes avec les villes où elle a longuement séjourné. Mais de la même manière qu’elle reste discrète sur sa personne, gardant le silence sur la nature de ses émois, de ses détresses, les lieux jamais ne sont vraiment décrits dans ses carnets. Nous n’aurons pas d’informations à leur sujet. Leur emplacement demeure vaguement esquissé, ils ne sont pas situés, pas nommés. La poète donne les raisons de cette abstention, de ce clair-obscur nominatif qui les nimbe. C’est afin de les restituer dans leur pure présence. Plus de précision atténuerait ou annulerait la transfusion de sens qu’elle en a reçue. Les lieux donc ne sont pas nommés.

Je disais procéder par la voie négative, cherchant à préciser ce que n’est pas la poésie de ces carnets. J’ajouterai une quasi-absence d’images, comparaisons, métaphores, allégories et autres figures de ressemblance. Les mots et les phrases pourtant ne défilent pas sans « écriture ». En eux repose une poésie que l’on pourrait dire textuelle, que personnellement j’associe à un certain formalisme. Ce souci de forme, de construction, de rigueur va de pair avec le projet de l’auteure. Il s’agit, puisqu’elle rédige un essai, de travailler le sentiment, l’histoire de sa venue progressive au monde grâce à ses pérégrinations, en élaborant idée après idée une analyse des liens unissant, je le rappelle, les lieux où elle séjourne à une langue à laquelle elle désire accéder. Parler ici d’une forme hybride, sous prétexte que ce livre est un essai poétique, ne serait donc en rien pertinent. Ce le serait si la poésie de Carole Forget participait de ce genre de poèmes auxquels on consent tout naturellement une pluralité de sens, comme leur étant inhérente, dont on apprécie la beauté ou la musicalité sans trop se soucier de ce qu’ils peuvent communiquer, étant entendu que les poèmes sont davantage affaire d’expression « artistique » que de communication.

Si le lecteur devant certains passages de ces carnets peut s’interroger, ce n’est pas en raison de l’usage qu’il y est fait des mots, mais plutôt en raison de la nature des idées que développe l’auteure. Sa pensée est complexe et pour l’exprimer elle choisit un mode d’écriture que je désigne volontiers sous ces termes de poésie textuelle, en référence à l’extrême raffinement d’un travail formel accompli sur le matériau langagier. Le traitement en est hautement littéraire, l’esthétique étant mise au service des incursions que l’auteure mène dans l’investigation de ses rapports aux villes, aux langues de départ et d’arrivée. En tout, il serait juste d’affirmer que, comme dans tout essai, il est ici question de comprendre quelque chose, d’appréhender par la pensée un phénomène, celui, ici, qui conduisit la poète à quitter son pays natal, à se dépayser, à s’étranger ailleurs, pour enfin parvenir à la vraie réalité de sa personne. Rimbaud parlait de la « vraie vie », à laquelle la tradition a abouté une autre citation du jeune poète, à savoir que la vraie vie est ailleurs et parfois même « absente ». Pour se rendre présente à sa vraie vie, la poète a dû s’exiler. Le terme d’exil n’est peut-être pas juste, mais partir fut nécessaire afin de parvenir un jour à sa langue d’arrivée.

Je dois ici tout reprendre du début, par souci de clarté, bien que je sache qu’il serait vain de chercher à faire tenir en de simples énoncés l’ensemble des recherches et des interrogations encloses dans les pages de ces carnets.

Langue d’arrivée est constituée de cinq carnets. L’intitulé de chacun commence par le mot « carnet » : Carnet de retour, Carnet en zone franche, Carnet des temps manquants, Carnet de dépôt, Carnet de la visiteuse. Ces sections sont suivies de notes situant quelque vingt citations éparses dans le volume provenant d’auteurs connus pour l’intérêt que représentent leurs idées, leurs travaux philosophiques ou littéraires. Aucun de ces auteurs n’est un auteur léger. Ce sont des poids lourds de l’écriture et de la pensée, je veux dire de grands intellectuels. Ces citations en disent long sur la teneur des écrits de Carole Forget.

Après ces notes vient un mot de l’auteure. Son commentaire fait en quelque sorte le point sur ses carnets. Il en fournit la genèse que voici. La poète en commença la rédaction, la rumination, parallèlement à un ouvrage de poésie intitulé Langue de départ. En marge de ses poèmes, l’écrivaine rédigeait des notes « plus réflexives, plus spéculatives ». Elle explique que la « prose réflexive de Langue d’arrivée a été motivée par l’exigence d’approfondir non pas un parcours, mais les retombées de celui-ci, ses conséquences. »

Dans « La musique et les lettres », Mallarmé écrit ce qui suit : « Tout voyage se passe après, en esprit, il vaut, par recherche ou comparaison, quand on est de retour. » Voilà qui présente de manière on ne peut plus juste la démarche entreprise par Carole Forget dans ses carnets. Ce sera lors de son arrivée, à son retour, que la poète accédera enfin à sa langue, c’est-à-dire, si j’ai bien compris, à cela même qui résume toute son âme, à savoir une parole qui soit véritablement sienne, en laquelle coïncident là où elle se trouve son propre corps, son discours, enfin sa personne tout entière. Par infusion de tous ses ailleurs en son être, par l’entremise de toutes les villes où elle aura habité, la poète sera enfin parvenue à naître, à être pleinement.

Tout cela peut paraître fort abstrait, et ce l’est en partie, mais ce l’est uniquement afin d’advenir à cela qu’il y a de plus concret, cela l’est par nécessité, car il faut en passer par la pensée afin de parvenir à ce bouquet de soi qui est en soi la réunion de tout cela que l’on a été, là où l’on a été, puis ici où l’on arrive enfin. Abstrait ? Non, pas tout à fait.

Premiers mots de l’ouvrage. Ils sont à vrai dire immédiatement saisissables : « Je suis de retour au pays de ma naissance. » Et puis, sur cette première page, est mise au clair de la nature du projet, de son pourquoi : « comprendre l’ici, où je suis ».

Le voyage commence par après, c’est dire qu’une fois de retour il se prolonge : « mon parcours se poursuit, je suis en marche. »  La poète est précisément en quête d’une « définition de [sa] propre présence. » J’ai évoqué plus haut ce que j’ai appelé un bovarysme intellectuel, il a trait à une insatisfaction de nature culturelle. Forget écrit : « Trop peu de pierres narratives pour construire nos liens avec la maison. » Les pierres de la maison neuve et natale ne racontent nulle histoire. « Ce territoire nord-américain s’est structuré en quartiers d’abondance », qui se taisent pourrait-on dire. Il faudra alors trouver une langue de départ : « il m’est possible d’élaborer mon départ, quitter ma ville, me vider d’un silence. » Carole Forget devra inventer sa propre langue afin d’en venir à faire parler un jour les pierres de sa propre maison, maison créée de toutes pièces qu’elle transportera partout avec elle, ainsi que la tortue porte son domicile sur son dos. « Une insuffisance m’a menée hors du logis premier — auquel je n’ai concédé que ce titre, point de départ. »

L’auteure parle d’un « transfert de soi à soi ». C’est par la découverte des nouveaux espaces que ce transfert s’est opéré dans son cas. On aura compris que la visée de sa démarche, la raison de ses déplacements aura concerné « l’avènement de soi ». Voyager, pour elle, ç’aura été naître en ses propres termes, selon ses propres choix, dans une langue forgée à même la découverte des villes nouvelles. Elle écrit : « Élaborer ma genèse inouïe ». En parfait accord avec la pensée de Mallarmé, on lit ceci dans Langue d’arrivée : « Une genèse qui s’écrit invariablement à la fin, lorsque le parcours peut être jaugé par une vue d’ensemble. »

Je m’en voudrais de terminer ce commentaire sans mentionner qu’outre l’intérêt suscité par les réflexions de la poète, réflexions sur lesquelles je n’aurai fait somme toute que lever un tout léger voile, les pages offertes par Carole Forget possèdent d’indéniables qualités littéraires. La beauté ainsi qu’une grande maîtrise s’y montrent partout souveraines.

Jacques Brault : À jamais : Poésie : Éditions du Noroît : Une lecture de Claude Paradis : 98 pages : 2023

NOTE : Le poète Claude Paradis signe l’article que l’on s’apprête à lire ci-dessous. Il fréquente l’œuvre de Jacques Brault depuis toujours. Il a publié une édition scolaire du recueil Mémoire en 1998 et a consacré à Brault un chapitre de son essai Ouvrir une porte, paru aux Éditions du Noroît en 2015. Je lui ai demandé de collaborer à mon blogue afin de souligner la récente parution du recueil posthume de Brault. Je le remercie d’avoir accepté mon invitation.

Mon bon ami,

         Tu me demandais dans une lettre de te parler de ma lecture du tout dernier — au vrai sens du terme — recueil de poèmes de Jacques Brault… D’abord, je dois t’avouer que j’étais sous le choc de le tenir entre mes mains. Dès que j’en ai commencé la lecture, j’étais sous le charme. Il est assez typique d’un livre posthume, un livre achevé de n’être pas achevé comme ce à quoi le poète nous avait habitués, mais tout de même étonnamment construit et réussi dans son apparent inachèvement. Constitué de cinq chapitres, le recueil révèle l’effacement de la vie : on en prend connaissance en sentant que le poète s’avère conscient d’être en train de faire ses adieux.

