Ouvrage crépusculaire, ce recueil s’ouvre sur un exergue empruntant à Bernard Noël : « Tu caches une ombre sous ta langue / le silence chante dans les flammes ». Cette citation révèle une part d’occultation, de dissimulation. Ce « tu », chez le poète, on ne sait trop à qui il réfère. Transposé dans l’œuvre de Claudine Bertrand, le voici ouvert, c’est un « tu » s’adressant aussi bien aux lecteurs que nous sommes qu’à la poète s’entretenant peut-être avec elle-même. Une chose est certaine, une ombre est cachée; une ombre se terre soit dans le langage qui ne dit pas tout, soit sous le puissant muscle de la bouche. L’ombre se fait mutisme, tandis que la langue en l’absence de discours n’éclaire plus rien du tout.
Il ne s’agit pas d’expliquer ces vers, mais de souligner au passage la présence de mots qui tout au long du recueil déploieront la richesse de leurs significations : « caches », « ombre », « langue », « silence », « chante », « flammes ». Je ne dis pas que le recueil de Bertrand s’articule uniquement autour de ces termes ni qu’à eux seuls ils en inspirent la thématique. Je me borne à constater pour l’instant combien cet exergue est ici pertinent.
Un titre ne dit pas tout, mais un titre est parfois tout à fait éloquent. « Au milieu de la pénombre ». Qui ou quoi exactement peut se trouver là, à cette heure où l’on ne distingue plus rien de précis ? Est-ce un objet, une chose, un lieu, une ou des personnes ? À première vue, l’aveugle est sans doute davantage apte à percer un tel mystère.
Une mort subite
sculptée
en une seule œuvre
Derrière la vitre givrée
l’aveugle n’en croit pas ses yeux
c’est lui
irrémédiablement
c’est lui
qui voit
le désarroi
Quelque chose ou quelqu’un, on ignore avant d’ouvrir le livre qui ou quoi, se tient au milieu de la pénombre, la pénombre étant située à la fois dans l’espace et le temps. En un lieu donné, où entre peu de lumière se trouve la pénombre. Son demi-jour est relatif à la durée. Il est, tout comme la nuit totale, sujet au temps dont le passage finit par l’effacer. Le milieu de la pénombre ne semble pas se situer partout à la fois ni devoir durer éternellement.
Mais trêve d’argutie, mieux vaut ramener le poème au poème. Chaque poème nous ouvrira à la dimension symbolique du titre. Le milieu de la pénombre, on le comprendra, correspond à notre « ici », à notre « maintenant ». On ne saura pas tout d’abord si le poème a une portée concernant la réalité d’un seul individu ou s’il profère une vérité s’étendant à un plus vaste ensemble, à une collectivité.
À l’aube des mirages
colliger mot à mot
la fable du futur
sa fin appréhendée
sur toutes les lèvres
Ce qui n’est pas encore
la ligne d’horizon
en donne le visage
le dévoile
Les poèmes de Claudine Bertrand, en raison peut-être de leur brièveté, semblent parfaitement lisibles, faciles à comprendre. Bien sûr, ils le sont, mais à y regarder de plus près on leur découvre des richesses dont la simplicité de l’écriture ne fait pas étalage. C’est là une question de discrétion, de finesse.
Dans le poème que nous venons de lire, on se montrera attentif à tous les mots. Cette aube, alors que l’on se tient au milieu de la pénombre, est propice aux mirages, aux illusions telles que peut les colporter une fable. La poète semble recommander de rassembler tous les éléments constitutifs de cette fable dite du futur. Ce n’est pas rien, d’autant plus que la poète parle d’une « fin appréhendée ». Celle de la fable ou du futur ? On a le choix, or cela revient au même. Cette fin se trouve « sur toutes les lèvres ». J’ai mentionné ci-haut l’importance de certains thèmes suggérés par l’exergue de Noël. Le langage est l’un d’eux : « lèvres » et « mot à mot » apparaissent dans le poème. « Lettres », « voyelles », « langage » « alphabet », « runes », « verbes » et j’en passe, se retrouvent en abondance dans le recueil.
La poète est critique. Elle ne vante pas uniquement les pouvoirs de la parole, elle en indique les limites et les dérapages possibles.
Notre langue
entortille la pensée
comme l’ouroboros
que sont devenus les mots
ils offrent des bricoles
aux lieux qui nous habitent
et parfois nous menacent
De toute évidence, la poète n’entend pas produire des babioles, d’aimables, mais insignifiants vire-vent. Elle accorde une grande importance aux mots. Elle va jusqu’à écrire ce qui suit : « Un rien de mutisme / souffle sur les pierres / criblées de sens ». La poète est sensible à tout ce qui est langage, un peu comme chez Nerval où « Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres », à la différence que chez elle la sensibilité est davantage reliée au cauchemar qu’au rêve, ce cauchemar étant évoquée par l’autrice dans le dernier poème du recueil, lorsqu’elle écrit que « Nous mesurons / notre échéance / pas à pas ». À vrai dire, partout ailleurs dans le recueil, brossant de petits tableaux, aquarelles de mots, scènes de vie et de mort croquées sur le vif, Claudine Bertrand sans jamais appuyer fait part du désarroi qui, ces derniers temps plus que jamais, s’est emparé de l’humanité.
Un corps de plus
d’autres l’attendent
entassés dans l’oubli
Pas un adieu
pas même
du bout des doigts
Voilà qui fait grandement penser à de tout récents événements. Dans le contexte du recueil, ce bref poème prend tout son sens.