         Le chapitre d’ouverture, « Avec toi par le monde », le plus achevé selon moi, nous met tout de suite en contact avec la nostalgie et la tristesse, mais sans que nous y sentions de larmoiement. C’est sans pathos. Tous les poèmes de ce chapitre m’apparaissent parfaits, sans bavure aucune. Encore une fois chez Brault, le choix des citations mises en exergue n’est pas anodin, celles-ci ouvrent véritablement la voie à ce qui va suivre. À Stéphane Mallarmé, Brault — qui venait de perdre sa Madeleine — emprunte un quatrain qu’on pourrait croire de sa main :

Simple, tendre, aux prés se mêlant,
Ce que tout buisson a de laine
Quand a passé le troupeau blanc
Semble l’âme de Madeleine.

Et il enchaîne aussitôt avec un quatrain de celle qu’il appelait jadis « la bien nommée » Ono No Komachi, dont les mots m’ont tout de suite fait penser au recueil Moments fragiles — que je n’ai jamais cessé de présenter comme le grand chef-d’œuvre de Brault :

Oui, maintenant je vieillis
Par ces pluies de novembre
Même tes mots d’amour
Attristent les feuilles qui tombent

Comment pourrais-je décrire les poèmes de ce chapitre ? Ils sont plutôt brefs, bien que certains aient onze, douze et treize vers, ce qui n’est quand même pas très long. La tonalité nous plonge dans l’intimisme, comme si le poète confiait quelque chose à voix basse : « il n’y avait pas d’oiseaux à Auschwitz / ils s’électrocutaient sur les clôtures / et grillaient accrochés au fil de fer » (p. 21). Ces trois vers du premier poème ne sont pas sans rappeler les poèmes de Mémoire et de La poésie ce matin, recueils des premières années de publication de Brault. Dans ce chapitre, on comprend que Brault revisite des souvenirs et des impressions qui pourraient revenir de loin dans sa vie — d’une « Première jeunesse » (p. 23) — mais tout en s’emmêlant dans l’aujourd’hui, « où le moindre jardin disparaît avec son jardinier » (p. 22). Brault a toujours cultivé la nostalgie sans s’y noyer pour autant.

Beauté sans pareille d’un jour
voici l’hémérocalle qu’on voit
s’ouvrir le matin puis se fermer
après le couchant      le lendemain
elle se défait doucement et le troisième
jour      elle tombe dans une obscure
buée d’étoiles éteinte et nous laisse
à l’écaille qui colore les ailes des papillons (p. 25)

Ce poème, je ne sais pourquoi, me réjouit et m’attriste tout à la fois. Je me réjouis de la beauté fragile que le poète prend soin de découvrir, d’accueillir, d’une beauté fragile que j’associe au bonheur de la vie, au moment d’un amour naissant peut-être, mais dont on doit accepter tristement la chute, qui n’est pas sans laisser derrière ce qu’il faut pour continuer d’espérer la beauté. Déjà, je me suis arrêté pour lire et relire ce poème ; je sentais sa Madeleine pas très loin. En plus de Madeleine, dans ce chapitre, Brault évoque la présence des poètes avec lesquels il a beaucoup « cheminé», pour reprendre un mot cher à Brault, mais ces poètes ont en commun d’avoir été rejetés par la société. Brault s’est toujours senti du côté des exclus ou des oubliés de l’histoire, il le disait dès le recueil Mémoire, mais on le sentait aussi dans plusieurs autres recueils, notamment dans Il n’y a plus de chemin, dont je vais reproduire ici un poème des plus troublants, dans lequel on voyait le personnage de « Personne » se sentir vraiment moins que rien dans cette vie :

La semaine dernière, à l’heure mauve, ma préférée, aussi timide qu’un matin lève-tard, bah ! tu bavardes comme les poètes-perroquets, à l’heure dite donc, j’ai failli me faire aplatir sous un camion si énorme que je n’en voyais qu’une roue avant. Le chauffeur m’a engueulé. Z’avais pas d’affaire dans la rue avec ma chienne de vie, cet engin-là s’arrête pas d’un coup d’orteil, et bla, et bla. Tout contre mon corps figé le monstre haletait et fumait. L’animal, il m’aurait fait l’amour comme à une gaufre. Les cheminées dans le ciel cheminaient et la foule sur terre se foulait. Tout le monde avait son chemin tracé sans défaut. Le gars est remonté dans son truc de fer et de feu. Ils ont rugi un dernier coup. Je suis resté là comme une borne-fontaine. Une gentille vieille dame aux iris mauves s’est amenée avec dans les bras un matou qui m’avait l’air descendu d’une croix. Elle m’a aidé à traverser la rue. Nous avons atteint l’autre trottoir sous une clameur de klaxons. Elle allait bravement porter son vieux chat à l’endormittoir. Ça m’a rendu rêveur ; pas le mot, la chose. J’ai eu envie de suivre la vieille. Et d’aller dormir avec le chat.

N’y a-t-il pas dans ce personnage un peu du destin des poètes comme Desnos et Akhmatova ?

Tu écoutais la chère Anna Akhmatova
privée de sa patrie      native poésie
et chuchotant : « est-ce le Danemark
là-bas »      derrière l’horizon des larmes
non      savais-tu      c’était une Sibérie
sans limite et blême d’ennui
comme le dernier désespoir
qui s’étend de tout son long
et lucide se voit exister en vain (p 36)

Je me suis toujours demandé si ce n’était pas la perte de son grand frère Gilles, au cours de la Deuxième Guerre mondiale, qui avait chez Brault suscité ce constant désir d’empathie envers les écrasés, les rejetés, « les seuls nègres aux belles certitudes blanches ». Dans tous les cas, Brault se penche sur des vies de forcenés, ces êtres dont les « cadavres paisibles et proprets font de jolies bornes sur la route de l’histoire ».

         L’évocation des poètes prend une tournure moins sombre dans le chapitre « Amitiés », bien que l’on sente encore toute l’empathie de Brault pour les rejetés, les oubliés et les effacés de l’histoire. J’ai encore le sentiment de recevoir les confidences du poète. Au hasard :

Les oubliés de la nuit, quand le soir s’obscurcit,
Prennent soin en secret des éphémères las
Soudain de survivre. […]
Maintenant, il fait froid, seulement froid.
L’oubli laisse des bleus sur le visage des oubliés. (p. 49)

On reconnaît bien la tonalité basse de la poésie de Jacques Brault. C’est à nouveau plus douloureux dès que Brault se rapproche des ténèbres « pour traverser la Shoah » ou le Goulag soviétique :

donc      Ossip Mandelstam lentement assassiné
le regard plaqué sur les bourreaux hilares
Paul Celan refoulé à la marge de la mort
aspirant à fond l’eau de la Seine à Paris (p. 53)

Le poète le disait dans Moments fragiles, au moment de sortir de ce recueil de deuil, alors qu’il se sentait revenu de sa torpeur paralysante, il savait bien que l’histoire regorgeait de bien pires douleurs… comme dans les camps de concentration :

et me souviendrai      dans les fours on cuisait
le pain les enfants      la farine et le sang
des mots simples viendront et soyeux
comme la hulotte pour dire l’horreur
des hommes      les brisures du temps
les orbites creusées de crimes
et les sales lessives de l’oubli

Je repense à Gilles, ce cadavre anonyme, qui est sans doute à l’origine de la compassion de Brault envers les oubliés, et je ne peux m’empêcher de penser que Brault aurait accueilli avec tristesse la mort d’Alexeï Navalny, au pays du Goulag.

         Les trois derniers chapitres du recueil À jamais, s’ils avaient fait partie du recueil d’un jeune poète en devenir, on aurait probablement souligné leur aspect inachevé. Je crois t’avoir déjà dit le respect que j’accorde à la critique littéraire, lorsque celle-ci est écrite avec bienveillance. Comme lecteur ou lectrice, quand on se fait critique, on ne doit jamais oublier où se situe la personne qui a écrit les textes qu’on a sous les yeux : on accueille différemment les textes d’un débutant et les textes d’un aîné, mais pour les deux on doit se montrer apte à faire un pas de recul pour bien apprécier et déguster ce qu’on a sous les yeux. Or, avec À jamais, nous sommes devant les derniers élans d’un poète qui préparait sa sortie du monde, qui s’apprêtait à se coucher « à jamais », c’est pourquoi les fragments du chapitre intitulé « Bref… » me sont entrés dans le cœur comme un couteau, comme lorsque « La lune d’été met du givre sur le pavé. » (p. 66) Certains fragments laissent un sentiment d’urgence, mais d’une urgence toute lente, car « Le vent ralentit, s’arrête et disparaît / dans son propre vide. » (p. 67) Je me retiens d’en citer davantage, car je voudrais en fait les reproduire tous.

         Puis vient un dernier chapitre, au-delà duquel se trouvera tout de même un « Envoi » un peu vieillot et léger, mais ce dernier chapitre, composé de poèmes en prose, m’apparaît une dernière confidence du poète. C’est un peu son « art poétique » : « Le sens poétique est la justesse (et la justice…) du poème. » (p. 80) Brault y cite Paul-Marie Lapointe, Virgile et Quevedo, mais il nous rappelle surtout l’importance que revêt l’intime : « L’intime, superlatif de l’intérieur, a fini par être banalisé. Il reste pourtant incommunicable tel quel. » (p. 81) J’étais soulagé encore une fois de lire chez Brault qu’il est bon de regarder la poésie pour ce qu’elle est : « S’en tenir à ce que le poème sait, qui relève de la pensée de la poésie et ne s’inféode à aucune théorie préalable ou subséquente. » (p. 84) Je m’arrête, je cesse de commenter. Tu as compris, mon ami, que ce livre m’est déjà précieux. Je n’en retirerais pas une ligne, pas un mot, peut-être parce que « De tout cela se compose notre très vive espérance. » (p. 87)

         J’aurai peut-être le courage et l’audace de te parler à nouveau de Jacques Brault lorsque j’aurai terminé ma lecture systématique des Œuvres en quatre volumes dans la belle collection de la Bibliothèque du Nouveau Monde.

         Claude Paradis

PENSER LA POÉSIE

Contribution au numéro 29 de la revue Possibles dirigée depuis l’arbois (France) par le poète Pierre Perrin : texte de Daniel Guénette

Penser la poésie, c’est avoir en soi-même une sorte de nuage qui curieusement se meut et se transforme au fil du temps, un nuage parvenant à se passer assez bien de quelque notion que ce soit. La connaissance qu’on a de la poésie est, me semble-t-il, d’abord intuitive ; et souvent elle demeure ainsi : larvaire, embryonnaire, étant moins pour nous une connaissance apprise et raisonnée, qu’une sorte de science infuse, diffuse, confuse … apprise et désapprise autant sur les bancs d’école qu’à travers les errances de nos toutes premières écoles buissonnières, lesquelles se poursuivent parfois jusque dans un âge extrêmement avancé.  

Le petit bonhomme du célèbre poème de Prévert s’élève au-dessus de la leçon du maître, son esprit flotte au plafond de la classe comme les amants dans les toiles de Chagall. Il fait l’ange ; ce qui lui vaudra bientôt de porter le bonnet d’âne. D’aucuns diraient qu’il est poète, puisqu’il est absent, c’est-à-dire présent à tout autre chose que la leçon. Il ignore tout à fait ce qu’est un vers, trébuche dans ses pieds s’il doit ânonner une fable de La Fontaine, faisant une pause avant que l’hémistiche ne soit atteint, s’empêtrant dans les virgules et les points.

Même le mot poète lui est étranger.

Alors que parmi nous, amateurs, petits et grands connaisseurs, spécialistes de la poésie, poètes, souvent authentiques, il semblerait qu’à l’instar de ce cancre nul ne sache vraiment ce qu’est la poésie. Or, si persiste son mystère, c’est sans doute parce qu’on ne tient pas vraiment à faire la lumière sur son cas, ou encore parce que cela serait beaucoup trop simple.

Dans un monde de duretés et de plates certitudes, où nous sommes assurés que deux et deux font quatre, où les maîtres pour en convaincre s’en tiennent à la règle, et parfois à ce qui aujourd’hui équivaut aux coups autrefois donnés sur les doigts, il est réconfortant de savoir que, par la fenêtre ouverte du poème, l’échappée belle est encore et toujours à portée de rêve.

Et si la poésie était cette possibilité offerte de se dispenser d’une certaine forme de savoir, du moins conceptuel ?

On se contenterait, un peu comme monsieur Jourdain avec la prose, de faire de la poésie sans le savoir, ou plutôt sans vraiment savoir, non pas ce que l’on fait — assurément, ce sont des poèmes — mais sans pouvoir dire au sujet de la poésie, quoi que ce soit qui ne puisse être contredit, invalidé par les autres, amateurs, petits et grands connaisseurs, spécialistes de la poésie et poètes de tout acabit. C’est que dans l’univers de la poésie soufflent de grands vents de liberté. Les auteurs s’autorisent. Ils partent à l’aventure. Se croient-ils tout permis ? Cela reste à voir. Des vigies, comme leur nom l’indique, veillent sur l’ordre des apparents désordres qui sévissent en poésie. La plupart du temps, les censeurs cherchent à faire régner le bon sens. On se souviendra de Boileau : « Tout doit tendre au bon sens : mais, pour y parvenir, / Le chemin est glissant et pénible à tenir ; / Pour peu qu’on s’en écarte, aussitôt l’on se noie. / La raison pour marcher n’a souvent qu’une voie. »

C’était l’ordre classique. Sa loi imposée. Sur toute forme de désordre, elle jetait le discrédit, imposait l’interdit. Ce joug a longtemps valu au classicisme et à ses avatars d’être les boucs émissaires des grandes avancées de la modernité. Mais attention ! Nous aurions tort de penser que la censure n’a qu’un seul visage, que les vigies n’en ont que pour le bon sens. Elles veillent parfois à ce que le désordre l’emporte sur l’ordre. Si elles favorisent des chemins de traverse, elles donnent parfois sur des impasses ; elles promeuvent à l’occasion des impuissances, des stérilités. Mais c’est ici bonnet blanc, noir bonnet. Ce que l’un brandit et proclame, l’autre le bannit et condamne. Les vérités sont des gants que l’on retourne. Jusqu’aux surréalistes, on n’hésitait pas à recourir au soufflet pour faire valoir ses désaccords. Les diverses pratiques se contredisent, les dogmes s’inversent et laissent dans leurs marges des rejetons qui s’en réclament ou non, enfants illégitimes d’étranges nuits d’Idumée. Un grand métissage résulte de ce brassage. Les poèmes varient au point de paraître parfois n’être que des simulacres. Or ces simulacres, que de purs esprits dénonçaient, du ruisseau où ils furent relégués, s’élèvent et gagnent finalement le haut du pavé. C’est depuis cette position privilégiée que s’érigent dès lors de nouveaux postes d’observation et de contrôle. Les poètes de l’heure entrent en fonction. Les voici dominants. Les courants dans les arts, et en poésie, sont à peu de choses près l’équivalent des modes.

À l’ombre de ces modes subsistent et prolifèrent des œuvres qui font peu de bruit. Des poèmes qu’on ne lit pas ou ne lit que très peu témoignent de réalités poétiques dont on ne peut cependant faire abstraction. Certains poèmes, comme naguère dans le fond des tiroirs, demeurent enclos dans des fichiers, dorment dans des ordinateurs personnels. Des poètes les font parfois paraître en ligne. Le monde est moderne. Ces poèmes circulent sur les réseaux. Parfois touchants de maladresse, passéistes ou d’une douteuse modernité, ils donnent de la poésie une image plus ou moins conforme à l’idée que se font de la poésie ceux et celles dont on dira, un peu trop rapidement, qu’ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’est réellement la poésie. Et pourtant ! Allez savoir !

Car justement, on ne sait pas. Il se pourrait que des poèmes criblés de fautes, comme l’étaient les lettres d’amour dont s’émerveillait Breton, soient assez proches de ce qu’est la poésie. En tout cas, dans Art poétique, Caillois affirme l’importance de la valeur humaine dont les poèmes doivent selon lui témoigner. Il réfère à un phénomène assez peu banal. En Colombie, des jeunes se suicident en se jetant dans l’abîme, là précisément où la rivière Bogota se jette elle-même dans la vallée, dans une chute spectaculaire de huit cent mètres. Une tradition veut que ces jeunes déposent en guise d’adieu un bref poème dans un petit autel consacré à la Vierge. Ces poèmes sont le fruit de jeunes gens désespérés qui, pour la plupart, sont loin d’être doués en matière de poésie. « Pourtant, écrit Caillois, si la valeur littéraire de ces œuvres rédigées au moment de se donner la mort reste infime, leur valeur humaine demeure considérable ; et aux yeux de ce juge idéal devant qui j’ai imaginé de faire comparaître le poète, il me semble qu’elles témoignent en faveur de la poésie plus que les productions torturées de ceux qui bannissent les sentiments de leurs vers et qui emploient leur talent à faire entre eux un vain assaut de singularité. »

En travaillant au Complexe d’Orphée, j’ai cherché à découvrir ce qu’il en est de la poésie. Depuis le temps qu’il s’en écrit, me disais-je, ne pourrait-on pas penser qu’à son sujet tout a été dit, et que cela nous dispense aujourd’hui d’en ajouter, qu’il suffit d’ouvrir les grands livres des grands poètes et spécialistes de la question pour que la réponse nous apparaisse alors en toutes lettres ? Ces grands livres, je ne les ai pas tous ouverts, tant s’en faut, mais j’en ai suffisamment lu pour me rendre compte qu’il arrive aux poètes de tourner en rond, aux modes, de se suivre en renonçant les unes aux autres, de sorte que l’histoire de la poésie à force de reniements et d’affirmations successives se répète peu ou prou, des principes anciennement tenus pour nuls et non avenus étant derechef portés aux nues.

Je songe à Boileau dont nul n’a cure aujourd’hui. Il m’apparaît pourtant que nombreux sont ceux et celles qui, croyant faire fi de son enseignement ou allant jusqu’à en ignorer l’existence, appliquent à leur insu et non sans rigueur ses préceptes dans leurs écrits. Ils croiraient pourtant se voir rabaissés si l’on s’avisait de leur indiquer où et en quoi leur pratique relève d’un certain classicisme. Paul Valéry nous éclaire sur ce point. Il écrit dans ‘‘Situation de Baudelaire’’ que « l’écrivain qui porte un critique en soi-même, et qui l’associe intimement à ses travaux » est classique.

À travers mon essai, observant les poétiques des uns et des autres, j’ai réalisé qu’au sujet de la poésie tout ou presque a été dit, le même et son contraire. Ce qui pour l’un est poésie pour l’autre ne l’est pas. Peut-être leurs positions ne divergent-elles qu’en apparence, les formulations les énonçant contribuant à brouiller en nos esprits des idées pourtant profondément similaires. Car si la poésie existe, à travers les mille et une formes qu’elle emprunte, un principe en son centre doit bien exister assurant au fil du temps sa survie en tant que poésie, comme sont divers les nuages tout en ne cessant jamais d’être invariablement des nuages, et non pas autre chose.