Afin de souligner le mérite qui revient à la poète, car je crois en effet qu’on peut parler avec son recueil d’une véritable réussite, je souhaite raconter une anecdote. Je la juge éclairante.
On dit souvent que le propre de la poésie est de suggérer, non d’imposer de manière univoque une seule interprétation, mais de proposer dans l’esprit des lecteurs de multiples avenues de sens. J’avais ouvert ce petit recueil et le lisais tranquillement. On peut le lire rapidement tant il est bref, mais on sait que lire ainsi revient tout bêtement à ne rien lire du tout. Du reste, lire une seule fois ne suffit pas. Je déposais donc le livre pour le reprendre un peu plus tard. Après tout, les poètes ne font-ils pas de même ? Ne reprennent-ils pas leur vers afin de les retoucher ? Pour vérifier si leur ouvrage est résistant, ne se relisent-ils pas une, deux, dix fois — Boileau avançait le chiffre de vingt ?
On lit d’un peu plus près chaque fois. Si bien qu’en relisant, je voyais s’ajouter de nouvelles, puis encore de nouvelles couches de sens. Aux vagues significations que j’avais d’abord perçues, s’ajoutait de plus en plus de précision. Je constatais que cette pénombre innommée, les poèmes finissaient mine de rien par l’identifier et la circonscrire de manière on ne peut plus claire.
Enfanter
d’un langage
non nommé
Dans les poèmes qu’a écrits Claudine Bertrand se trouve un phénomène qui justement est non nommé par le poème. Quoique les mots tout autour, comme une pénombre, en font rejaillir la luminosité.
En plus des mots que j’ai mentionnés, il y en a d’autres, tout aussi importants. Dont un directement apposé à la pénombre, c’est le mot « amnésie » : « Traverser jusqu’ici / la pénombre / nier l’amnésie ». Au mot « amnésie » font écho, disséminés dans le recueil, ceux qui sont relatifs à la mémoire, aux souvenirs : « Qui peut s’insinuer / dans la chambre de mémoire / sans craindre panique ».
Alors que dans d’autres poèmes apparaissent une mère et une « orpheline en deuil / perdue dans ses réminiscences », on pourrait croire que cette chambre se trouve dans un hôpital. Avec cette persistance de la mémoire qui s’effiloche, j’en venais à penser que le corps anémié de la mère végétait pour un peu de temps encore « au milieu de la pénombre », au seuil des ténèbres. Peu à peu, j’en vins à réaliser que Claudine Bertrand avait écrit un ouvrage parfaitement en phase avec la période trouble que nous venions de traverser et que nous traversons encore, soit celle de la pandémie. J’étais quelque peu fier de mon interprétation. Or, même si un lecteur doit tout lire, contrairement à mon habitude, j’avais omis de m’attarder à la quatrième de couverture ou, si je l’avais lue, je ne l’avais que distraitement parcourue. Il se trouve qu’on y lit ce qui suit : « Dans une écriture épurée, la poète interroge le sens des choses au temps de l’incertitude. Un recueil à la poursuite de la langue écrite, lue, vécue, clarté que ni le vacillement des sens ni l’ombre d’une peste ne sauraient étouffer. » Voilà, tout est dit.
La chose remarquable dans tout ça, c’est que nulle part dans le recueil on ne peut lire ce mot, « peste », et encore moins celui de « pandémie ». J’en tire la conclusion suivante. La poète sans jamais mettre les points sur les i, sans jamais insister, de manière délicate, à l’aide de fines touches, est parvenue à écrire un ouvrage qui vise dans le mille, rendant ainsi parfaitement compte de la pénombre que nous avons connue.
En un peu plus d’une cinquantaine de brefs poèmes, souvent magnifiques, Claudine Bertrand est parvenue à exprimer avec à-propos une inquiétude universelle. De manière on ne peut plus sobre, préférant la litote à l’hyperbole, elle a fait part des grandes préoccupations de l’heure, celles qui apparaissent à la montre de quiconque est doté d’une conscience. Autour de nous, au milieu de la pénombre, tout indique aujourd’hui encore l’imminence d’un proche avenir, celui où plus aucun avenir désormais ne semble nous attendre, l’homme étant sur le point de faire exploser la marmite, crise climatique et pandémie allant de pair.
Boire l’eau d’une source
qui s’assèche
Bonjour Daniel, une magnifique critique. MERCI.
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Une critique très approfondie qui me bouleverse tant par l analyse de la poésie qui va au cœur de l essentiel que par les connaissances diffusées peu à peu et qui permettent d entrer dans l ‘ œuvre …personne n’ est autant engagé dans la poēsie comme acte vivant ! Mille mercis pour cette passion qui se renouvelle constamment ! Je lis vos critiques et aucune n ´est pareille. Elles prennent corps au sein de votre fréquentation des œuvres .
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Merci Claudine. On ne peut pas tout dire sur un recueil; j’ai malheureusement laissé dans l’ombre des beautés dont j’aurais voulu parler. Vos bons mots m’encouragent. Merci aussi pour votre fréquentation de mon blogue.
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Au milieu de la pénombre…«À première vue, l’aveugle est sans doute davantage apte à percer un tel mystère». Quelle audace, quelle sensibilité!
J’envie ton talent unique à faire émerger le sens de ces poèmes pour lesquels, à première vue, je suis si aveugle. Quel métier! Merci.
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Merci Laurent. Encore 2 ou 3 petits billets et je pars en vacances. Oh! Je n’irai pas loin. Il y a de l’ombre dans mon jardin et un bon hamac. 2 ou 3 séances de tournage de pouces par jour et je serai frais et dispos à l’automne pour reprendre mes petits travaux.
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