Assurément, la poésie est. Mais qu’est-elle au juste ?

Si nous le demandons aux poètes, nous obtenons des réponses étonnantes, voire amusantes. Dans Le complexe d’Orphée, je me suis livré à un petit jeu. Ayant prélevé diverses définitions offertes par certains poètes, j’en ai fait un collier. Il y a là des perles. Qu’on en juge soi-même.

« La poésie EST cette musique que tout homme porte en soi EST le miroir terrestre de la Divinité EST tout ce qu’il y a d’intime dans tout EST de la pensée en train de naître EST un exhibitionnisme qui s’exerce chez les aveugles EST une pensée dans une image EST le miroir brouillé de notre société EST le sacrifice où les mots sont victimes EST une religion sans espoir EST un pur don céleste EST inséparable de la Révolution EST une façon d’utiliser au mieux la folie EST ce qui fait apparaître l’invisible EST quelque chose qui marche par les rues EST muette EST le silence qui prend la parole EST peinture aveugle… »  

Lorsque les poètes tentent de définir la poésie, la plupart le font à titre de poètes et donc, de manière idoine. Le moins que l’on puisse dire est que leur discours sur la poésie est lui-même poétique. En braquant sur elle une manière de lumière noire, il se pourrait qu’ils plongent dans l’obscurité la chose qui au départ était et demeure obscure aux yeux de ceux qui n’y voient guère, qui cependant souhaiteraient être éclairés. Si l’on préfère une façon de dire moins négative, pensons au geste qu’entreprendrait quiconque éclairerait d’un vain faisceau de lumière un jour brillant déjà sous un soleil resplendissant. Nous sommes loin de ce que l’on peut appeler des notions lorsque le discours sur la poésie est affublé de certains oripeaux de langage.

Le poète que Baudelaire disait semblable au prince des nuées pouvait voler ainsi que l’albatros. Or si l’albatros sait voler, il ne sait cependant pas qu’il porte le nom d’albatros, et ce n’est pas à lui que reviendra la tâche d’expliquer en quoi consiste la logistique, la mécanique de son vol, voire l’âme qui l’anime. C’est de l’intérieur de lui-même qu’il parvient à s’envoler, investi en cela par les pouvoirs que lui confèrent les qualités intrinsèques de sa condition d’albatros. Voler, voilà ce qu’il sait faire. Mais voler, il ne saurait trop dire ou expliquer en quoi cela consiste.

Certes, les poètes ne sont pas des imbéciles. Lorsqu’on les interroge sur leur métier de poète, sur le faire auquel ils s’adonnent, il leur arrive néanmoins de se laisser porter par les courants d’air ascendants de leur inspiration. Ce faisant, ils font fi de toutes notions. Ils ne pensent pas la poésie, mais, afin de la décrire, ils dépensent avec largesse les ressources qu’elle met à leur disposition. Ils se dispensent parfois avec dédain des apports qu’offre l’appareillage de la théorie, jugé trop lourd ou encombrant. L’étude même semble les ennuyer. À leurs yeux, sans doute vaut-il mieux « faire » que « discourir » sur ce que l’on fait. Pourtant, des poètes chevronnés, et non des moindres, se sont sérieusement adonnés à la pensée du poème, je songe entre autres à Mallarmé, Valéry, Bonnefoy et aussi Meschonnic. Eux et d’autres ont tenu à interroger les arcanes de la poésie. Ainsi sont-ils parvenus à mettre en mots les idées qu’exprimerait un albatros interrogé sur la grâce de son vol.

Je ne saurais pour ma part préciser en recourant à de claires notions ce qu’est pour moi la poésie. Je ne puis m’en tenir qu’à de vagues impressions. Les justifier serait au-dessus de mes forces. Ce sont des positions personnelles qu’il ne me viendrait pas à l’idée de chercher à imposer, voire à proposer à quiconque s’intéresse à ce que j’ai tantôt osé un peu bêtement appeler le métier de poète.

Les quelques points à partir desquels s’articule ma pratique n’ont rien de très original. Les taire ne changerait rien à l’affaire, tant ils me semblent aller de soi, étant partagés par la plupart des poètes d’hier et d’aujourd’hui.

La poésie, selon moi, selon nous, est un art dont le poème est la condition première. Il n’est de poésie que dans la mesure où le poème déploie ses ailes. Non pas que le poème permette d’accéder à la poésie, laquelle lui serait un phénomène externe, le poème ne jouant dans ce cas qu’un rôle de sage-femme, d’accoucheur de poésie.

Le poète peut être politique, mystique et quoi encore ? Certains tentent d’approcher ce qu’avec Bonnefoy on appelle « présence » et croient que la fonction de la poésie consiste à manifester cette fugace présence, à permettre au poète d’y inscrire son être. Or cette mystique, même laïque, à laquelle on emploie les ressources de la poésie est distincte de celle-ci. Bien qu’elle puisse être liée à la quête de certains poètes, elle n’est pas au cœur de l’entreprise poétique, ne lui est en rien consubstantielle. Elle n’est que l’un de ses référents possibles.

Négliger, par ailleurs, la part de divertissement qu’apporte la poésie, quand bien même les poètes y déclinent les horreurs auxquelles est confrontée l’humanité, cela revient à occulter l’un de ses attraits, car elle est aussi un art auquel, par moments, se comparent le fauteuil lénifiant de Matisse ou la plus aérienne musique de Mozart. Les poètes, aptes à plonger le couteau dans la plaie, savent aussi jeter un baume sur la souffrance. Leur poésie s’avère une précieuse thérapeutique. Les loisirs du poète sont nombreux, diverses sont les cordes vibrant à son luth.

Quand il ne broie pas du noir et même s’il en broie, le poète joue avec les mots le plus sérieusement du monde. Il est enfant de sa liberté, albatros au milieu des grands vents, et consacre l’essentiel de son temps à l’entreprise poétique.

Comme tous les autres arts, la poésie, tantôt brandie comme une arme, est donc aussi l’un des plus merveilleux passe-temps qui soient. Pour traverser la vie, pour passer à travers le temps, le poète se fait parfois cigale.  

On se souvient d’Aragon.

Je chante pour passer le temps
Petit qu’il me reste de vivre
Comme on dessine sur le givre
Comme on se fait le cœur content
À lancer cailloux sur l’étang
Je chante pour passer le temps

Daniel Guénette

Pierre Ouellet : Monde ! : Poésie : Éditions Mains libres : 2023, 166 pages : Recension parue dans la revue Possibles, automne 2023

les mots me manquent
le monde aussi : il n’y a plus rien
à raconter… qu’à faire le point
sur ce qui vient ou s’en est
allé

J’extrais ces vers du tout dernier recueil de Pierre Ouellet, bien qu’ils ne soient pas les plus représentatifs de son travail. Je dis «travail» en songeant aux mots de Rimbaud : «viendront d’autres horribles travailleurs». Ces derniers dans l’esprit de celui-ci ne seraient pas des rimailleurs, ce que Ouellet assurément n’est pas. En un sens, il prolonge à sa manière le travail du célèbre poète de sept ans. J’ai également présent à l’esprit cette idée du même relative à «de la pensée accrochant la pensée et tirant.» On trouve cela chez Ouellet :

… le fil de la
parole nouant l’un
à l’autre chaque son,
chaque sens et chaque
idée qu’on veut émettre pour si-
gnaler notre présence
au monde…

Et pourquoi ne pas convoquer Mallarmé dont la poétique incitait à ce que soit cédée l’initiative aux mots ? Mais, Ouellet en fait l’aveu, les mots lui manquent, tout comme le monde. C’est du moins ce

qu’il dit. Nous aurions sans doute tort de le contredire sur ce dernier point, le monde lui manque (et nous manque aussi terriblement); mais, en ce qui a trait à l’indigence ou rareté de ses mots, le poète lui-même ne démontre-t-il pas à travers ses généreux élans verbaux que jamais il n’en est à court ?

C’est une caractéristique de l’œuvre de Ouellet, et une partie de sa force et de sa pertinence lui est redevable : en tant que créateur, il possède d’innombrables ressources. Sa source verbale jamais ne

se tarit. Et pour parler de l’air qui est l’un des principaux motifs de son travail, jamais il n’est à bout de souffle. Une étude pourrait porter sur la manière de Ouellet, elle montrerait la richesse de son style. Mais « richesse » et « style » ne sont pas des termes appropriés pour parler du travail des mots qui est propre à cet auteur. Et j’insiste sur ce mot, travail, mot qui n’a ici rien à voir avec le labeur flaubertien, parce que chez Ouellet le travail ne vise ni la pureté verbale ni la simple beauté musicale du déroulement de la phrase. Il s’agit plutôt d’un travail qui dans le «dernier recours» aux mots cherche justement à «faire le point / sur ce qui vient ou s’en est / allé».

L’œuvre de Ouellet est pourtant littéraire, hautement, mais cela vient comme de surcroît, est une manière de plus-value résultant d’une entreprise que l’on pourrait qualifier de sur-poétique. Les

surréalistes avaient mis au point la procédure automatique. Peu leur importait le peu de valeur littéraire de leur action. Celle-ci était entreprise afin de plonger, et l’on revient ici à Rimbaud, dans les abysses de l’inconnu, devenus chez eux les abysses de l’inconscient. Ils voulaient, conformément au programme rimbaldien, «trouver une langue». L’important pour eux n’étant pas de trouver cette langue, mais de parvenir grâce à elle à mettre à jour cela que la nuit leur dérobait et nous dérobe toujours. Il se pourrait que Ouellet, pour sa part, ait trouvé «sa langue». Je le crois. Il se pourrait aussi qu’il n’ait pas entrepris en vain l’œuvre immense dont le présent recueil est pour l’instant le dernier opus. Il se pourrait qu’avec cette œuvre, et dans ce dernier livre tout particulièrement, il soit parvenu à vraiment faire ce qu’il avait

entrepris de faire : assurément un livre de poésie, mais un livre de poésie tout entièrement consacré à essayer de saisir, «comme on le ferait à mains nues, le sens caché de la moindre chose».

Chez ce poète dont la maîtrise de la forme éblouit, la question du sens est loin d’être évacuée. Le monde est. L’homme depuis toujours et à jamais y est un «vieil errant». Celui que Ouellet appelle le Grand Manant «est perdu dans un univers trop grand pour lui, un espace sidéral à n dimensions que sa

petitesse et sa faiblesse l’empêchent de comprendre et de maîtriser…». Il en est réduit à des formes de «balbutiements» et de «hauts cris». C’est en ces termes que Ouellet désigne nos «prières», «psaumes», «prophéties» et «poésies». L’homme approximatif (c’est là le titre d’un recueil de Tristan Tzara) recourt à ce fiévreux et tumultueux babil pour tenter de mener à terme ce que Mallarmé appelait «l’explication orphique de la Terre». Telle me semble être la fonction du poète chez Ouellet. Il veut faire

le point sur le monde. Et ce point, comme on le voit dans le titre, en est un d’exclamation, mais aussi implicitement d’interrogation.

Ouellet s’exclame et interroge poétiquement le monde. Il voit les choses de haut, son regard embrasse large et chez lui les mots pour le dire arrivent aisément.

Ce ne sont pas les mots que Boileau voulait sages et mesurés. On le voit, en cédant l’initiative aux mots, Ouellet est rapidement emporté dans les grandes tornades qu’ils engendrent. L’hyperbole, l’allégorie vont de pair avec la métaphore filée. De fil en aiguille, les mots naissent des mots qui leur donnent naissance, qui les suscitent par association sonore et visuelle, par dérivation, par déviation du sens et de la forme. Le poète est autant pensé par ses mots que ceux-là le sont par la volonté qu’il a de leur laisser libre cours, les tenant fermement en laisse, mais les laissant tout de même s’envoler au-delà des nues, car jamais ce poète ne perd de vue ce que l’on pourrait appeler la fonction, voire le devoir du poète : embrasser le monde et — tout en doutant fortement que cela soit possible —, selon le très beau mot de Marx, le transformer.

le monde se dresse de-
vant nous comme une barri-
cade d’air, de vent, de pluie
battante qu’il faut prendre
d’assaut […]

On peut affirmer que Ouellet, qui met sur un même plan «poésie» et «prophétie», est lui-même à la fois poète et prophète, non pas tant parce que poétiquement parlant il prédirait l’avenir, mais parce qu’il s’exprime comme le font les prophètes des Saintes Écritures, c’est-à-dire en puisant dans les ressources les plus expressives du langage, à même les sources de la poésie, afin d’en faire jaillir de puissants geysers parlant à notre esprit et l’étourdissant quelque peu, le brassant, le secouant, lui faisant valoir que de grands déploiements se produisent de par le vaste monde et au-delà de tout ce qui échappe à notre conscience.

Le «Monde, écrit-il, n’a plus rien d’une vraie demeure». On s’en rend compte «dès qu’on tend l’ouïe à autre chose qu’à nos petites misères.» Certes, Ouellet n’est pas un poète de l’intime, pas un poète abonné au silence méditatif de la contemplation. Son regard est plutôt celui d’un voyant. Rimbaud encore. Ce qu’il voit nous étonne. Et je me demande bien où il va chercher tout ça, je veux dire cette constance dans son œuvre et surtout ce souffle qu’il a, qui n’est pas celui de l’éloquence, de la période balancée avec art, mais qui fait montre d’une certaine brutalité ennemie de la fioriture et de toute forme de joliesse. Non, Ouellet convoque plutôt la foudre et le tonnerre, le raz de marée, l’éruption volcanique. Avec le plus grand sérieux qui soit, il dit les choses les plus graves, celles de la vie et de la mort, celles de l’infini et du néant, de Dieu et du Monde.

Il est l’un des héritiers de nos grands poètes maudits. Qu’on en juge soi-même. Son recueil, dont il resterait tant à dire, débute sur les chapeaux de roue, au risque d’être «incapable de tenir la route sans faire une embardée». Voici le tout début du poème d’ouverture. Et jusqu’à la fin, cela se maintient. C’est là un tour de force.

Frères freux, corbeaux des
âges d’or, de fer, de plomb,
croassez dru dans les branchages,
élevez vos cris jusqu’aux nuages,
aux voies lactées : noir-
cissez le ciel de votre beau
passage en ordre dis-
persé qui porte ombrage à la terre
entière, aux mers, aux prés, spectres
emplumés d’air, de cendre, empaillés de vos propres
entrailles que la ligne
brisée de votre chant emmaille à
l’envers […]

Christine Palmiéri : L’éternité n’est jamais loin : Poésie : Éditions Mains libres : 2023 : 162 pages : Recension parue dans la revue POSSIBLES automne 2023

partout et nulle part j’excave les mots
qui me rattachent au monde
je tisse écris
dans les bourbiers les trous du ciel
les flaques de mémoire
qui m’installent dans ce que je suis

Christine Palmiéri est une autrice qui se fait rare. À ce jour, on ne lui devait que deux recueils, séparés l’un de l’autre par dix années. Le premier ouvrage remonte à l’an 2000, le second a été publié en 2011. J’ignore quelle est la teneur de ces ouvrages ; ce que je sais, en revanche, c’est que la plus importante rareté de L’Éternité n’est jamais loin relève essentiellement de sa singularité, et non du fait que l’autrice serait peu prolixe. À dire vrai, dans le paysage littéraire québécois, son troisième recueil me semble franchement original. Ce type de rareté lui confère un supplément de richesse.

Présenter la poète exigerait qu’on mentionne sa présence sur la scène culturelle en tant que critique d’art et créatrice en arts visuels. C’est à ce titre que Christine Palmiéri doit tout particulièrement sa notoriété. Les familiers de l’œuvre de Pierre Ouellet savent qu’elle a illustré la plupart de ses ouvrages tant poétiques que romanesques. Du reste, tous deux partagent une même vision du monde, si bien qu’aux écrits du premier correspondent de manière on ne peut plus idoine les œuvres de l’artiste. À ce chapitre, il y aurait beaucoup à dire, tant une manière de gémellité artistique est ici tout à fait remarquable.

Parler de l’originalité d’un écrivain, c’est parfois manifester l’indigence de sa propre culture. Un fleuve est tributaire de ses affluents, il ne coule jamais seul, d’autres cours participent de sa course. La poète s’est abreuvée à diverses sources. Par les exergues parsemés dans son recueil, elle en indique quelques-unes. Elle cite à quelques reprises des vers extraits du Discours du chameau de Tahar Ben Jelloun. Elle convoque Les mille et une nuits. Des vers de Mohammed Khaïr-Eddine, empruntés à Soleil arachnide, éclairent également les poèmes de l’autrice. Soyons prudents, il serait sans doute erroné de parler ici d’influences. Il serait plus approprié de parler de familles d’écrivains partageant des intérêts communs, voire une culture commune.

Bien que Québécoise, Christine Palmiéri est d’origine française. Elle est née et a grandi au Maroc. Son livre, qui est affaire de mémoire, tout ancré qu’il soit dans le présent et bien que tourné dans la direction de l’avenir, conduit inévitablement le lecteur québécois en terre étrangère. Son exotisme n’est pas sans ajouter à son originalité. La chaleur et le soleil intense des souvenirs de la poète nous éloignent de la nostalgie propre aux jardins de givre des poètes québécois. Les âmes pourtant font fi des méridiens. Ce que nous raconte Palmiéri a une valeur universelle. Les espaces qu’en profondeur elle nous ouvre ne nous sont donc en rien étrangers. Les référents changent, mais ne modifient pas le fond de l’âme humaine.

Néanmoins, cela fascine. Des Mille et une nuits, la merveille perdure. La poète, en empruntant les chemins de la mémoire, revient chez elle. Ce faisant, elle nous ouvre la porte sur un monde dont j’ai dit la chaleur et le soleil. Pour plus de dépaysement, il conviendrait d’ajouter la flore luxuriante ainsi que la faune, avec ses lézards, ses chèvres et ses dromadaires. Les noms des proches, parents ou voisins, élargissent également notre vision du monde : Minah, Réda, Rafi, Aïcha, Zorha, Nadège, Khadija, Mustapha, Halima, etc. En disant les « lieux fabuleux » d’Orient — Oued Zem, hammam, médina, désert — la poète témoigne des us et coutumes du pays de son enfance : « l’Orient plie sous l’aile du Muezzin ». Un des poèmes du recueil nous ouvre les yeux, c’est le moins que l’on puisse dire, sur une troublante réalité, celle des femmes voilées.

les femmes se voilaient pour fermer leur bouche
imaginez la flamme vive jaillissant des yeux
protestations    colère    peur    tendresse
amour      inquiétudes
toutes ces crispations du visage     ces passions
canalisées par la vue

vous comprenez pourquoi elles les cernent de khôl          
pour en faire des écrans où défilent leurs jours

[…]

vous vous sentez extrêmement petits         
devant ces yeux qui vous happent          
à chaque coin de rue
yeux cernés par d’austères niqabs     hidjabs     tchadors »

On le voit, ce qui dès l’abord se présentait comme un projet d’introspection, de rétrospection (« j’écris / au dos des portes du présent / accroupie sur mon passé ») est bien loin d’oblitérer le temps présent, que l’on appelle l’actualité, brûlante pourrions-nous dire. Or, dans toute cette histoire, qui est celle du monde, celle de l’intime a préséance.

La poète remonte le cours du temps. Elle rédige un récit autobiographique, poétique, non linéaire, fragmentaire et lacunaire. Je dis lacunaire non en songeant à un manque, mais à un fait. Les noms cités plus haut, noms de personnes et non de personnages, en son for intérieur la poète en conserve pour elle-même la substance. Ces personnes n’agiront pas ou si peu sous nos yeux. Et du père et de la mère, l’événementiel et le superficiel seront tus, alors que l’essentiel sera puissamment évoqué. Une enfance même orpheline ne se vit jamais seule, mais un sentiment d’exclusion est intensément ressenti par l’enfant qui derrière la porte entrebâillée entend doucement geindre sa mère au plus fort de l’étreinte. Scène qui vaudra au père le regard torve de l’enfant : « je voulais épouser ma mère / lui disais-je / sèchement » Et encore : « quand leur passion les dévorait / dans leur bonheur à eux / en moi/ un grand malheur naissait ».

Tout n’est donc pas dit. Des zones obscures demeurent inexpliquées, comme sondées uniquement pour l’unique bienfait de la poète et non divulguées clairement. Après avoir dit qu’elle disparaît « de l’autre côté de la lumière », la poète mentionne que « le silence régnera / pendant vingt ans ». Je crois comprendre qu’elle réfère à son exil en terre québécoise, aux liens qu’elle aura rompus avec les siens : « un quart de siècle / engouffré / dans la coupe de ma mémoire ».

« [L’]’éternité n’est jamais loin / dans les rêves d’adolescent », et ces rêves, pourrions-nous ajouter, alimentent souvent un fort sentiment de révolte. Le rôle qu’aura joué dans l’évolution de l’artiste le sentiment de révolte l’aura longtemps animée et maintenue en vie. Bien évidemment, la pratique de l’art et de la poésie a partie liée avec le parcours de libération de la poète.

le monde lui ne s’absente pas

il nous afflige de ses sécheresses
ses famines     ses guerres
ses catastrophes      ses séismes
règle ses comptes
se venge    riposte
à tous les coups

je lui répondrais lui répliquerais
à coup de pinceaux de ciseaux de couteaux
sur la toile     dans la pierre
la glaise ou le papier

Je mesure l’intérêt d’une œuvre poétique au sentiment d’incomplétude m’envahissant lorsque vient le temps de conclure un commentaire à son sujet. Incomplétude en ce sens que j’éprouve le sentiment non pas d’avoir trahi une œuvre, mais bien plutôt de n’en avoir à peu près rien dit en regard de tout ce qu’elle recèle de richesses et de beautés.

Ce n’est pas la quantité de livres publiés par un ou une poète qui fait qu’au bout du compte une œuvre se tient et s’impose. Deux ou trois ouvrages, et c’est assurément le cas avec L’éternité n’est jamais loin, en valent parfois davantage que des dizaines. Certains auteurs et certaines autrices comptent à leur actif un très grand nombre d’écrits. Lorsqu’ils sont exempts de déchets et de facilités, il va sans dire que leur importance et leur qualité ne peuvent en rien se voir minimisées.

Catherine Lane : Dépose-moi vivante : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : 2023 : 72 pages

Les premiers vers de Dépose moi vivante s’ouvrent sur un paysage désolé, une nature morte telle qu’en déploient sous nos yeux les paysages hivernaux.

Dans nos yeux
Les étangs gelés
Du jardin

Des yeux de qui parle-t-on ici ? Ce déterminant possessif, « nos », à qui renvoie-t-il ? Au « je » de l’écriture et à un ensemble de personnes indéterminées auquel il appartient ? Ou encore à un « nous » plus intime, celui formé par un couple d’amoureux, et donc incluant un « tu » dont la présence ne tardera pas à se manifester dans la suite du recueil ? Qui sait ?

À l’instant où nous entreprenons notre lecture, nous pouvons nous sentir directement concernés par ces vers, comme si, en effet, sous nos yeux à nous également s’étendaient les étangs gelés de nos propres jardins. Mais soyons attentifs à ce qu’écrit la poète. Elle écrit « dans » et non « sous ». Qu’importe, me dira-t-on, ce n’est là qu’un détail. Un détail ? Il ne semble pourtant pas innocent. « Dans nos yeux », cela revient un peu à dire en nous, en notre âme. Non pas devant, paysage de glace offert à notre regard, mais plutôt vision intérieure, sentiment occupant l’espace du dedans. La désolation habite l’âme, tandis que les mots la réfléchissent symboliquement. Quoiqu’il en soit, avec ces quelques mots le ton du recueil est donné. Il y a ici de la mort, du moins au moment où cette pensée se voit exprimée.

Dans ce poème liminaire, nous lisons ensuite que « l’iris silencieux / pénètre l’intime dépouillement ». C’est la seconde strophe du poème. Une troisième, constituée de deux vers également, met fin à ce très court poème : « le lointain a rejoint / son chant ».

Ce qui est de l’ordre de l’intime, voilà ce qui est au plus près de soi. Le regard plonge silencieusement, comme en l’absence de tout discours, et fait alors face à ce qui s’est dérobé, emporté par le dépouillement, ainsi que sont dénudées les branches des arbres après que les forts vents de l’automne aient emporté toutes leurs feuilles. Puis, corollaire du dépouillement de l’intime, loin du cœur de soi, mais présent tout de même, le lointain advient à ce que l’on pourrait croire une forme de plénitude ou de réalisation de soi : « le lointain a rejoint / son chant ».

Je paraphrase ce premier poème. On pourrait se passer d’un tel redoublement. Néanmoins, je fais écho à ses mots afin de mettre en évidence l’une des particularités essentielles de l’écriture de Catherine Lane, à savoir son économie de moyens.

On aurait tort de passer rapidement sur des vers aussi courts, sur de si brefs poèmes. Une poésie aussi méditative, voire contemplative, s’inscrit et s’écrit dans une forme de lenteur qui n’a rien de statique. Il convient de prendre tout son temps de lecture afin de laisser la parole de la poète se déposer vivante dans notre cœur.

L’expérience, surtout celle du deuil, comme c’est le cas ici, passe à travers les divers filtres d’une pensée qui ne peut que prendre son temps afin de se déployer. Ce chant qui pour le lointain est rejoint dès l’ouverture du recueil, la poète pour sa part aura eu vraisemblablement besoin de temps, et non pas uniquement du temps de l’écriture, pour y accéder elle-même, comme en une réconciliation ultime avec la triste réalité de l’absence. La réparation n’est possible qu’à ce prix. Mais n’anticipons pas, puisqu’au début du recueil, l’amour apparaît sous sa forme la plus vive, c’est-à-dire au présent. Rien n’indique encore qu’il y ait eu du passé. C’est que l’indicatif présent se joue de l’éphémère. Il s’autorise des pouvoirs de l’amour et du verbe, ici poétique, pour pérenniser en la mémoire ce que le temps nous dérobe.

J’aimerais être
la plus enveloppante
des caresses

exalter d’une seule âme
la gravité
des sentiments

plus haut
plus loin

là où l’immensité
s’enivre
au chant de la terre

Ainsi celle qui reste parle-t-elle au présent, s’adressant à l’absent. Elle lui demande : « le sais-tu » ? Devant cette proximité ravivée entre « elle » et « lui », le lecteur, en témoin extérieur, peut croire à une forme de contemporanéité, avoir autrement dit l’impression que le dialogue a lieu entre deux personnes vivantes, en présence l’une de l’autre. Or cette voix qu’elle entend est diffractée par la magie de la persistance de l’amour. C’est en son for intérieur qu’ont lieu ses dialogues avec le mort.

entendre ta voix
écho du paysage
où tu t’es posé
dans la lumière vacillante

L’autre, dans ce paysage où les amours gisent gelés, qu’est-il devenu ? Qui est-il désormais en cet ailleurs, dans ce lointain où son chant est enfin rejoint ?

Qui es-tu
quand je ne suis plus
sur ta peau
sur ton ventre

Tournant les pages de ce petit recueil, passant d’un poème à l’autre, nous recueillons des bribes d’informations, découvrons des moments d’une histoire que la poète ne racontera pas de manière linéaire et prosaïque. Le récit sera fragmenté. À la limite, il n’y aura pas vraiment de récit. Seulement des allusions, des fragments de souvenirs. Ainsi verra-t-on le « je » du poème ouvrir un journal pour tomber sur la photo en première page de son compagnon : « la page du jour / où j’ai su ». Qu’a-t-elle su alors ? Cela ne sera pas explicité. Peut-être aura-t-elle appris le décès de cet homme, de l’homme qu’elle aime.

Chose certaine, une solitude en elle désormais se creuse.

Je marche pieds nus
sous une pluie de cendres

La poète demande : « viendras-tu // il reste / quelques os ». Elle évoque une danse funèbre, ses « entrailles aux humeurs noires / la vasque asséchée de [son] sexe ».

Ses mots se déposent tout doucement sur la page. Les poèmes sont empreints de gravité. Leur dépouillement parle davantage que ne le ferait un torrent de mots.

À l’ombre des grands pins
une pierre
gravée d’une prière

Si le lointain a rejoint son chant, celle qui reste aspire à des retrouvailles.

Te rejoindre ailleurs
ici tu n’es plus
nulle part nous n’irons
partager cet ineffable rien

notre vie

Les mots sont et demeurent pour elle l’ultime recours permettant de dire et partager l’ineffable. En témoigne l’un des plus beaux poèmes du recueil. La parole même tue, gravée dans la pierre intérieure du deuil, tend d’ici jusqu’au lointain le seul pont que la poète puisse espérer.

Des mots
tes mots
libère-les ces mots

j’ai tendu des draps
au jardin
pour recueillir cette éloquence
que tu nous réserves

la mélancolie me vient
avec la crainte
qu’une fois de plus
tu te taises

je te vois
tes yeux nous fixent

bleus noirs
noirs
bleus

j’y décèle une lueur douce
qui jamais ne s’éteint
une veilleuse
au-dessus de
tes lèvres scellées

sur une langue
que je devine

un pont jusqu’à ton cœur
où je t’entends

jusqu’au puits
où je t’attends

plonge
l’eau est profonde

Nous venons de lire l’un des plus longs poèmes du recueil. Il est bientôt suivi d’un autre où il est fait mention d’un jour où la poète apporte un œillet à celui qui est là, « trop sage » désormais, arrêté dans l’immobilité que lui impose le repos éternel. Puis vient le seul autre poème qui, parmi les quelque cinquante de l’ensemble, couvre plus de la moitié d’une page. Ce poème, l’un des tout derniers, outre sa relative étendue, a la particularité de répéter le nom du dédicataire du recueil. Il dort au milieu des fleurs d’un salon funéraire. Tout cela est fort émouvant.

Au seuil de ton cercueil
l’œillet veille

[…]

Paul Antoni
Ci-gît
Notre amour

Celle qui aime encore, à la toute fin, demeure seule, alors que la voix de l’être cher s’est tue.

de ce côté du monde
je guette le moindre appel
espoir lucide d’un ailleurs
où tu rêves ma présence

Je l’ai dit et le répète, je paraphrase ; je ne parviens pas à me décoller des mots tels que les a posés la poète au cœur de son recueil. À dire vrai, ces mots, tant ils sont attachants, je ne veux ni m’en distancier ni les manipuler avec les pincettes de l’analyse. Mon commentaire pourrait avantageusement se borner à faire l’éloge d’une parole aussi sobre, aussi juste, toute pleine et forte de sa fragilité de porcelaine.

Catherine Lane signe ici un premier recueil. J’étais à même récemment de lire les premières publications de trois femmes poètes. Les suites poétiques de chacune étaient réunies dans un collectif publié à la Grenouillère. Je fis la recension ici même de cet ouvrage, m’étonnant, étant donnée sa grande pertinence, de ce que mesdames Ayotte, Bédard et Brochu n’en fussent qu’à une première publication.

Je suis aujourd’hui également surpris de lire sous la plume de Catherine Lane des poèmes d’une justesse aussi remarquable. Ils vont droit au but, touchent le mille de la cible sensible. Certes, la langue est ici irréprochable, de même que sont indéniables les qualités formelles de ce recueil. Mais si la parole y est si belle et limpide, elle a d’autant plus de valeur à mes yeux que du début à la fin du recueil elle est authentiquement porteuse d’une expérience et d’une connaissance inestimables de la vie, de l’amour et de la mort. 

Jacques Brault : À JAMAIS : Poésie : Noroît : Montréal : 2023 : 98 p. 

À son propre sujet, le vieux poète français non sans orgueil écrivait : « Ce que Malherbe écrit dure éternellement. » À condition d’amuïr la dernière syllabe du prénom de notre poète, on obtient un alexandrin dont émane sans doute une certaine vérité : « Ce que Jacques Brault écrit dure éternellement. » Qu’en penserait le principal intéressé, lui qui, dans ce recueil posthume, nous a légué le petit fragment suivant : « Car l’éternité n’est aussi qu’un mot un peu long » ? Le poète était humble, discret. Il ne concevait pas des poèmes taillés dans le marbre. Il semblait vouer ses modestes poèmes davantage aux moments fragiles qu’à une incertaine postérité.

Une chose est certaine. En partant sur la pointe des pieds, ce grand poète nous a laissé un tout petit recueil qui franchement vaut son pesant d’or. En se penchant sur ses poèmes, ce n’est pas avec des verres grossissants qu’on tentera cependant d’évaluer le prix que représente leur fine orfèvrerie, mais c’est bien plutôt avec le cœur qu’on appréciera cette œuvre, car en elle se trouve un trésor qu’on ne peut que chérir.

Oui, à la loupe, on estimerait les qualités nombreuses de l’écriture de Brault. On relèverait maintes finesses, dont son indéniable fantaisie, son inventivité, sa musicalité, sa maîtrise du rythme, sans parler du simple raffinement de sa syntaxe, et j’en passe. Or rien de cela n’exige qu’on en fasse le dénombrement ; il suffit de découvrir ces petites merveilles au fil de la lecture, bref, de se laisser charmer.

Or ce charme a évidemment partie liée avec le propos de l’auteur. Brault n’était pas du genre à écrire pour ne rien dire. La forme chez lui se pliait aux exigences qu’impose le poids des mots lorsqu’ils sont chargés de sens. Or ce poids avait chez lui la légèreté du vent d’automne, s’accompagnait de l’erre d’aller sur des chemins silencieux — de campagne de préférence —, afin que la nature y berçât de ses doux chants une âme toujours un peu en peine, à jamais en peine.

Dans son absence d’éloquence, le tout dernier poème du recueil est fort éloquent. Il donne l’ampleur du consentement de Brault aux formes simples. Il a un petit air enfantin. En fait, il semble remonter à l’enfance de l’âge de la poésie. Ses vers sont brefs, sont réguliers, six syllabes en tout pour chacun. Et ils riment ! Étonnant témoignage ! Audace ultime ! Sorte de pied de nez adressé à la gravité au moment de descendre tout doucement au fond de cette éternité qui « n’est aussi qu’un mot un peu long. »

Je disais qu’il y avait dans ces poèmes quelque chose de l’ordre d’une âme en peine. En m’arrêtant au dernier, je souhaitais surtout mentionner son curieux dédicataire. Brault l’a dédié à sa tristesse. Voilà qui en dit long.

À jamais est non seulement un ouvrage posthume, mais c’est aussi le testament d’un vieillard endeuillé. C’est à la mémoire de sa vieille compagne qu’il est dédié. Sans être au centre de tous les poèmes, peu s’en faut, cette dernière dans son absence accompagne les derniers vers du poète. Ce sont là des vers qu’on ne se lassera pas de relire. Voilà qui incite grandement à replonger dans les œuvres complètes de Brault.

VIREVOLTE

                        À ma tristesse

Gagne ta solitude
là où rien de t’élude
pour écrire un poème
mets un peu de crème
sur tes vieilles blessures
et autres salissures
n’appuie pas    quant aux crimes
tu en feras des rimes
faciles passant outre
à la paille des poutres 

Marie-Josée Ayotte + Rose-Aimée Bédard + Dominique Brochu : Et si le bonheur ne tenait qu’à un fil … : Poésie : Éditions de la Grenouillère : Collection L’Atelier des Inédits : 2023 : 104 pages : 22,95 $

Ce beau recueil n’est pas le fruit d’une collaboration, pas le résultat de trois plumes appliquées à produire de concert une œuvre unique, mais bien plutôt la réunion de projets distincts, d’œuvres singulières. Œuvres miniatures, vu le nombre restreint de poèmes assemblés par chacune des poètes, mais non pas œuvres mineures. Ces suites ont valu à leurs autrices d’être distinguées par l’attribution du Prix Piché, prix accordé conjointement par le Festival international de la poésie de Trois-Rivières et l’Université du Québec. Marie-Josée Ayotte a reçu ce prix en 2023 pour Il semble que tout cède au vent noir. Pour une autre suite elle a également obtenu le Prix Chatillon. Avec Osciller, Rose-Aimée Bédard fut la finaliste du prix en 2022, tandis que Dominique Brochu en était la lauréate pour une suite intitulée Marelle. Pour mémoire, je rappelle que le Prix Piché a pour mission de révéler des poètes dont le travail n’a pas encore fait l’objet d’une publication sous forme de livre.

Marie-Josée Ayotte ouvre le bal. Le titre de sa partition annonce une musique quelque peu agitée : Il semble que tout cède au vent noir. La violence dont une certaine douceur viendra peut-être à bout est présente dès le premier poème. Cette violence est en lien avec une douleur que l’on pourrait dire native. Tout se joue entre apparition et disparition, entre naissance et mort. Au premier vers (« je pourrais apparaître ») feront écho de nombreux passages dans lesquels la poète exprimera une troublante difficulté d’être, d’être au monde, d’y vivre véritablement. Ce premier vers dit la possibilité d’une venue au monde, mais cette naissance ne se fera qu’au prix d’un véritable combat. La poète parle d’une « artillerie lourde », d’« obus » et de « fureur aux poings ». Au cœur de cette guerre, la poète fait montre de révolte et de résistance. La voici engagée sur « le chemin des femmes », en solitaire qui voit sa solitude multipliée par celles des femmes dont elle est solidaire. Il s’agit pour elle d’« arracher aux mots un avenir ». Les saccages qui ont mis sa vie à mal, les empêchements qui dès son plus jeune âge ont entravé sa route sont des épreuves qu’elle traverse tant bien que mal : « chaque feu traversé avive ma colère / me garde urgence vivante ». Elle réfère à « un flot de secrets inavouables ». On devine que ces derniers sont relatifs aux heures sombres de son enfance, à ce qu’elle appelle un carnage. Il semble qu’il y ait eu dans son cas étouffement de l’enfance, de « l’autre vie / celle qui aurait pu advenir ». Alors qu’elle éprouve « un incroyable besoin de disparaître », un sentiment contraire la conduit à vouloir retrouver enfin « ce qui aurait pu advenir ». Elle cherche à « revenir au commencement des jeux et regards / qui ne font de mal à personne ». Cela s’appelle l’innocence.

Mais comment revenir à un tel état de pureté, alors qu’on se trouve « au milieu des visages de poussière » ? Alors que son « origine a tremblé dans un champ de ruines » ? Il sera question à quelques reprises dans cette suite d’une « maison bancale ». La poète a beau se tenir debout dans cette maison, comme l’écrit Rilke, que du reste elle cite, tout autour d’elle « les choses tombent / irréparables ». La chambre qu’elle occupe est associée « aux dédales de l’impasse », aux dédales où disparaît l’enfant « coupé du monde ». Dans de telles conditions, dans cette « solitude à perpétuité » mourir ne peut qu’aller de soi : « chaque jour j’épouse la mort / l’éternité me prend dans ses bras / et je ne dis pas non ». Fuse néanmoins « un cri de ruines ». La naissance est désirée, appelée. De très beaux vers expriment cette volonté : « pour une beauté moins grave dit-on / rien ne sert de creuser la différence / entre les vivants et les morts // je ne compte plus les décombres / je leur devrai peut-être de périr / au bout d’une existence plus forte ».

De la maison bancale, celle qui oscillait entre apparaître et disparaître en viendra à s’extraire. Elle émergera « de la cave au chaos lumineux ». C’est qu’« un désir de visage ». aura lentement cheminé en elle. Les « heures d’enfance » ne sont pas perdues à jamais. Après les « vieilles blessures », après les « feuillages d’hiver », l’enfance peut parvenir à refleurir.

On peut comprendre que la qualité du travail de Marie-Josée Ayotte ait été reconnue. Sa suite contient des poèmes conçus avec doigté, l’écriture soignée est à la fois expressive, musicale et suggestive. Les images qu’on y rencontre s’accordent avec un propos qu’elles servent avec pertinence. Ce premier opus est tout à fait réussi.

Osciller révèle une Rose-Aimée Bédard que le langage poétique de toute évidence fascine, et ce, autant que la perturbe le monde actuel. Elle dénonce ses horreurs tout en accordant une place relativement importante à la fonction ludique du langage. Certes, à travers ses jeux langagiers, la poète ne cherche en rien à faire de l’humour. L’heure est grave et elle en est consciente. Son inventivité, sa verve et son inspiration sont avant tout au service de la lutte qu’elle entreprend. L’ensemble poétique qu’elle propose commence par une série de poèmes regroupés sous le titre suivant : « Il neige nécessaire ». Le tout est solidement ficelé. C’est par l’anaphore « Il neige » que débutent sept des huit poèmes qui le composent. Cette régularité lui confère une forme de cohésion et de solidité.

Un souffle anime ces poèmes. Il est porté par un sentiment d’urgence, car « nous voilà bouche bée devant tant de ténèbres ». Au départ, la neige tombe tout doucement, paisiblement : « Un répit, sans doute », alors que « le futur inquiète ». On voit le « je » du poème engagé sur une chaussée glissante. Elle s’agrippe à tout ce qui lui permet de ne pas tomber, la verticalité étant « la position de la survie ». Si elle l’est pour l’individu, cette position l’est aussi pour l’ensemble de la société. Rose-Aimée Bédard pense et parle au nom de tous. Elle met en garde contre la bêtise, contre « la main étrangleuse des / dictatures ». Elle témoigne des « [f]aims affamées des mères qui tiennent dans leurs / bras des agonies ».

L’engendrement des mots par les mots, leur enchaînement est ce qui caractérise la manière de la poète, sa façon de procéder sur le plan poétique. Par exemple, elle recourt à l’agglutination : « Malgré faux pas, pas de côté, pas à pas » ou « La guerre s’est aguerrie à force de guerroyer » ; elle répète un même mot en l’insérant dans différentes locutions ; elle l’insère même au moyen de l’ellipse, le faisant apparaître au sein de sa disparition : « Mais quand on cherche salut, tout peut servir de planche ».

Le lecteur se rend assez rapidement compte que le jeu langagier chez la poète est en lien avec des enjeux plutôt sérieux, que le procédé stylistique met en évidence de graves soucis, un réel engagement en faveur de ce que l’on pourrait appeler une réparation du monde : « Certes, il y a dérives / Les faits sont là — sans compter les faits divers ». Ces faits, notamment ceux de la « destruction », des « débris épars », la poète les recense et dénonce, animée par un fol espoir, celui de la « toute dernière minute » : « [l’]innocence joyeuse tire à sa fin » : « Dans peu de temps / nous ne rock-and-rollerons plus, ni ne ferons tango / Ne valserons plus, à deux ou trois temps / Ne déambulerons plus dans les rues de Paris / N’irons plus jazzer au café du coin, Et n’irons plus / au bois / L’agrile s’y est installé. La cochenille a suivi ».

Rose-Aimée Bédard est une poète inspirée, son verbe chante, son lyrisme oscille entre l’enchantement et le désenchantement. Elle écrit qu’elle a « mal à l’état du monde. Saccagé // […] mal à sa beauté défigurée / Aux jardins l’un après l’autre, abandonnés ». Mais que faire dans l’urgence alors que le monde court à sa perte ? « Il faudrait … je ne sais quoi, je ne sais plus. Je ne sais plus trop quoi // Si. — Peut-être, et pourquoi pas, un poème ! Pour faire vibrer gens et pays ».

On peut toujours rêver : « Mais, je me rappelle / me rappelle que sous la neige, le rosier dort / et rêve de s’habiter l’été venu ». On se souviendra que le recueil s’ouvre avec la forte présence de la neige. Son évocation à la toute fin du recueil permet de souligner que cette écrivaine ne fait pas n’importe quoi n’importe comment. À mon sens, on a bien fait de souligner les mérites de son travail.

La marelle est un jeu, un jeu auquel s’adonnent les enfants et tout particulièrement les fillettes, les écolières dans les cours d’école. Dominique Brochu, après l’obtention du Prix Piché en 2022 a récemment publié un recueil de poésie. Celui-ci, La forêt dans ton cou, a été publié aux Éditions de l’Écume.

Avec Marelle, la poète entreprend une incursion à travers les âges de l’enfance. Sa petite suite se déploie en trois parties intitulées respectivement « Roche », « Papier », « Ciseaux ». Leurs poèmes sont tous brefs, laconiques. Et ils sont troublants, intrigants, fort séduisants. On saute de l’un à l’autre, avec un sentiment de joie mâtinée d’angoisse et de malaise. C’est que l’enfance, comme nous avons pu le constater avec les poèmes de Marie-Josée Ayotte n’est pas toujours rose. Dominique Brochu ou, si l’on préfère, le « je » qui s’exprime dans ses poèmes retourne dans les parcs et la cour d’école de sa petite enfance. Elle ramone ses souvenirs, se les remémore : « les arbres se penchent / je ramone ce jour précis, ce tumulte d’espadrilles / les corps qui apprennent leur odeur ».

En peu de mots, donc, la poète fait revivre des réalités, des petits faits divers comme des mains d’enfant posé sur « la rouille des échelles » propres aux agrès, gréements, installations dans les parcs. À la récréation, la fillette a « peur / des élastiques tendus ». Elle se revoit à l’écart des autres : « j’ai un visage d’objet perdu / une manie des racoins ».

On lit ici des petits poèmes qui expriment de criantes vérités : « les continents dérivent sans moi / le feu me recrache ». Voici une autre enfant, elle aussi, comme chez Ayotte, coupée du monde : « j’ai perdu / l’amie qu’il me restait ». Solitude, exclusion : « dans les toilettes / je barricade l’asphyxie ». C’est qu’il lui faut échapper à « la mitraille des rires ». Si l’homme est un loup pour l’homme, les enfants ne sont pas en reste, qui souvent manifestent une extrême cruauté à l’endroit des plus agnelets d’entre eux.

Doit-on comprendre qu’au sein du mal-être, tel « un abri », la lecture viendra finalement ouvrir un nouvel horizon ? « les livres / me ligotent / me tirent loin de moi ». La littérature est l’instrument d’un mouvement vers l’ailleurs, elle crée l’autre chose, ce que Rimbaud appelait de toutes ses forces, c’est-à-dire la « vraie vie ». Dominique Brochu écrit : « j’invente un vol / de flamants roses / un garçon quelque part / le gisement de ses yeux ».  

Au bout du compte, elle en vient à écrire qu’elle n’est plus « cette enfant-là ».

Ma foi ! Elle est devenue une écrivaine. Ce n’est pas rien.